Chez Ernest, on pense que la vérité est souvent contenue dans les romans et que l’expérience sensible du romancier et de la lecture sont toujours de bons outils pour comprendre le monde. Dans les romans, il est parfois question de grève et de mouvements sociaux.
Difficile de dire aujourd’hui si le jeudi 5 décembre 2019 restera comme une date historique du mouvement social et des grèves en général. Quoiqu’il en soit, ce jour sera, peut-être, demain source d’inspiration pour les romanciers qui souhaiteront faire surgir l’Histoire dans les histoires de leurs personnages. « Grever c’est rêver gravement », disait l’un des slogans du 5 décembre. Ici, chez Ernest, on pourrait dire que « lire c’est rêver gravement ». De fait, la grève, le mouvement social, la lutte a été source d’inspiration tout au long de l’histoire littéraire. Petit passage en revue.
L’auteur actuel qui s’inspire le plus de ce que sous-tend un mouvement social pour en faire des romans. C’est évidemment Gérard Mordillat. Nous l’avions rencontré pour son dernier roman. Il nous confiait d’ailleurs avoir l’ambition d’écrire “une divine comédie sociale”. L’entretien est là.
Mordillat est une sorte de Robert Guédiguian de la littérature. Il prend le monde et l’actualité pour imaginer des histoires et faire de cette actualité une toile de fond. De Mordillat, tout vaut le coup. C’est un peintre impressionniste de nos interrogations sociales profondes. « Les Vivants et les morts » est ce roman qui raconte notamment l’amour au travers des soubresauts de l’histoire sociale contemporaine. Rudi et Dallas, amoureux, mais victimes et acteurs d’un immense mouvement social suite à une réduction d’effectifs dans une usine plastique. Sublime. Interpellant. Actuel. Fort.
Difficile aussi de parler des romans de « grève » sans y inclure Zola. Germinal. Évidemment. Peut-être l’un des premiers romans dit « social ». Écrit en 1885 et pourtant, certains extraits résonnent avec notre actualité. La preuve en plusieurs actes d’une actualité criante.
La grève comme table rase incertaine : « Fichez-moi donc la paix, avec votre évolution ! Allumez le feu aux quatre coins des villes, fauchez les peuples, rasez tout, et quand il ne restera plus rien de ce monde pourri, peut-être en repoussera-t-il un meilleur »
La grève comme lutte des classes : « Jamais vous ne serez dignes du bonheur, tant que vous aurez quelque chose à vous, et que votre haine des bourgeois viendra uniquement de votre besoin enragé d’être des bourgeois à leur place. »
La grève méprisée : « Les grèves ? Des bêtises ! Puis, au milieu du silence fâché qui s’était fait, il ajouta doucement :- En somme, je ne dis pas non, si ça vous amuse : ça ruine les uns, ça tue les autres, et c’est toujours autant de nettoyé… Seulement, de ce train-là, on mettrait bien mille ans pour renouveler le monde. Commencez donc par me faire sauter ce bagne où vous crevez tous ! »
La grève comme outil de transformation malgré tout : « L’ouvrier ne pouvait pas tenir le coup, la révolution n’avait fait qu’aggraver ses misères, c’étaient les bourgeois qui s’engraissaient depuis 89, si goulûment, qu’ils ne lui laissaient même pas le fond des plats à torcher. Qu’on dise un peu si les travailleurs avaient eu leur part raisonnable, dans l’extraordinaire accroissement de la richesse et du bien -être, depuis cent ans ? On s’était fichu d’eux en les déclarant libres : oui, libres de crever de faim, ce dont ils ne se privaient guère. ça ne mettait pas du pain dans le huche, de voter pour des gaillards qui se gobergeaient ensuite, sans plus songer aux misérables qu’à leurs vieilles bottes. Non, d’une façon ou d’une autre, il fallait en finir, que ce fût gentiment, par des lois, par une entente de bonne amitié, ou que ce fût en sauvages, en brûlant tout et en se mangeant les uns les autres. Les enfants verraient sûrement cela, si les vieux ne le voyaient pas, car le siècle ne pouvait s’achever sans qu’il y eût une autre révolution, celle des ouvriers cette fois, un chambardement qui nettoierait la société du haut en bas, et qui la rebâtirait avec plus de propreté et de justice. »
La grève voulue mais déceptive : « Sans doute la grève est fichue, je le sais aussi bien que Pluchart, reprit-il. Mais c’était prévu, ça. Nous l’avons accepté à contre-cœur, cette grève, nous ne comptions pas en finir avec la Compagnie… Seulement, on se grise, on se met à espérer des choses, et quand ça tourne mal, on oublie qu’on devait s’y attendre, on se lamente et on se dispute comme devant une catastrophe tombée du ciel. »
L’autre auteur qui fut à la fois un romancier et un essayiste du social, c’est Hubert Shelby Jr. Dans son sublime recueil de nouvelles « Last Exit To Brooklyn », dans l’une des histoires qu’il narre, il dit, en quelques mots ce que la grève peut apporter de fierté. La violence aussi, d’ailleurs. Pour le meilleur et le pire.
« Il avait été nerveux quand il lui avait fallu parler aux hommes au meeting au commencement de la grève, mais il avait été heureux aussi à ce moment-là ; et depuis il s’était senti vraiment quelqu’un quand les camions avaient explosé, ouais ? ouais, il avait été vraiment heureux cette nuit-là et le lendemain avec la photo dans le journal ? ouais, c’était à ce moment-là qu’ils avaient commencé à savoir qui il était réellement. »
La vision est toute autre dans le très beau livre sombre et d’une force rare « le seigneur des porcheries » de Tristan Egolf. Dans ce roman, l’auteur narre une descente aux enfers et fait de ses personnages des perdants magnifiques que l’on aime. Toutefois, ils ont renoncé à toute action sociale…
« La grève avait amené les ordures, les ordures avaient amené les asticots, les asticots avaient amené les rats, les rats avaient amené les chiens, les chiens avaient amené l’attrapeur de chiens, l’attrapeur de chiens avait rempli la fourrière, la fourrière avait débordé, les chiens avaient été piqués, leurs corps avaient rempli des sacs, et les sacs avaient atterri dans les rues, amenant plus de mouches, etc., ad infinitum…C’était une impasse complète, dit-il. Et il ne semblait pas y avoir de solution en vue. »
Toutes les inspirations d’Ernest



