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L’utilité de l’inutile

Florian Winkler AieMCE7xv8 Unsplash

C’est un vendredi de décembre. Le ciel est bleu. Le froid est puissant. La capitale, ce jour-là, connaît une journée d’hiver carabiné. Ces jours où l’intensité de la fraîcheur dispute à la clarté du ciel et de la lumière. Deux hommes sortent d’un rendez-vous et viennent s’attabler à un restaurant. L’un est un homme mûr, cheveux clairsemés, grisonnants, une voix grave et assurée. L’autre est plus jeune. Une toute petite quarantaine. Il regarde son aîné avec admiration et en mimant avec maladresse une même assurance. Leur relation est complice. Ils sont collègues de travail. Amis aussi. Ils sont agacés. La faute au rendez-vous. Le plus jeune : « Je suis effaré de voir à quel point ces gens qui fabriquent de l’air sont persuadés qu’ils sont dans le vrai. Ils se prennent pour des soldats. Ils n’ont aucun recul sur ce qu’ils font. Ils vendent juste des yaourts et nous traitent comme des larbins. » L’entrée arrive. Oeufs mayo pour les deux.
Le plus âgé : « Le pire c’est qu’ils se pensent et sont considérés comme essentiels à la marche du monde ». Il poursuit : « La question qui se pose à nous – à toi plus qu’à moi car moi j’ai fait ma vie – c’est de savoir s’il faut continuer de travailler avec ces gens juste pour gagner plus d’argent. Cela en vaut-il le coup ? ».
Le plat arrive. Côte de veau, fenouil grillé. Pour les deux. Le plus jeune : « Ce dilemme est insoluble ». Le vieux : « Joue-le aux dés ». Le plus jeune rit jaune, est décontenancé tant son ami a l’air sérieux. Le silence s’installe. Le vieux : « Quoi ? Tu n’as pas lu ce livre fantastique ? ». Le jeune se décompose un peu plus. Le vieux : « L’homme-dé de Luke Rhinehart, c’est l’histoire d’un homme qui décide de jouer aux dés toutes les décisions importantes de sa vie. C’est un roman fort qui nous interroge sur le hasard, ce que l’on souhaite, ou non. »
La discussion autour de ce livre se poursuit. Le vieux raconte qu’il lui est arrivé de faire cela et que souvent ce fut positif. Comme une acceptation de l’aléa, du risque. Le jeune est passionné. Comme si une clé pour sortir de sa prison dorée professionnelle venait de lui être tendue. La vérité est qu’il jouera aux dés. Que les dés lui diront de prendre le large. Il paraît même qu’il fondera un magazine en ligne.

Il ne s’agit pas de s’en remettre au hasard, au contraire. Il s’agit plutôt d’accepter que l’inutile puisse nous aider à construire notre pensée, notre vie, notre monde. Grâce à « L’homme-dé », grâce au hasard. Grâce à une discussion futile avec un ami dans un endroit futile. Grâce à la beauté d’un livre qui fait rire, qui fait réfléchir et qui interpelle, un mouvement s’est amorcé. Grâce, au fond, à de l’inutile. A de l’impalpable. A quelque chose qui ne se mesure pas en monnaie sonnante et trébuchante. Grâce à une forme d’imprévisibilité. Cette parabole du dé nous enseigne une chose : l’inutile est utile à nos vies. Et c’est à ce moment là qu’il faut se tourner vers le magnifique livre de Nuccio Ordine : « L’utilité de l’inutile ».

Il écrit : « Dans toutes les grandes villes du monde, c’est pareil, l’homme moderne, universel, c’est l’homme pressé, il n’a pas le temps, il est prisonnier de la nécessité, il ne comprend pas qu’une chose puisse ne pas être utile; il ne comprend pas non plus que, dans le fond, c’est l’utile qui peut être un poids inutile, accablant. Si on ne comprend pas l’utilité de l’inutile, l’inutilité de l’utile, on ne comprend pas l’art; et un pays où on ne comprend pas l’art est un pays d’esclaves et de robots, un pays de gens malheureux, de gens qui ne rient pas, un pays sans esprit; où il n’y a pas d’humour, où il n’y a pas le rire, où il y a la colère et la haine. »



Résonance avec l’histoire des deux amis du restaurant. Résonance aussi, évidemment, avec notre époque. On pourrait s’en alarmer de cette résonance avec notre époque. Évidemment, car elle nous touche au cœur. Elle nous rappelle que l’art et la culture sont aujourd’hui malmenés, qu’ils ne sont justement pas au cœur de ce que l’on pense utile à l’humanité.

Mais regardons les choses différemment. Un tout petit peu.
Jamais dans notre histoire récente et moins récente nous ne nous sommes autant rendus compte à quel point l’art, le cinéma, les musées, le théâtre, les livres quand les librairies étaient fermées, l’opéra, la danse, les concerts, la communion du public dans un stade, étaient essentiels à notre équilibre et à nos vies.

Demain, quand tout cela sera derrière nous, il faudra s’en souvenir. Se souvenir que tout cet inutile, cet impalpable, cet irrationnel, cette féérie nous ont tant manqué et sont essentiels à notre monde. Mieux, qu’ils contribuent largement à  son ordonnancement. Il faudra s’en souvenir car quand l’après sera là, les exigences à l’utilité reviendront. « C’est surtout dans les moments de crise économique, quand l’utilitarisme et l’égoïsme le plus sinistre semblent être l’unique boussole ou l’unique ancre de salut, qu’il faut comprendre, que l’utilité de l’inutile, c’est l’utilité de la vie, de la création, de l’amour, du désir », prévient d’ailleurs Ordine.

 Ainsi, peut-être, qu’en se souvenant de ce manque intense, nous pourrons alors faire de l’inutile un outil de la mise en mouvement d’un nouvel universalisme littéraire, politique, et humain. Nous pourrons alors en jouir tous ensemble.
Car, comme l’écrivait Montaigne : « C’est le jouir et non le posséder qui nous rend heureux ».

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