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La consolation Delphine

Delphine Horvilleur 23

Quand Frédéric Potier m’a confié qu’il allait faire une chronique sur le livre Delphine Horvilleur qu’il avait beaucoup aimé, j’en ai d’abord été ravi, puis un peu marri. Ravi car, comme lui, je considère que ce texte est un texte essentiel dans le choix de la vie que nous opérons chaque jour individuellement et collectivement. Ravi aussi car par ses propos sur la laïcité, et plus largement sur ce qui nous unit, Delphine Horvilleur pose des jalons sur la façon dont nous pouvons être ensemble. Marri, simplement, parce que c’est lui qui allait faire cette chronique. Après l’avoir lue, mon sourire était là. Revenu. Lisez ce livre essentiel dont Frédéric Potier vous parle avec humour, intelligence et finesse. Et lisez aussi l’entretien exclusif avec Delphine Horvilleur dans sa bibliothèque. D.M.

La mort a débarqué dans nos vies sans prévenir. Tout d’un coup, nous devions, c’était il y a un an (une éternité), nous protéger, respecter des gestes barrières, s’assurer « pour de vrai » de la santé de nos proches les plus fragiles. La mort a fauché des amis, des parents, des grands-parents. Elle n’est plus mise à distance dans des espaces aseptisés (EPHAD, hôpitaux) mais au seuil de nos portes. Ce maudit virus n’a épargné personne et nous a rappelé à quel point la vie était éphémère, précieuse et fragile. Pour les vivants ou les survivants une question s’est rapidement posée : comment vivre avec nos morts ? Autrement dit, comment appréhender le deuil et vivre avec nos fantômes ?

Vivre avec nos morts. C’est précisément le titre choisit par Delphine Horvilleur pour son nouvel opus publié chez Grasset. Un livre de Delphine Horvilleur est toujours un petit événement littéraire tant ses fans, dont je suis, apprécient sa délicatesse et sa finesse, deux qualités devenues si rares dans le monde de brutes dogmatiques que nous léguons à nos enfants. Delphine Horvilleur donc, rabbin du mouvement juif libéral, après s’être attaquée aux sujets du féminisme (« En tenue d’Eve »), de la sexualité (« Comment les rabbins font les bébés ») et du rejet de l’autre (« Réflexions sur la question antisémite »), a choisi de nous parler des morts, de nos morts avec un sous titre ambitieux : Petit traité de consolation.

Copie De Le Livre Du Vendredi Facebook 500x500(21)Autant vous le dire d’emblée, j’ai été ému par ce texte duquel se dégage une immense douceur en dépit de son thème. « Vivre avec nos morts » mêle profonde tristesse, grande érudition, humour et même quelques touches d’espoir. Delphine Horvilleur nous parle avec justesse des morts, de « ses morts » : amis, personnalités, célébrités ou inconnus, familles éplorées respectant les volontés du défunt souhaitant pour un dernier hommage la présence d’un rabbin « laïc » mais surtout profondément humaniste.

Delphine convoque dans son récit Marceline Loridan-Ivens et Simone Veil, toutes deux revenues des camps de la mort, la psychanalyste Elsa Cayat, tuée lors de l’attentat islamiste contre la rédaction de Charlie Hebdo, le patriarche Moïse foudroyé au Mont Nébo sans atteindre la terre promise, le Premier ministre israélien israélien Yitzhak Rabin assassiné en 1995… mais aussi une foule d’anonymes déboussolés par la perte d’un être cher ou confrontés à la perspective de leur propre disparition. Delphine Horvilleur est certes rabbin, mais elle est aussi peu guérisseuse tant ses mots apportent un baume réconfortant sur nos blessures et nos angoisses. Car il ne s’agit pas de traiter sur le ton de l’anecdote les derniers jours de tel ou tel ou tomber dans un prosélytisme dogmatique mais plutôt d’entamer une réflexion accessible à tous en questionnant les textes sacrés.

Nietzsche a écrit un jour que « ce n’est pas le doute qui rend fou, c’est la certitude ». Dans le même esprit, le judaïsme de Delphine Horvilleur a cela de particulier qu’il accorde une place fondamentale au doute, au questionnement, à l’introspection.

« Rabbin laïc »

La parole divine et les textes sacrés n’y sont pas assénés comme des vérités absolues et incontestables mais plutôt comme des invitations à l’introspection. D’où cette jolie définition de la laïcité que nous livre le rabbin Horvilleur : « La laïcité dit que l’espace de nos vies n’est jamais saturé de convictions, et elle garantit toujours une place laissée vide de certitudes. En cela, à sa manière, la laïcité est une transcendance. Elle affirme qu’il existe toujours en elle un territoire plus grand que ma croyance, qui peut accueillir celle d’un autre venu y respirer ». Voilà qui mériterait que le Rabbin Delphine fasse son entrée au Panthéon des Laïcards entre le barbu Émile Combes et le moustachu Georges Clemenceau !

Pour terminer cette chronique et vous éviter de sombrer dans la déprime la plus totale, je ne peux m’empêcher de céder moi aussi tout comme Delphine Horvilleur au plaisir de vous transmettre un petit morceau d’humour juif. « Consignes sanitaires : pour les sepharades, on arrête les embrassades, les bises, les bisous, tous les contacts physiques ! Pour les ashkénazes, on ne change rien ! ». Les intéressés comprendront.

LeH’ayim, chers amis ! « A la vie ! »

Delphine Horvilleur « Vivre avec nos morts », Grasset, 19,50 euros

Photo Patrice NORMAND.

Tous les livres du vendredi d’Ernest sont là.

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