3 min

Mémoires vives

Frederick Wallace SVnHTFHQDU Unsplash

C’était un jour d’hiver froid de décembre. Le journal dans lequel je travaillais depuis de longues années connaissait des turbulences. L’ambiance était lourde. Situation alambiquée qui accentuait les envies d’ailleurs, qui ravivait les rêves enfouis, les envies d’écriture stoppées pour de mauvaises excuses. Situation alambiquée qui rappelait aussi les choses dont on se disait que nous les ferions plus tard. Déséquilibre qui comme souvent conduisit à de nouvelles constructions. Mais là n’est pas totalement le propos. C’est donc un jour froid de décembre et alors que l’agenda fondait de manière inverse à la neige qui garnissait les rues de Paris, je pris la décision d’entreprendre – finalement – le voyage tant repoussé, mais dont je sentais qu’il était indispensable, à Auschwitz. Mon père : « Je ne pourrais pas aller visiter Auschwitz. Je ne supporterais pas, je crois. »  Ma mère : « Je viens avec toi « .

Et c’est ainsi que nous nous posâmes un vendredi soir à Cracovie. Le lendemain matin, à 8h30, alors que la neige tombait nous arrivâmes à Auschwitz. « Arbeit Macht Frei » et cette entrée synonyme de tant d’ignominies que des imbéciles anti-vax ont cru intelligent de détourner récemment. La visite dans la neige. Les baraquements, l’organisation du camp, les kapos, les expérimentations médicales, les bagages, les chaussures et les lunettes entassés des disparus, leurs photos et le choc des cheveux tondus, aussi. Une histoire connue, transmise, habitée aussi. Et pourtant le voyage à Auschwitz fut encore autre chose. Comme la certitude qu’il nous appartenait, à nous, générations suivantes de perpétuer cette mémoire, et surtout, surtout d’en devenir les passeurs une fois que les derniers survivants auront quitté ce monde.
Cette semaine nous avons commémoré la libération du camp d’Auschwitz. Certains pourraient dire : à quoi bon ? Faut-il vraiment commémorer cela 77 ans après ? Oui, c’est essentiel.

Dans « si c’est un homme », Primo Levi écrit :« Qui prêtera foi à nos récits ? Personne ne voudra nous croire parce que notre malédiction est celle du monde civilisé tout entier. Nous aurons cette tâche ingrate de prouver à un monde qui fera la sourde oreille que nous sommes Abel, le frère assassiné ». Et pourtant, les survivants ont raconté. Nous nous devons de poursuivre l’œuvre de ces survivants. Ce n’est pas une question de juif ou de non juif, de Français, ou d’Allemands, c’est simplement une question de civilisation. Une question humaniste. Heureusement des initiatives sublimes comme celle de Sophie Nahum, les Derniers existent. Mais l’urgence est tout de même là.  En 2018 : un sondage de l’IFOP pour la fondation Jean Jaurès montrait que 21 % des 18-24 ans n’avaient jamais entendu parler de la Shoah. Comme si la transmission familiale, culturelle, sociétale et éducative n’avait pas été faite. « Un homme sans mémoire est un homme sans vie, un peuple sans mémoire est un peuple sans avenir », dit d’ailleurs l’adage populaire. Comme pour nous prévenir que dans la connaissance du passé, c’est notre avenir qui est en jeu.
 D’ailleurs, la connaissance du passé ne concerne pas seulement cette question-là.

Hasard des calendriers, l’historien Benjamin Stora a remis ces derniers jours au président de la République un rapport visant à rendre plus claire, plus limpide, plus équilibrée, plus réelle la mémoire que nous gardons de la guerre d’Algérie. D’aucuns, toujours les mêmes, viendront nous dire que de remuer le passé n’est pas une bonne chose, et qu’il ne nous appartient pas de revenir là-dessus. Et pourtant si. C’est aussi dans les symboles, dans la création d’une mémoire commune que nous parviendrons à construire ensemble. En informatique d’ailleurs, la mémoire vive désigne la capacité d’une machine à traiter un certain nombre d’informations en même temps. Plus cette mémoire est grande, plus l’ordinateur pourra aller vite pour traiter les infos en simultané. Et si, finalement, notre rapport au présent et au passé était le même ? Et si plus nos mémoires étaient vives car transmises, et /ou mieux comprises, nous étions capables de mieux comprendre et analyser le présent ?

Le dernier roman de Romain Gary s’appelle « Les cerfs-volants« . Au départ, ce livre était un livre de commande dans lequel il s’agissait pour le double prix Goncourt de raconter les « Compagnons de la Libération ». Gary s’essaye historien. Il abandonne pour redevenir romancier. Et ce livre est un joyau. Une histoire d’amour, une histoire de guerre, une histoire humaine, aussi. Il dit tout sur cette époque troublée. La dédicace du livre est d’ailleurs très claire : « A la mémoire ». Comme si, au fond, l’un des outils de nos mémoires pour les rendre plus vives encore, plus inoubliables aussi, était l’outil artistique.

Bon dimanche

L’édito paraît chaque dimanche matin dans l’Ernestine, notre lettre inspirante (inscrivez-vous c’est gratuit) et le lundi sur le site (abonnez-vous)

Tous les éditos d’Ernest sont là.

Laisser un commentaire