Cette semaine, Frédéric Potier qui était du déplacement présidentiel en Israël pour la commémoration de la libération du camp d’extermination d’Auschwitz a lu deux ouvrages qui questionnent sur la façon dont nous pouvons aujourd’hui cultiver cette mémoire.
La sphère médiatique n’a retenu du voyage du Président de la République que son coup de sang, dans la plus pure tradition chiraquienne, contre la sécurité israélienne dans la vieille ville de Jérusalem. C’est bien dommage car cette visite officielle placée sous la thématique de la mémoire de la Shoah et de la lutte contre l’antisémitisme était aussi l’occasion de s’intéresser aux survivants des camps, à ceux qui ont traversé l’horreur du système génocidaire nazi et qui ont décidé de témoigner.
C’est tout le sens du travail de la réalisatrice Sophie Nahum qui a engagé depuis des années un travail indispensable, celui de filmer les rescapés des camps et dont l’âge est aujourd’hui très avancé. Sa méthode est simple aller chez eux questionner « Les Derniers ».
“Vous devenez le témoin”
De cette matière riche et émouvante Sophie Nahum a fait un livre lui aussi intitulé « Les Derniers » publié chez Alisio des éditions Leduc.s. Ce livre rassemble des fragments de témoignage classés par thème : l’arrestation, l’arrivée au camp, le quotidien, les marches de la mort, la libération, témoigner… Assorti de mini-biographies, l’ouvrage donne toute sa place aux parcours de vie et à l’identité des victimes. En bonne documentariste, Sophie Nahum a su s’effacer pour que la parole se libère. Ainsi captés, ces témoignages donnent à comprendre la douleur des familles meurtries mais aussi la puissance d’un antisémitisme profondément ancré dans la société française mais aussi européenne. Certains comme Élie Buzyn ou Ginette Kolinka participent à de nombreux événements avec des jeunes pour transmettre cette mémoire et rappeler ces heures sombres de l’histoire. D’autres le font plus modestement – mais c’est tout aussi essentiel – en répondant aux questions de Sophie Nahum. « Vous allez devenir le témoin du témoin que je suis, c’est un rôle très important » prévient Elie Buzyn en conclusion.
En écho à ce livre, mais dans tout autre style, l’historien Iannis Roder publie aux éditions Odile Jacob un livre important intitulé «Sortir de l’ère victimaire. Pour une nouvelle approche de la Shoah et des crimes de masse ». C’est un livre qui interroge et fait réfléchir.
Fort de son expérience d’enseignant et de responsable des formations au Mémorial de la Shoah, Iannis Roder fait le constat
terrible que ce qui a pu marcher dans le passé (les voyages mémoriels, les interventions en classe de grands témoins ne suffit plus. L’antisémitisme prolifère, le négationnisme se déploie sur les réseaux sociaux, bref quelque chose ne fonctionne plus. Ce quelque chose c’est la place centrale donnée à l’émotion lors de la découverte de l’histoire de la Shoah. Or « dans notre époque hyper connectée, hyperinformée, une émotion en chasse une autre et l’émotion ne permet de comprendre ni la portée politique ni la portée philosophique d’un crime. Elle tétanise la pensée » écrit Roder.
Un essai puissant qui interpelle
D’autant plus que la mémoire de ce crime contre l’humanité peut faire naître chez les jeunes générations un « sentiment de culpabilité parfois difficile à accepter et peut même finir par devenir insupportable en rendant trop lourde la charge morale. Les juifs risquent alors d’apparaître comme insupportables tant ils rappellent le crime dont ils ont été les victimes et que nous n’avons pu, ni su, empêcher. » Roder pointe aussi une dérive qui consiste à trop universaliser la souffrance : « dejudaïser les victimes, c’est rendre le crime illisible car disparaît avec leur identité, le motif de leur assassinat, leur judéité ».
Pour toucher les nouvelles générations, l’auteur appelle à renverser le prisme et à entrer dans cette histoire par les bourreaux, par ceux qui sont les moteurs de ces processus politiques. Insister sur l’idéologie des auteurs de crime de masse, leur organisation, leur langage, leurs institutions, bref sortir d’une approche strictement moralisante ou émotionnelle pour décrypter les ressorts des génocides du XXe siècle. À mieux comprendre le nazisme lui-même et la place centrale qu’avait Adolf Hitler, on permet une mise en lumière plus éclairante des logiques meurtrières de masse. C’est ce à quoi s’attelle l’auteur dans la 2e partie de l’ouvrage.
Et c’est tout l’intérêt d’effectuer des points de comparaisons avec le génocide des arméniens ou celui des Tutsis au Rwanda. Roder plaide également pour insister sur les conduites positives au cœur même du génocide, réfléchir aux rôles des Justes par exemple. Vous l’aurez compris la publication de ce livre est le point de départ de nombreux qu’auront les historiens, les praticiens et plus généralement tous ceux engagés dans la lutte contre l’antisémitisme. À lire d’urgence donc.
Toutes les chroniques de Frédéric Potier sont là. Des Essais Transformés.



[…] une question de civilisation. Une question humaniste. Heureusement des initiatives sublimes comme celle de Sophie Nahum, les Derniers existent. Mais l’urgence est tout de même là. En 2018 : un sondage de l’IFOP pour la […]
[…] faut donc rendre grâce à Iannis Roder (nous vous avions parlé de l'un de ses précédents livres, ici), qu’on ne présente plus, mais rappelons qu’il est professeur d’histoire-géo en collège en […]