Italo-belge, il est docteur en sciences, professeur à l’Université libre de Bruxelles, sommelier spécialiste du vin et de la bière et fondateur de l’école d’œnologie Inter Wine & Dine et auteur. Avec beaucoup d’auto-dérision, d’intelligence, de rigueur et un zeste d’impertinence, Fabrizio Bucella est une référence dans le monde du vin. Il adore lire. Il adore écrire. Il adore rire. Alors au programme de ses livres offerts : Eco, Céline, Balzac, Puis, Goscinny et Manchette.
« Offrir un livre ? C’est le des plus beaux cadeaux… avec une bouteille de vin. J’ai d’abord offert des livres, j’étais plus à l’aise que pour offrir une bouteille de vin. Il me semblerait malvenu d’offrir un livre que je n’ai pas lu, comme un vin que je n’ai pas bu.
Je choisis en fonction de la personne. Il y a un côté intemporel dans un livre. Je peux offrir des bandes dessinés comme un livre dans toutes ses formes : roman, essais, beaux livres. Même si c’est plus dangereux car j’ai des goûts bien singuliers. J’ai offert à un ami ambassadeur : A la table des diplomates de Laurent Stéfanini (L’Iconoclaste). J’ai retrouvé une édition grand format chez un bouquiniste. J’ai beaucoup utilisé ce livre, je l’ai chroniqué aussi. On peut offrir le même livre à plusieurs personnes. Tout est question de contexte.
En matière de goûts, je ne suis pas très éclectique. Je laboure deux ou trois sillons. Mes amis me disent que je n’aime que les auteurs morts… ce n’est pas faux ! Et en plus, morts depuis un certain temps ! J’aime les vieux ouvrages, du siècle dernier jusqu’au milieu des années ’80. La langue utilisée me plait et notamment l’utilisation du subjonctif. Je suis très attentif au vocabulaire également. En règle générale, je ne lis que des ouvrages écrits en français, la traduction perd la musique du texte. Évidemment, si je dois lire un auteur italien, je vais le lire dans sa langue originale, comme les livres d’Umberto Eco ou d’Italo Calvino, qui m’accompagnent depuis toujours.
Là, je découvre Massimo Montanari, un médiéviste de Bologne, historien de l’alimentation. Cet écrivain a beaucoup de facettes. Il me fait penser à Eco dans le monde de la nourriture. Revenant à Eco, j’ai beaucoup offert L’histoire de la beauté (Flammarion, traduit par Myriem Bouzaher et François Rosso) et L’histoire de la laideur (Flammarion, traduit par Myriem Bouzaher et François Rosso). Aux étudiants, je leur conseille toujours Comment écrire sa thèse ? même s’il parle en vérité de ce que nous appelons un mémoire de master (« tesi di laurea ») (Flammarion). Vous devez absolument lire son introduction avec les manières malhonnêtes de rédiger un mémoire, c’est une « goduria » (jouissance). Pour ses romans, il faut choisir un bénéficiaire qui assumera de lire Au nom de la rose (Grasset, traduit par Jean-Noël Schifano) ou Le pendule de Foucault (Livre de poche, traduit par Jean-Noël Schifano). Cela demande un certain investissement. Si vous avez moins de temps, prenez Comment voyager avec un saumon ? (Livre de proche, traduit par Myriem Bouzaher), il peut se lire facilement.
La prose, je l’ai découverte avec Honoré de Balzac. Je suis un balzacien historique. Pendant longtemps, j’en lisais ou relisais un balzac par an. J’aimais beaucoup La peau de chagrin (Livre de poche) qui fit l’objet de mon petit mémoire de bac. Ce côté fantastique me plaisait beaucoup. J’aimais également La fille aux yeux d’or (1001 nuits). Avec Les illusions perdues (Gallimard) on est envouté par la description du milieu de la presse parisienne. Dans Splendeur et misère des courtisanes (Gallimard), on trouve Lucien de Rubempré qui veut faire fortune à Paris et on assiste à toutes ces intrigues, les collusions avec le pouvoir grâce à son âme damnée Vautrin, les traitrises et sa chute. Le problème est que, comme Balzac était publié en feuilleton, on subit certaines longueurs. Il était payé à la pièce. Cela se ressent parfois. C’est tout l’inverse actuellement. Quand je remets un manuscrit plus long que le projet initial, je me fais enguirlander, car le prix du papier tout ça… Finalement, on a travaillé plus pour le même prix.
Il y a mon côté roman noir et polars. J’en lis beaucoup, tous les jours, toutes les semaines. C’est infernal, je pars en vacances avec quinze livres. C’est lourd. J’ai lu Ma ZAD de Jean-Bernard Pouy (Gallimard).. Voilà un des plus grands actuels, avec Didier Daeninck, comme quoi il m’arrive de lire des vivants. J’aime leur critique sociale, structurée, implacable et leur amour inébranlable de l’humanité. Pouy est vraiment un auteur à gauche toute ! Il faut quelques lettres dialectiques pour lire son Spinoza encule Hegel (réédité par Folio), un délire, mais quel délire. Ces romans mêlent polar et critique sociale, il me semble qu’on appelle ce genre le néo-polar. Pour revenir à MaZad, la première partie du roman est une plongée dans l’univers des zadistes. On sent bien qu’il est très documenté. Je ne connaissais pas bien cette forme de militantisme, très éloignée de celle que je pratiquais quand j’étais môme. J’ai donc suivi ce mouvement par les media. En lisant ce livre, j’avais l’impression de le comprendre de l’intérieur, car on nous en parle toujours d’un point de vue négatif. À propos de polars bien noirs, j’ai lu et relu Siniac, A.D.G. et Fajardie, Malet le précurseur bien sûr. Le problème est qu’ils n’écrivent plus. Quand on a tout lu, on est un peu triste. Là je découvre Georges-Jean Arnaud, un autre auteur bien mort, qui réalise des intrigues qui ont l’air presque surnaturelles, puis à la fin il y a un twist et l’explication apparaît. C’est envoutant, bien mieux qu’une série. Toutes ces découvertes, je les ai faites grâce à un bouquiniste fabuleux à Paris, l’Amour du noir, près de la Sorbonne. Je vous conseille cette librairie, c’est un passage obligé. Olivier, le propriétaire connaît tout sur tout.
Vous avez Jean-Patrick Manchette aussi. Un géant. Mon préféré ? Le petit bleu de la côte ouest (Gallimard) sur le malaise des cadres. Il a écrit une dizaine de romans noirs et je les ai tous. Gallimard vient de les rééditer récemment en un seul volume, je l’ai acheté aussi. Ils sont presque tous biens ! Peut-être Fatale est un peu moins rythmé. Puis, il faut lire ses Lettres du mauvais temps (Table ronde) pour un peu le cerner. J’aime ses intrigues tarabiscotées. C’est le physicien qui parle ! C’est presque borgesien ! Il y a une multitudes de boites qui en ouvrent d’autres jusqu’à arriver au dénouement. Du coup, comme j’ai un côté acheteur compulsif, j’ai racheté tous les Borges. Je recherche des vieilles éditions. L’objet est très important. J’ai relu aussi les contes fantastiques de Edgar Allan Poe, traduits par Baudelaire, s’il vous plait ! Il n’est pas traduit par le dernier des nazes. Nous lisons deux auteurs pour le prix d’un !
Le vin, une littérature
La bande-dessinée fait aussi partie de mon imaginaire, je me réfère toujours aux grands classiques : Tintin et Astérix, si
possible quand Goscinny était encore vivant. En revanche, pour Tintin, c’est l’inverse. Les premiers sont illisibles. J’ai relu Tintin au Congo (Casterman), il faudrait quasiment le rééditer avec un appareil critique. C’est vraiment honteux. Au-delà de cet album, je préfère ceux à partir duquel le personnage du Capitaine Haddock apparait. Il relègue Milou au rang de personne subalterne alors que, dans les premiers ouvrages, il dialoguait avec Tintin. En revanche, le personnage du Capitaine Haddock me fait tellement rire. Je ris tout seul. Vous direz que c’est l’amateur de pinard qui parle. Il y a une forme de liberté totale : je ne pense pas que, maintenant, dans une bande dessinée pour enfants, on pourrait mettre un personnage de pochtron. Il est antipathique, râleur et alcoolique, mais avec un vrai bon fond. Autant pour Lucky Luke, sa cigarette a été remplacée par une brindille, autant, s’il fallait censurer, ce serait carrément supprimer le personnage ! Heureusement, c’est impossible, il faudrait tout réécrire ! J’aime la BD, sous toutes ses formes, Fluide glacial notamment. Avec Lefred-Thouron ou Diego Aranega, je ris chaque fois comme un bossu, ne me parlez pas d’Edika. Un jour, un ami que je n’avais depuis longtemps, m’a offert Le voyage au bout de la Nuit aux éditions Futuropolis avec les dessins de Tardi. Ce cadeau m’a beaucoup touché, car je ne parle pas souvent de mes lectures du soir. Je me suis dis alors qu’il me connaissait bien.
De mon côté, tous les livres que j’ai écrits sont des essais. Je le vois comme un prolongement, par la plume, de mes cours et de mes conférences. J’aime bien aller chatouiller l’ordre établi. Par exemple, les dégustation de vin à l’aveugle : on en entend parler partout. C’est l’antithèse du vin que j’aime : celui que l’on partage. Ce type de concours, où les équipes s’affrontent pour battre l’autre, est à l’opposé de la convivialité qu’offre le vin. Dans Pourquoi boit-on du vin ? (Dunod) tout un chapitre est dédié à ce thème. On y démontre qu’en vérité tout le monde se plante. Dans L’antiguide du vin (Dunod), plus grand public, on s’est aussi un peu amusés. Ce que j’aime dans les romans c’est quand l’auteur de proposer quelque chose d’intéressant au lecteur. Il vous consacre son bien le plus précieux, le temps, comme mes étudiants. Il faut le respecter et ne pas en abuser. Si je devais écrire des nouvelles, ce serait autour de mes dadas, autour des infinis et des itérations, ou des petits dérapages du quotidien. En toute sincérité, je souffre du syndrome de l’autodidacte ou syndrome de l’imposteur : je ne me sens jamais à 100 % légitime. A force de faire une chose, on passe outre. Au début, j’étais très stressé par une parution, maintenant il y a moins de panique et autant de plaisir. C’est une belle progression.
Tous les “Tu vas aimer” sont là.



