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La forêt de l’espoir

Matt Artz NTRDnDdDYk8 Unsplash(1)

Un manifeste, qui présente un projet fou, inspirant et réjouissant de renaissance d’une forêt primaire en Europe de l’Ouest. Un livre qui a passionné Laurence Van Gysel qui porte l’espoir de cette forêt. Impossible ? Pas certain.

« C’est une triste chose de songer que la Nature parle et que le genre humain n’écoute pas. » Victor Hugo faisait en son temps un triste constat. Qu’en est-il au XXIe siècle ? On en est toujours au même point et c’est consternant ! Nous n’écoutons toujours pas la nature, ni qui que ce soit d’autre d’ailleurs. Écoutons ce que disent les scientifiques !  Emmanuelle Pouydebat chercheuse au CNRS écrit dans « Quand les animaux et les végétaux nous inspirent » Ed Odile Jacob que « Nous ne sommes rien sans les bactéries, les végétaux, sans les minéraux, sans les animaux. Nous ne sommes rien sans le vivant. Alors un peu d’humilité ! »

Et pourtant l’homme détruit le vivant ! C’est ce qu’indique le dernier rapport du GIEC 2021 (Groupe d’Experts Intergouvernemental sur l’Evolution du Climat) sur le réchauffement climatique. Il montre que l’homme a transformé la planète de manière définitive et que certains changements entraînés sont irréversibles.
De plus en plus d’actions destructrices sont à déplorer vis-à-vis de la nature et notamment des arbres pour construire des parkings, des immeubles. Pourtant l’arbre est le ciment de tout un écosystème, un trésor de la biodiversité comme le rappelle Peter Wohlleben, auteur du best-seller « La vie secrète des arbres », dans son ouvrage « Écoute les animaux parler » Ed Michel Lafon : « L’idéal pour de nombreuses espèces, ce sont les arbres. Les oiseaux font leur nid dans les branches, les abeilles butinent les fleurs pour boire le nectar, les fruits sont de savoureuses gourmandises pour les écureuils ou les souris. Les chenilles de papillons se nourrissent des feuilles, et sous l’arbre, dans le sol, il y a de minuscules bestioles, par exemple des acariens, qui attendent que des morceaux d’écorce tombent pour les grignoter. Un arbre, c’est donc parfait pour les animaux. Beaucoup d’arbres, c’est encore mieux. »

Peut-on encore couper des arbres ?

Visuel Pour Une Forêt Primaire En Europe De L'Ouest RedimensionnéC’est à cette question que répond Francis Hallé, botanique et biologiste, invité à un débat public en 2018 face à un forestier professionnel. Leur conception de l’exploitation de la forêt est diamétralement opposée.
L’un, Francis Hallé, veut laisser la forêt s’autogérer. Il rappelle que les forêts peuplent la Terre depuis le Dévonien (période transitoire de l’ère primaire), il y a 380 millions d’années et que celles-ci vivaient bien jusqu’à l’apparition de l’être humain. Son constat est qu’aujourd’hui, du fait des activités humaines, elles sont en forte régression dans beaucoup de région du globe. En effet, Serge Muller, professeur au Muséum national d’histoire naturelle et responsable scientifique de l’herbier national, nous apprend que les déforestations représentent 178 millions d’hectares au cours des 30 dernières années lors de sa conférence passionnante « La vie des arbres » de The Conversation du 30 décembre 2020.

L’autre, le forestier, veut l’exploiter car il est indispensable de couper les arbres et d’exploiter les forêts car « une forêt que l’on n’exploite pas va s’étouffer et mourir ». Un exemple récent : les coupes dans la forêt de Sénart. Article de Florian Garcia du 26 février 2021 :
Francis Hallé nous apprend que sous la pression des industries du bois, nos forêts françaises perdent leurs caractères naturels. On est atterré d’apprendre que pour accélérer la croissance d’un arbre (comme on le verra plus bas, l’arbre prend son temps pour pousser) on utilise des pesticides interdits dans l’agriculture comme le glyphosate et les néonicotinoïde. Des résineux exotiques, des pins génétiquement modifiés. Après les animaux, c’est maintenant au tour des arbres ! Jusqu’où irons-nous ?

A cette conférence, Francis Hallé fait l’éloge des sublimes forêts primaires. « C’est une forêt qui en principe depuis son origine n’a jamais été altérée par des activités humaines (…) Grâce aux arbres, vivants, et morts, les sols sont particulièrement fertiles et la diversité biologique est maximale. » La dernière en Europe est la forêt de Bialowieza en Pologne. A son évocation, le lecteur est sous le charme « Une forêt magnifique où des arbres de dimensions exceptionnelles abritent toute la faune forestière européenne, y compris les grands animaux, loups, cerfs, lynx, sangliers, élans et bisons. ». Sa superficie totale est de 141 885 ha. Ce site est référencé sur la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO. Et pourtant, elle est sur le point de disparaître à cause de son exploitation en bois et de la chasse autorisée par le président d’extrême droite qui n’a aucune sensibilité écologique. C’est édifiant !

Alors on fait quoi ? Allo, y a quelqu’un ? Oui, il y a Francis Hallé, qui face à ce triste désastre, expose son idée : faire renaître une forêt primaire en Europe de l’Ouest. Un homme, Éric Fabre, invité aussi à cette conférence adhère au projet car ce n’est pas que le leur, il fait impliquer les citoyens. Sa naissance prend la forme d’une association loi de 1901 le 26 février 2019 avec aussi la création d’un site internet.
Francis Hallé décide alors d’écrire un manifeste afin de laisser une trace du projet. Et c’est réussi. On y abonde à 100 % pour ses qualités écologique, environnementale, sa biodiversité animale et sa surface gigantesque de 70 000 hectares nécessaire à la vie des animaux de la forêt primaire.
Et celui-ci n’est pas dans l’immédiateté ! Il ne sera pas réalisé demain. « Il outrepasse la durée de la vie humaine » Un projet transgénérationnel donc car l’arbre prend son temps pour pousser. Nous devrions en prendre de la graine ! Dans nos régions, il ne pousse que quatre mois par an d’avril à juillet. Alors pour qu’une forêt primaire prenne son envol à partir d’un sol nu en Europe, il faut compter dix siècles ! « Pourquoi une telle durée qui, à nos yeux d’êtres humains, peut légitimement être perçue comme extraordinairement longue ? C’est qu’il s’agit d’une sylvigenèse pendant laquelle trois forêts distinctes doivent prendre le temps de se succéder pour que la forêt primaire occupe le terrain. »

Quels sont les atouts de ce projet ?

Il n’y aura aucun prélèvement de quoi que ce soit dans la forêt primaire. Elle va stocker à long terme le carbone atmosphérique, favoriser le développement de la diversité biologique. Une forêt naturelle qui va grandir par elle-même sans intervention humaine. Cela nous rappelle le magnifique ouvrage poétique « L’homme qui plantait des arbres » de Jean Giono dont David Medioni en avait joliment parlé ici.
Ce manifeste a aussi une dimension philosophique, balaye certaines idées reçues et détaille le projet citoyen. On va laisser le lecteur se promener de page en page et découvrir toutes les facettes de l’ouvrage.
Pour conclure le sujet, on est admiratif du parcours et du cheminement de cet homme qui a consacré sa vie à sa passion. Il a reçu de nombreuses distinctions dont la Médaille Fairchild (USA) pour l’exploration en botanique tropicale, le prix de l’Académie Française (entre autres). Entre 1960 et 2004, il a publié soixante-trois travaux scientifiques, en français, anglais, espagnol et portugais.
Un homme altruiste ! Et cela fait un bien fou dans un monde où pour faire par de soi, de son projet, il faut faire le buzz à tout prix.
Méditons cette citation de Bouddha : “Le bonheur est né de l’altruisme et le malheur de l’égoïsme.” .

« Pour une forêt primaire en Europe de l’Ouest » , Francis Hallé, 61 pages, 8 euros Actes Sud

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