Sophia Aram, humoriste géniale de France Inter, sort un bouquin. Au menu : les questions qui tuent et qui – surtout – séparent. On en a causé avec elle. Et on a aussi parlé de littérature, qui elle, “nous réunit”. Rencontre.
Humoriste sur France Inter, Sophia Aram est l’une des figures les plus emblématiques d’un humour caustique, d’une audace folle, d’une liberté d’expression faite d’universalisme, d’intelligence, et de courage. Elle publie chez Denoël “La question qui tue”, petit recueil savoureux de toutes les micro agressions du quotidien qui minent – un peu – nos vies et avec lesquelles il faut autant composer que rire. Nous l’avons rencontrée, en zoom. Et c’était drôle, joyeux, et plein d’amour de la littérature et des livres, aussi.
Attention, Sophia, question qui tue de journaliste littéraire : quel a été le déclencheur de ce livre ?
Sophia Aram : Ah oui, en effet ça tue (rires !). Je vais essayer de faire une réponse qui tue, aussi. Ce livre n’a pas eu de déclencheur particulier. Il n’y a pas eu une micro-agression de trop qui fait déborder le vase. C’était en germe, c’était là, c’était présent. Je ne me suis jamais considérée comme une victime. J’ai toujours vécu ce que j’étais, c’est-à-dire une fille de Maghrébins en France, comme étant plus une chance qu’autre chose. Mes premières confrontations au racisme sont survenues plus tardivement, lors de mon arrivée sur France Inter. C’est en réfléchissant à la question des micro-agressions telles qu’elles étaient présentées par des universitaires américains sur l’aspect exclusivement raciste que je me suis dit qu’on avait tous une histoire et que cela concernait tout le monde : on est tous porteurs de préjugés et on est tous victimes des préjugés.
Si l’on comprend la logique de pointer ces micro-agressions, n’y-a-t-il pas aussi le risque de se cantonner dans une posture victimaire ?
Sophia Aram : Si, bien sûr que c’est le risque. Mais le projet et le but du livre est surtout de nous sortir collectivement des assignations. On est tous victimes des micro-agressions. Je me souviens d’un diner chez des amis où l’un d’entre eux me lance : “toi qui habites à Trappes, tu pourrais me trouver un plan pour de l’herbe”. Je suis restée coite. Dans ce diner où je m’assimilais à tout le monde, j’étais tout à coup renvoyée à cette assignation de banlieue et du shit. J’ai été violente dans ma réponse : « Toi qui est de Boulogne, tu n’aurais pas un plan pute ». Sur le prénom c’est pareil. Quand on me demande si Sophia est mon vrai prénom, on me demande en creux si j’ai honte de mes origines. Loin de l’idée de victimisation, la volonté que je défends dans ce livre est de répertorier ces micro-agressions pour ne pas s’y habituer. Les mots ont un sens et cela charrie aussi des choses très profondes desquelles il faut se méfier collectivement.
Ces micro-agressions ont-elles été amplifiées ces dernières années ?
Sophia Aram : Je ne sais pas si cela s’est amplifié. Ce qui est certain c’est que la caisse de résonance des réseaux sociaux est aussi le lieu où peuvent exister ces mots qui assignent, et où en même temps l’idée même de victimisation est vue comme le summum de ce que doit être un combat politique. Le livre est aussi une réaction à ce climat dans le sens où il répertorie, mais rigole aussi de tout cela et de cette tendance à se considérer en permanence comme une victime.
Je sais que vous êtes une amoureuse des livres et de la littérature. Celle-ci peut-elle nous aider à sortir de ces micro-agressions ?
Sophia Aram : De toute évidence oui puisque la littérature est le lieu où l’on fait l’expérience de l’autre à travers les personnages. C’est le lieu de l’altérité. En lisant, on s’ouvre à des mondes inconnus. Si je devais donner un titre, ça serait celui du premier livre de Dany Laferrière, « Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer », qui a donné la possibilité de traiter les préjugés racistes avec insouciance et profondeur. Plus largement, la lecture est un outil pour se “mettre à la place” des autres et donc, est un outil qui permet d’appréhender le monde de façon plus sensible.
“J’ai pleuré le jour de la mort de Philip Roth”
Quelle lectrice êtes-vous ?

Photo : Geoffroy de Boismenu
Sophia Aram : J’ai appris à lire grâce au Scrabble. Et aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours été une lectrice un peu boulimique dans ce sens où quand je découvre ou que j’aime un auteur, je lis absolument tout. C’est le Club des 5 qui m’a donné vraiment l’amour de la lecture. En CP, j’étais en fond de classe et je lisais du Balzac. J’ai aussi dévoré Maupassant. Ce que j’aimais dans ces auteurs classiques obligés est qu’ils me transportaient hors de mon monde, hors de mes origines, hors de ma classe sociale pour me parler d’autre choses. Cela a aussi façonné mon rapport à la France et à la culture. J’aime me perdre dans le monde d’un ou d’une autre.
Romans classiques, donc…quoi d’autre ?
Sophia Aram : J’ai une passion réelle pour Philip Roth. J’ai pleurer le jour de sa mort comme si si j’avais perdu le vieil oncle de la famille avec qui il était toujours bon de discuter. Je l’ai découvert grâce à “Portnoy et son complexe”qui était posé dans une maison de vacances et me tendait les bras. J’ai tellement ri. C’est un livre d’une audace folle. Nathan Zuckerman le double littéraire de Roth est mon personnage préféré. Je l’aime énormément. J’aurais aimé être ce personnage. De même, son livre “Patrimoine” dans lequel il parle de la perte de son père m’a émue aux larmes. Philip Roth est vraiment mon auteur fétiche. Celui qui revient sans cesse. Pendant la campagne présidentielle américaine, j’ai relu “Le complot contre l’Amérique”, et je me suis à nouveau rendue compte à quel point ce romancier avait un regard juste et précis sur l’Amérique. Ensuite pour mon travail, je lis aussi beaucoup d’essais ou de documents. Quand j’étais plus jeune, je voulais être journaliste. J’ai un besoin viscéral d’être informée.
La littérature peut-elle remplir aussi ce rôle ?
Sophia Aram : Pas dans le sens où elle nous dit le réel. En revanche, il est clair que les bons romans charrient avec eux une vérité qui nourrit – forcément – notre réflexion sur une thématique ou un sujet. Toutefois, quand les essais et les documents nous informent, le roman nous émeut. Cela ne veut pas dire qu’il ne nous apprend rien, au contraire. Cela veut dire qu’il nous transmet du sensible.
Un livre pour votre meilleur ennemi ?
Sophia Aram : “La question qui tue” pour Eric Zemmour !
Tous les entretiens d’Ernest sont là.



