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Féconder l’ennui

ERNEST MAG ENNUI

Le 22 mars 1968, des étudiants de la faculté de Nanterre qui voulaient pouvoir aller visiter les dortoirs des filles lançaient, à l’occasion d’une visite sur le campus du ministre de l’éducation de l’époque, le fameux « mouvement du 22 mars » et par là-même le mouvement de mai 1968. Quoi que l’on pense de cette période, il est difficilement contestable qu’elle fut un instant de créativité folle, et qu’elle permit l’avènement d’une société plus égalitaire et moins autoritaire. A cet instant là, les étudiants de Nanterre surgissent dans le quotidien suranné de la Vème République. Dans Le Monde, quelques jours auparavant, Pierre Viansson-Ponté écrivait un article célèbre « Quand la France s’ennuie« . Dans ce texte, il racontait comment cet ennui pouvait nourrir une forme de créativité qui pourrait conduire au surgissement. Et c’est certainement parce que la France, et sa jeunesse s’ennuyaient que ce mouvement est advenu avec toutes ses idées les plus folles et les plus réalistes. Quel rapport me direz-vous avec aujourd’hui ?

Évidemment, les situations sont diamétralement opposées, et la France s’ennuie en confinement, mais surtout, elle s’inquiète. Si vous rétorquiez cela, vous auriez peut-être en partie raison.

 Mais tentons, un instant (nous avons le temps, c’est un dimanche de confinement) d’envisager les choses sous un autre angle. Et si l’ennui mâtiné d’inquiétude que nous ressentons tous et toutes nous rendait plus créatifs, plus attentifs, plus imaginatifs pour imaginer le monde d’après. Celui que nous aurions envie de voir advenir après cette période à nulle autre pareille ? L’impression que nous laisse cette période de confinement est celle du vide. Comme si tout ce à quoi nous faisions confiance et croyons nous semblait désormais inutile et vidée de la substance que nous lui accordions.

Dans la kabbale et dans certaines interprétations libérales des textes sacrés du judaïsme, ce moment de vide porte un nom. Le TsimTsoum. Le TsimTsoum si cher aux juifs et si essentiel à chaque  homme désigne. Ce moment où Dieu (ou autre chose, peu importe) se retire  complètement du monde pour laisser la place au vide. De ce vide, de ce sentiment de néant, et de ce chaos surgissent la lumière et la créativité. En d’autres termes, c’est quand il n’y a plus rien des oripeaux de nos croyances passées que l’on peut inventer, se réinventer et ainsi se reconnecter au monde. Chaos, néant, vide. Nous y sommes. L’Europe a été terrassée par un virus. Certainement qu’il est temps de profiter individuellement et collectivement de ce temps qui nous est imparti pour envisager le monde différemment.

Quelques pistes, peut-être, en vrac. Peut-être qu’il nous faudra nous poser la question de la démondialisation, de la réindustrialisation (notamment pour savoir produire nous-mêmes des masques), du Made in France, et plus largement de la transformation du capitalisme.

Et si nous fécondions l’ennui ?

Peut-être qu’il nous faudra aussi décider à nouveau de ce qui est « essentiel » et doit être considéré comme notre commun inaliénable (la santé est certainement de cette trempe là, et le dévouement des personnels soignants en est la preuve la plus éclatante) et de ce qui ne l’est pas. Au fond, ce qu’il convient de faire, c’est un TsimTsoum – certes individuel – en réapprenant à féconder l’ennui comme nous y invitait Paul Valéry : « Nous ne savons plus féconder l’ennui. Notre nature a horreur du vide, – ce vide sur lequel les esprits de jadis savaient peindre les images de leurs idéaux, et leurs Idées ».  Mais il nous faut aussi un TsimTsoum collectif qui nous permette de voir enfin émerger de nouvelles idées, de nouvelles formes de prise de parole, ou de nouvelles personnalités capables de nous montrer un nouvel horizon. Vaste programme, direz-vous, à l’heure où confinés nous ne pouvons rien… Certes, je vous l’accorde, un point pour vous.

Mais relisons Marcel Proust qui dans « A la recherche du temps perdu » consacre de longs passages à son enfermement chez lui d’où il ne sort plus. Il en ressort quelque chose qui vaut pourtant la peine d’être vécu.

 Relisons aussi la « Montagne Magique » de Thomas Mann dans lequel le héros Hans Castorp vient rendre visite à son cousin à Davos. Il devait rester quelques jours, il restera beaucoup plus longtemps. Il est enfermé dans un sanatorium, essaye de travailler, s’ennuie. Son inaction l’occupe. Avec lui, le lecteur fait l’expérience de l’attente. De cela naîtra autre chose. De l’amour, notamment. Il naît toujours quelque chose. Relisons, enfin, Pascal qui nous invitait à prendre conscience du vide de notre existence non augmentée de toutes nos distractions pour découvrir quelque chose qui en vaille la peine. Une sorte de pierre cachée, peut-être.

Ce qui est certain, Ernestiens, Ernestiennes, cher (e)s ami(e)s, c’est que dans nos ennuis quotidiens actuels, est en train de naître le « mouvement du 22 mars » qui, demain, changera nos habitudes pour les rendre encore meilleures.

Tous les éditos d’Ernest paraissent le dimanche dans L’Ernestine, notre lettre inspirante (inscription gratuite ici) et puis le lundi sur le site.

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