Comédienne, réalisatrice et productrice très engagée pour la parité hommes-femmes, Julie Gayet nous le dit dans un sourire solaire : nous allons aimer ! De Boris Vian à Nancy Huston, du livre au cinéma, tout est question d’imaginaire lors d’une conversation simple et heureuse.
« J’offre un livre pour partager une pensée. En général, les livres me font voir le monde autrement. Ils représentent un enrichissement. Ce cadeau est une forme de nourriture qui rejoint le corps et l’esprit, tel Gargantua (rires). Un livre nous nourrit aussi dans notre propre vie. Quand je rencontre quelqu’un, j’aime bien offrir un ouvrage en me disant : « tiens, cela va lui montrer un autre regard ! ». Pour moi, c’est une nourriture spirituelle. Je ne sais offrir que des livres qui m’ont marquée. Je les choisis toujours en fonction de la personne à laquelle ils sont destinés.
Offrir un livre est une magie, une alchimie. Le choix est très lié au caractère de la personne et à son goût. Je n’offre pas la même chose à quelqu’un qui lit peu ou à un rat de bibliothèque. Cela dépend de l’âge également. Par exemple, je n’offrirai pas la même chose à mon père ou à mon petit frère (rires). Le type de littérature entre aussi en compte. J’aime tous les genres : la science-fiction, le polar, la bande dessinée. Dans ce domaine, par exemple, il y existe de multiples possibilités : la bande dessinée pour enfants, pour adultes, le roman graphique ou des best-sellers. J’adore celui consacré à Olympe de Gouges de Catel & Bocquet (Casterman). Je l’ai beaucoup offert à de nombreuses jeunes femmes. Et pas uniquement d’ailleurs.
Je lis aussi des essais philosophiques. Parfois, quand je discute avec quelqu’un, l’échange peut créer une envie de partage. Cela rejoint la convivialité autour d’une table. Dans ce cas, cela nous enrichit et nous nourrit… mais intellectuellement ! Je dois avouer que j’offre peu de bijoux ! (rires).

J’ai offert de nombreux livres ces derniers temps. En littérature contemporaine, nous avons été gâtés ! J’ai offert le dernier ouvrage de Clara Dupond-Monot, S’adapter (Stock). J’ai adoré ! Ce livre traite la différence par un point de vue très joli : les pierres de la maison. D’ailleurs, il a obtenu les prix Fémina, Landerneau et Goncourt des lycéens. J’ai récemment lu les textes d’Annick Cojean. J’ai beaucoup offert son nouveau livre. Ses portraits de femmes, Je ne serais pas arrivée là si... 27 femmes racontent (Grasset), sont très inspirants. Avec Judith Henry, nous avons réalisé cinquante représentations de ces lectures-là partout ne France en 2021. Il est questions de femmes mais pas de femmes inaccessibles comme si elles étaient puissantes depuis toujours, mais au contraire de leurs parcours avec les difficultés, les coups et les violences reçues pour « arriver là ». Je peux aussi offrir des livres d’art. Quand une exposition me plait ou qu’une monographie est éditée, j’essaie de transmettre ce qui m’a plu. Même si ce n’est jamais aussi bien qu’une vraie expo, je dois l’avouer.
Après être allée à la Bourse du commerce, j’ai offert Ouverture de Caroline Bourgeois (Dilecta). Au-delà du livre et des œuvres, cette exposition de la Collection Pinault était extrêmement politique. J’ai adoré les photographies de Nabuyoshi Araki ou de Marlene Dumas et les sculptures d’Urs Fischer. Puisque mon amie n’a pas pu voir l’exposition, cela m’a permis de faire partager ce moment du culture fort.
En littérature, j’ai beaucoup offert des ouvrages de Marcel Proust, Oscar Wilde ou Victor Hugo. Encore une fois, tout dépend vraiment de la personne destinataire de l’objet. J’offre beaucoup de classiques. J’aime les faire découvrir à mes fils. Dans le monde du cinéma, nous lisons beaucoup de scenarii donc c’est très agréable de lire de la littérature, des essais philosophiques. Cela permet de changer de mode d’expression. Les scénarios sont souvent des histoires personnelles proposées dans un format spécifique, simplifié pour que toute l’équipe lise la même chose ! J’offre souvent Le prophète, de Gibran Khalil Gibran (Editions du Sagittaire, traduction : Madeleine Masson-Manheim). Une amie un jour m’a dit que ce livre avait changé sa vie, et qu’elle en avait offert dix à son tour autour d’elle !
Toute œuvre propose un point de vue donc porte une responsabilité morale. C’est d’une certaine manière un acte politique d’écrire, même dans le cas d’une œuvre grand public. Elle porte une vision du monde et donc véhicule un message. Quand j’avais douze ans, mon premier livre marquant était L’écume des jours, de Boris Vian (Gallimard). Le surréalisme a été un choc ! Ensuite, j’ai beaucoup lu Dostoïevski, Maupassant ou Hugo. La lecture de pièces de théâtre m’a beaucoup accompagnée aussi, comme Antigone de Jean Anouilh (Editions de la Table ronde) qui a été un autre choc. Mais le grand tournant c’est Marcel Proust à 24 ans : une révélation ! Tout comme Régis Jauffret à 34 ans. Je trouve q
u’il est un des auteurs français les plus puissants.
Dans mon parcours de femme, Virginia Woolf et Une chambre à soi (10/18, traduction Clara Malraux) a été décisif dans ma construction de femme indépendante. Même s’il y a eu aussi Marguerite Duras, Simone de Beauvoir ou Nancy Huston. Ses essais sont très importants pour moi comme Reflets dans un œil d’homme (Acte Sud), Professeurs de désespoir (Acte Sud). Et évidemment Virginie Despentes, son King Kong théorie (Grasset) tient une place particulière.
Quand j’ai découvert Au sud de la frontière, à l’ouest du soleil de Haruki Murakami (10/18, traduction Corinne Atlan), j’y ai vu quelque chose de très cinématographique. La littérature allemande a tenu une place très importante pour moi aussi avec Peter Handke, La femme gauchère (Gallimard, traduction Georges-Arthur Goldschmidt) ou Hermann Hesse, Demian (livre de poche). Je pense aussi aux œuvres de Rainer Werner Fassbinder : le cinéma est entré dans ma vie (rires).
“A l’école, on devrait faire travailler d’avantage les élèves sur l’écriture d’un scénario ou d’une chanson. Tout commence toujours par l’écriture : une idée, un concept”.
J’ai toujours continué à lire des œuvres classiques comme pour me nourrir. Etrangement, à force de travailler sur des textes avec des réalisateurs comme comédienne ou productrice, j’étais moins attirée par les auteurs contemporains. Sauf le père de mes enfants bien sûr ! Santiago Amigorena dont je vous conseille Le ghetto intérieur (chez P.O.L)
Au lycée, notre professeur de Français nous faisait découvrir un livre puis nous montrait son adaptation cinématographique. Je trouve que c’est une très jolie façon de donner envie aux jeunes de lire tout en les sensibilisant au cinéma. D’ailleurs, le festival Cinéroman à Nice a choisi ce parti pris : le livre porté au cinéma. A l’école, on devrait faire travailler d’avantage les élèves sur l’écriture d’un scénario ou d’une chanson. Tout commence toujours par l’écriture : une idée, un concept. Tout démarre par le choix des mots, les champs lexicaux. Cela rejoint une façon de penser les choses. Que veut-on dire ou taire ?
Le créateur est un auteur, qu’il soit scénariste ou compositeur, écrivain ou poète, il utilise des modes d’expression variés avec des moyens différents. Encore que… Peu importe les outils, tout part de l’intime. C’est en se racontant que l’on raconte l’universel. Pour présenter ma société de production, Rouge international, nous avions choisi la phrase suivante : « L’universel commence quand on pousse les murs de sa cuisine ». Un film (comme un livre) peut toucher quelqu’un qui ne vit pas du tout dans la même culture ou dans la même société mais qui traverse les mêmes problématiques. Il est alors possible de se projeter et de se retrouver autour des mêmes émotions. Plus on est sincère, plus on est universel.
Même si la littérature est la forme la plus puissante… L’imaginaire est ce qu’il y a de plus puissant. D’ailleurs, une adaptation cinématographique reste toujours la vision d’un metteur en scène, c’est une vision d’un auteur sur un auteur. Je me souviens, quand mon fils a vu Hunger Games de Gary Ross, il m’a dit : « elle est moins belle que dans le livre » (éclat de rires). Quand il visualisait le personnage de Katniss Everdeen, elle était beaucoup plus jolie dans son imagination que son incarnation par Jennifer Lawrence. Une adaptation est une œuvre différente. Par exemple, j’ai adoré Dune, le roman de Franck Herbert (Robert Laffont, traduction : Michel Demuth) et les films de David Lynch (1984) ou Denis Villeneuve (2021), ce sont trois œuvres différentes !
Je me sens interprète, pas du tout auteur. Je joue donc je me mets à disposition des auteurs, réalisateurs ou des metteurs en scène. Récemment, j’ai réalisé des documentaires sur la place des femmes dans le cinéma en rencontrant des réalisatrices que je trouve brillantes. Une façon de parler de la place des femmes dans la société ! Mais je ne me sens pas du tout réalisatrice.
Les films que je produis me permettent de proposer au public des visions différentes du monde. Une autre manière de m’exprimer. Je peux aussi bien-sûr m’exprimer comme actrice au travers des choix que je fais de rôles, de sujet de films, mais je suis dépendante de ce que l’on me propose. Quand, dans ma vie, je suis traversée par une pensée, une problématique et qu’on me propose un projet sur ce thème, c’est assez magique ! Mais c’est rare… Comme productrice, cela me permet d’initier directement ces projets et de mettre en avant ces histoires qui me touchent tout de suite sans attendre.
“Je trouve l’écriture très difficile. C’est solitaire. J’ai beaucoup d’admiration pour les auteurs, les réalisateurs, les compositeurs.”
Comme j’ai l’esprit d’escalier, souvent, je me laisse porter par les rencontres et les idées naissent ainsi, façon « Marabout-bout-de-ficelle ». Je suis une hyperactive qui recherche ces moments de rencontre avec les créateurs. Cela me permet de m’enrichir. J’ai besoin d’aller voir le travail des créateurs, au travers de leurs expositions, leurs films ou leurs livres. Dans nos métiers, avoir le regard bien ouvert me semble vital. D’ailleurs, c’est ce qui m’a paru le plus difficile durant le confinement : cet isolement loin les uns des autres pour créer. D’où mon envie de monter un festival ! C’est une des raisons pour lesquelles j’”ai monté « Sœurs Jumelles » à Rochefort ! C’est un endroit de rencontres entre le monde de la musique et celui de l’image. La conversation avec l’autre est tellement enrichissante. C’est certainement pour cela que personnellement je trouve l’écriture très difficile. C’est solitaire. J’ai beaucoup d’admiration pour les auteurs, les réalisateurs, les compositeurs.
En tant que comédienne et productrice, je suis une courroi de transmission. Je ne fais « que » transmettre et accompagner l’univers d’un auteur. D’ailleurs, à l’occasion de « Sœurs jumelles », je me suis rapprochée des grandes écoles pour inviter les auteurs et compositeurs en devenir, pour qu’ils se rencontrent.
J’offre aussi beaucoup de disques ou de livres sur la musique, comme celui sur Ravel (L’intégrale – Correspondance (1895-1937) écrits et entretiens, aux éditions le Passeur) ou celui sur Glenn Gould de Thomas Bernhard, Le Naufragé (Gallimard, traduction Bernard Kreiss). Je n’offre pas de partition en revanche ! (Rires) Quand une partition n’est pas jouée, l’œuvre n’existe pas. La jouer est déjà un peu l’offrir. Donc offrir un disque c’est offrir une œuvre écrite. Durant le festival « Sœurs Jumelles », la journée du 22 juin proposait une journée consacrée à la sororité durant laquelle étaient jouées des œuvres de compositrices effacées… L’association Présence compositrices a monté un formidable moteur de recherche « Demandez à Clara » (https://www.presencecompositrices.com/recherche-oeuvre ndlr) ne proposant que des compositions de femmes. Il faut restaurer l’histoire des compositrices et des autrices !
Tous les “Tu vas aimer” d’Ernest sont là.
