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Déshabillons-nous…

Une Libe Greco

Cette semaine, elle s’en est allée. 93 printemps. Une vie. Quasiment un siècle. Ce siècle Juliette Gréco l’a habité. Pleinement. Entièrement. Passionnément. Juliette Gréco fut pour toute une génération d’auteurs et d’artistes et non des moindres (Sartre, Prévert, Piccoli, Brassens, Férré…) une muse. Une icône, une inspiration. Elle fut parfois surnommée la « muse des existentialistes ». Du nom de ce mouvement littéraire et philosophique qui, dans les années 60, derrière Sartre et Simone de Beauvoir a tenté de réinventer et redéfinir ce que voulait dire l’expression : « homme ou femme libre ».

Dans cette philosophie humaniste, l’idée centrale est contenue dans le fait que l’individu doit s’extraire de ses présupposés car, au fond, il est maître de tout, et ses actes constituent l’essence même de sa vie. Ainsi, expliquait Sartre, cette philosophie est une philosophie de la liberté totale puisque l’individu, même s’il vient de quelque part, peut être en mesure de partir d’une page blanche et de construire. Chez le philosophe, l’existentialisme est le creuset de l’engagement. Non pas pour soi, mais pour les autres. Pour le collectif.

Le temps a fait son œuvre et aujourd’hui l’existentialisme apparaît, un peu, comme une coquille vide. Comme une forme d’ode à l’individualisme puisqu’au fond chaque individu se débat avec ses propres envies et que cette liberté conquise qui devait le conduire à l’engagement n’est que le terreau d’un individualisme toujours plus forcené. Mais puisque Juliette s’en est allée cette semaine, peut-être, est-ce le bon moment pour dire, rappeler, transmettre ce que signifie ce mot d’existentialisme et comment elle en fut, certainement, l’une des plus illustres représentantes. L’une des plus significatives, l’une des plus intéressantes, peut-être même. Dans les années 50, Juliette Gréco vit à Saint-Germain des Prés, elle chante, vit une existence de bohème. Le soir, elle se rend au Tabou. Dans cette cave quasi clandestine de Saint-Germain, elle rencontre Prévert, Sartre, Camus, et tout ce que la rive gauche de Paris compte alors d’intellectuels et d’artistes. Boris Vian qui est aussi de la partie écrit : « Très vite, le Tabou est devenu un centre de folie organisée. Aucun des clubs qui suivirent n’a pu recréer cette atmosphère incroyable. Le Tabou lui-même ne la conserva pas très longtemps. C’était d’ailleurs impossible ».

Toute la légende du lieu tient dans l’occupation sous terre de l’espace-nuit, hors contrôle, hors  surveillance, hors censure, hors malveillance légale. Hors horloges publiques. Le temps s’écoule comme un fleuve souterrain. L’esprit s’affranchit de ses souffrances au rythme des refrains. La misère matérielle se transcende dans l’audace transgressive. Le partage de la joie de vivre ignore les moralités castratrices et les acerbités délatrices. Les troglodytes se façonnent, dans le sillage des zazous, une manière d’être et de paraître. Les postures, photographes à l’affût, s’esthétisent. Les chemises à carreaux s’aristocratisent.

Chaque soirée prolonge la veille. Le rituel se reprogramme au réveil. La danse acrobatique se termine en transe initiatique. L’endurance s’énergise de fulgurances. Les fulgurances construites avec les amis, les camarades, les amants, les amours, se retrouvent ensuite dans les livres, les œuvres, les articles, les chansons. L’époque est festive et créatrice. Tout semble futile, et pourtant ces instants portent en eux une partie de l’élan intellectuel d’une époque. Les membres du Tabou sont animés par la philosophie des Lumières, par l’idée de progrès, par l’idée de tout expérimenter, par la volonté d’améliorer à la fois l’homme et la société.
Pour ça, ils s’amusent, s’enivrent, s’affrontent intellectuellement et se retrouvent sur le but ultime : libérer l’homme et la femme des chaînes qui les entravent. Chaînes religieuses, chaînes de naissance, chaînes sociétales. Soyons réalistes, exigeons l’impossible…

Avec comme étoile ce but qui dépasse tant les individus que leurs œuvres, la route est vaste, elle est ouverte à la créativité, aux possibles. Une partie de l’irrévérence hexagonale que nous chérissons tant s’est aussi constituée et mise en place à cette époque. Au fond, ce que nous disent les artistes de l’époque, Gréco en tête avec sa liberté, son espièglerie, sa causticité, sa joie de vivre, c’est : « frères et soeurs en humanité, déshabillez-vous des entraves que l’on vous a inculquées. Déshabillez-vous de ce qui vous empêche d’être pleinement et profondément. Déshabillez-vous, aussi des diktats que l’on veut imposer à votre corps, à votre désir, à vos vies ».

Quel message plus actuel, plus fort, plus universel que celui-ci à l’heure où un ministre de l’Éducation parle de « tenue républicaine », que l’on débat de façon inépuisable de la taille du haut des jeunes filles et que des individus lamentables agressent des femmes qui portent des jupes ?
Quel message plus intelligent à envoyer à toutes celles et tous ceux qui veulent mettre des barrières à tout et surtout dicter aux autres – sous prétexte de mauvaises raisons et de présupposés d’un autre âge – la façon dont ils devraient vivre ?
Quel message plus clair diffuser alors que les services de sécurité du Musée d’Orsay refusent l’entrée à une femme sous prétexte d’un décolleté trop plongeant et que la dernière étude de l’IFOP sur les tenues vestimentaires démontre que décidément les Français dans leur majorité ne regardent le corps des femmes uniquement comme un objet sexuel ?

Pour leur rire au nez, pour les ridiculiser encore, on a envie de terminer sur les paroles de la célèbre chanson de Juliette Gréco : « Déshabillez-moi ».

« Déshabillez-moi, déshabillez-moi


Oui, mais pas tout de suite, pas trop vite


Sachez m’hypnotiser, m’envelopper, me capturer


Déshabillez-moi, déshabillez-moi


Avec délicatesse, en souplesse, et doigté


Choisissez bien les mots


Dirigez bien vos gestes


Ni trop lents, ni trop lestes, sur ma peau


Voilà, ça y est, je suis
 Frémissante et offerte


De votre main experte, allez-y »

Évidemment, ces paroles sublimes valent pour nos corps, nos esprits, et nos vies en général.

Déshabillons-nous de ce qui nous entrave ! Quelques années après le Tabou, certains criaient dans une ode à l’irrévérence et à l’esprit critique et libre : « ni dieu, ni maître, et morts aux cons » ! Parfois, on ne saurait mieux dire.

Bon dimanche,

L’édito paraît le dimanche matin dans l’Ernestine, notre lettre inspirante du week-end (pour s’inscrire, c’est là et c’est gratuit) et le lundi sur le site.

Tous les éditos d’Ernest sont là.

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