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Débarquement artistique

Joshua Coleman Cj8h7 B47ko Unsplash

« Cette guerre, c’est un tel paradoxe, elle fait ressortir ce qu »il y a de pire en l’homme, mais le pousse aussi au sommet du sacrifice de soi, de l’abnégation, de l’altruisme », écrit l’historien Anthony Beevor dans son livre « D-Day » consacré au 6 juin 1944 et à la bataille de Normandie. Le pire et le meilleur. Le meilleur dans – notamment – cet événement du débarquement en Normandie dont on ne racontera jamais assez la puissance, l’intelligence, le sens du sacrifice, l’audace et la réussite.

Insensé. C’était l’opinion dominante. Il était insensé de partir d’Angleterre pour débarquer en France sur les plages de Normandie. Les hommes en ont décidé autrement. Avec succès. Parce que leur volonté était la plus forte. Leur envie de travailler les uns avec les autres par delà leurs divergences aussi. L’audace du commandement allié que de le décider et de le penser a évidemment modifié l’issue de la guerre.

Intelligence. Peut-être est-ce justement l’une des plus belles choses de ce 6 juin 1944. L’intelligence de l’opération. Sa préparation. Les leurres, l’idée du port escamotable, etc… tout dans ce moment de la guerre dit le génie humain quand il tend vers le même but. Jamais, nous ne viendrons à bout du récit de la minutie, de la beauté et de la finesse de ce qui fut pensé pour ce jour-là.
Alors on pourrait se gausser de ces lignes. A quoi cela sert-il encore 77 ans après que de raconter cette histoire ? Peut-être à rappeler que lorsque l’on arrive à se forger des buts communs, on avance plus vite et que l’on va plus loin. Que quand on prend le risque de « l’insensé » on peut gagner. « Take a chance » disent justement les Américains pour dire « prendre un risque ». Peut-être cela sert-il aussi à toujours mieux appréhender l’Histoire et sa partie lumineuse.

Tout comme il convient d’en comprendre, d’en analyser, de remettre toujours plus en perspective sa partie sombre. Cette semaine a paru « Historiciser le mal » (voir plus bas), une édition critique colossale de « Mein Kampf ». « Le nazisme est un suprémacisme aryen », dit dans l’entretien qu’il nous a accordé Florent Brayard, l’historien qui a piloté le comité scientifique qui a établi l’ouvrage. Suprémacisme. Un mot d’aujourd’hui. Qui dit aussi hier. Un passé plein d’à-présent. Comprendre toujours mieux hier pour éclairer aujourd’hui. S’interroger. Quels sont nos horizons communs lumineux ? Quels sont nos gouffres ténébreux ? Personnels et collectifs. Chercher. Se sentir toujours plus oppressé par les assignations, les mises en accusation, les positions caricaturales, les vindictes imbéciles. Se prendre à rêver. D’un nouveau débarquement. Insensé, audacieux, intelligent. D’un débarquement où des personnages nés dans la têtes d’écrivains ou de scénaristes nous traceraient une route du commun

D’un débarquement où une nouvelle forme de surréalisme viendrait faire bouger toutes nos lignes. Débarquement culturel qui serait – forcément – accompagné d’un débarquement de vie. De ces moments intenses, insensés, osés, inattendus, que l’on juge fous et parfois déraisonnables mais qui nous construisent profondément et intensément, souvent pour le meilleur. Le jour du débarquement de Normandie, aux côtés des combattants alliés, il y avait – notamment – des artistes comme Robert Capa, comme Hemingway aussi. Tous deux garderont longtemps trace de ces moments dans la suite de leur carrière artistique. Le jour du débarquement de Normandie, c’est aussi la première nuit d’amour entre Albert Camus et Maria Casarès.

L’art partout, toujours. Tout le temps. Cet art qui nous sauve, qui nous montre le chemin, qui nous inspire, qui nous fait vivre. Cet art qui nous tend la main quand la peine, l’incompréhension, la peur, ou l’absence nous assaillent. Il était dans le cœur aussi de ces soldats. Dans son livre Beevor raconte une anecdote savoureuse. « Un officier de la Royal Navy aux commandes d’une barge lance-roquettes était resté stupéfait lorsqu’il avait décacheté ses ordres secrets. La cible qu’on lui avait allouée à l’embouchure de la Dives était Cabourg, l’élégante station balnéaire. Francophile et fervent admirateur de Marcel Proust, il était atterré. Cabourg était la  » Balbec  » de Proust, le cadre d’A l’ombre des jeunes fille en fleur ».

Cabourg ne sera que très peu détruite par rapport à d’autres villes. A-t-elle été sauvée par l’art ? Beevor ne le dit pas mais, ce matin, nous avons envie d’y croire. Peut-être pour se rappeler ce lien que l’art constitue entre les humains. Invisible, imperceptible et pourtant commun malgré l’éloignement, les différences, et aussi – parfois – les ténèbres. Peut-être, enfin pour se dire à quel point ce goût du merveilleux peut guider les humains vers la lumière.

Bon dimanche,

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