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Éloge du baiser

Baiserlichtenstein

Embrasser, prendre et serrer dans ses bras, étreindre, biser, sauter au cou, se galocher, donner un bec, se bécoter, donner l’accolade, enlacer, rouler une pelle, se sucer la pomme, se rouler un patin…Voici quelques synonymes du verbe et du mot embrasser. Embrasser, cela veut aussi dire : adopter, épouser, prendre, faire sien, accepter, couvrir et englober, selon le Petit Robert si cher au défunt Alain Rey. Étreindre, serrer dans ses bras, rouler une pelle. Autant de choses qui aujourd’hui alors que nous regagnons parfois nos familles vont nous manquer. Autant d’actions d’aller vers l’autre, celui que l’on aime : femme, mari, papa, amant, maman, grand-parents, amante, qui sont aujourd’hui bannies et proscrites. Pour notre bien collectif. Drôle d’époque où ce baiser si réconfortant d’une mère âgée à sa fille qui vit à 100 à l’heure et ne sait pas comment tout mener de front n’est pas possible.
Comme souvent, quand une chose nous échappe, est interdite ou n’est simplement pas possible pour des raisons indépendantes de notre volonté, il est toujours bon de se tourner vers l’art. Mes amis, venez avec nous, nous allons nous embrasser. Tous ensemble. Grâce à des images, grâce à des mots, grâce à des rêves. Les vrais bisous, les vraies accolades, on les garde. Pour bientôt. Elles n’en seront que plus belles.
Dans « Cinéma Paradiso » magnifique film de Giuseppe Tornatore avec Philippe Noiret, un petit garçon devient ami avec un vieux monsieur qui est machiniste dans un cinéma d’une petite bourgade italienne. Ce sont les années 50 et le clergé veille. Du coup, Noiret avant de diffuser les films est contraint de couper les scènes de baisers langoureux entre les amoureux. Vade retro la tentation.
Quelques années plus tard, le petit garçon devenu grand visionne dans une seule bobine tous les baisers coupés au montage. Son visage est radieux. Il se délecte de ces scènes si célèbres censurées et pourtant si belles, si douces, si sensuelles. Si les baisers vous manquent, regardez ou revoyez ce magnifique film. Vous aurez presque l’impression d’avoir été couvert (e) de baisers.
Viennent aussi forcément, la peinture et la photo comme évocation de ce doux instant du baiser. Rodin, Doisneau, Magritte, Klimt, Toulouse-Lautrec, Lichtenstein (notre photo) peuplent nos songes. Évidemment, les romanciers ont eu aussi le goût du baiser. Amoureux le plus souvent.
« Sais-tu d’où vient notre vraie puissance ? Du baiser, du seul baiser ! Quand nous savons tendre et abandonner nos lèvres, nous pouvons devenir des reines. Le baiser n’est qu’une préface pourtant. Mais une préface charmante, plus délicieuse que l’œuvre elle-même, une préface qu’on relit sans cesse, tandis qu’on ne peut pas toujours… relire le livre. Oui, la rencontre des bouches est la plus parfaite, la plus divine sensation qui soit donnée aux humains, la dernière, la suprême limite du bonheur.
C’est dans le baiser, dans le seul baiser qu’on croit parfois sentir cette impossible union des âmes que nous poursuivons, cette confusion des cœurs défaillants », écrit par exemple, avec volupté Guy de Maupassant dans son texte dédié au baiser.

Le baiser est un langage, en somme. Universel, amoureux, amical, fraternel, familial. Le baiser en tant que tel, évidemment, mais aussi le simple fait de « s’embrasser » au sens de se donner l’accolade ou de s’enlacer. A toi lectrice qui nous lit depuis ton lit nous voulions ce matin envoyer cet éloge du baiser tout comme à toi, aussi, lecteur du petit déjeuner qui déguste un croissant en alternant la lecture du JDD et de l’Ernestine. 

Alors, les Cassandre pourrons nous traiter de Bisounours. Elles pourront s’amuser de nos mots. Laissons-les en rire. Elles aussi nous les embrassons.

Cela leur fera du bien.

Et puis, nous l’avons dit, le verbe « embrasser » a un dernier sens. Celui de faire sien, ou d’adopter. Au sens de s’engager dans quelque chose ou pour quelque chose. C’est ici le dernier atout de cet éloge du baiser et du verbe « embrasser » : formuler, avec vous, le souhait, le rêve, l’envie que nous puissions, demain, embrasser la cause d’un monde plus fraternel dans lequel l’anathème vis à vis de celui qui ne pense pas comme nous n’est pas la règle, un monde dans lequel des gens ne seront pas tués par des fanatiques pour avoir – simplement – été les symboles de notre si précieuse idée de liberté d’expression. Un monde où l’on peut physiquement s’embrasser, mais où l’on décide (enfin ?) de ne plus embrasser la bêtise, l’inculture, et les théories les plus fumeuses possibles sur des sujets auxquels nous ne connaissons que le seul fait de justement de ne rien connaître.

Je vois encore les rires des Cassandre. Je les entends, elles, qui évidemment ont tout compris, qui nous enseignent en permanence l’idée selon laquelle rêver ne sert à rien et que seule la réalité compte. Oui le réel est là, il faut l’accepter et le malaxer. Mais rien ne nous interdit de le rendre plus beau, plus majestueux, plus chaleureux. Et aussi de l’embrasser pour en faire une sensation plus belle et plus intense encore. Nous sommes seuls ? Et alors ? Un jour, même, les Cassandre viendront nous embrasser.

Bon dimanche, plein de baisers

L’édito paraît chaque dimanche dans l’Ernestine, notre lettre inspirante (inscrivez-vous, c’est gratuit), puis le lundi sur le site.

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