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Tribulations sensuelles

Ernest Mag Petitc

Et si nous reprenions un zeste de littérature érotique ? L’une des rubriques favorites des Ernestiens et des Ernestiennes est de retour ! Le “Petit cochon” de ce mois de janvier toujours signé Virginie Bégaudeau mêle initiation sexuelle, érotisme débridé et perversion assumée et joyeuse. Miam !

Anything for love – Al Bedell

« J’ai voulu exister dans ce monde qui n’existe pas du tout. Je n’aime pas ce que je suis, alors j’essaie d’être quelqu’un d’autre. Je me sens mieux quand je me regarde dans le miroir et que je ne me reconnais pas. La Vérité est moche, je ne veux rien avoir à faire avec elle. »

Ernest Mag BedellEn ouvrant le texte d’Al Bedell, je n’ai pas su où je m’engageais. Le résumé et la magnifique couverture d’Apollonia Saint Claire sont dissonants, mais j’y plonge. C’est l’Amérique avec ce grand A qui permet toutes les illusions. Ici, celles d’une adolescente de 15 ans, Cecily. Dans ses confidences à son ours Coccoa, elle livre sa candeur, sa pudeur et ses rêves de prince charmant. Elle rêve de Mike A comme on imagine celui qui nous ferait devenir Femme. Femme dépucelée, surtout.
J’ai l’impression d’être au cœur d’un téléfilm d’après-midi ou dans un épisode de Beverly Hills 90210, non censuré. Avec du sexe. Pur. Audacieux. Et pourtant, du sexe adolescent. Je suis surprise d’accompagner Cecily dans ces turpitudes qui détonnent au milieu de son environnement limité. Timide, bien trop banale pour être désirée, la jeune fille ira jusqu’à payer un « dépuceleur » professionnel. Je baigne dans une ambiance électrique des hormones de la puberté, en parfaite contradiction avec le puritanisme américain. J’aime l’idée. Je la déguste aussi immorale soit-elle.
La plume est fine, aussi fluide que le plaisir qui découle de ce récit finalement ordinaire. J’y trouve un mythe déconstruit. Une envie folle de revivre ces tentations aussi fantasmées que redoutées. Et je relis le titre qui sonne comme une chanson de Meat Loaf, qui accentue ce tourbillon terrifiant d’un âge en proie à l’orgasme décuplé. Surprenant. Unique. Érotique.
Je suis cette lycéenne au casier cadenassée, cette chearleader que les Quaterback invitent au Spring Break. Je me découvre, je m’apprivoise. Je laisse les autres m’apprendre la luxure.  Il y a un parfum de stupre et de tendresse. Il y a la sensualité maladroite des premières fois. J’ai 15 ans et j’ai des interdits. J’ai 15 ans et je découvre la vie.

Le petit carnet noir de Solange- Saxkal

« Je suis putain. Et je vous glisse entre les mains comme un fruit de glace brûlante. Oui, nous sommes des putes. Et nos corps vos instruments. le sexe est un organe magique… Dans votre civilisation de refoulés et d’aliénés, on en a fait une maladie, un poison, un mal. »

Ernest Mag Carnet NoirC’est le thème parfait. Mon thème de prédilection, celui pour qui je ne cache ni mon envie ni mon obsession. J’ai la marotte des femmes qui font payer. Avec Saxkal qui adapte le carnet noir de Solange une « catin révolutionnaire » en bande-dessinée, j’ai été servie. C’est la deuxième œuvre du dessinateur. Ma curiosité n’a eu d’égal que mon impatience. Je voulais découvrir, cette fois-ci, Grisélédis, la travailleuse du sexe, la militante féministe des Seventies. Je voulais en être et ne rien perdre de ce qu’elle a rencontré.
Le rendu est fantasque, noir et l’humour cinglant. Je suis cette prostituée qui liste ces clients libidineux venus la visiter dans une alcôve tamisée où l’odeur du sexe sale se répand jusque dans les tissus vieillis. Il y a aussi la chambre où j’entends Solange crier à ces hommes des insanités débauchées. En y songeant, j’ai la sensation que ce journal intime, je l’ai écrit ou qu’elle me l’a soufflé. J’aurais voulu tout vivre et le raconter pour ne jamais oublier ces moments dignes des grands professionnels. Mais à l’heure de ma lecture, je suis l’héroïne, généreuse dans mes courbes, percutante dans mon esprit. Je suis cette femme qui applique des règles malgré sa carte du menu. Je suis l’offre et eux la demande.
Les concessions, je n’en veux pas. Il n’y en a d’ailleurs pas. Juste de l’érotisme intense, de la pornographie à la fois honnête et pleine d’illusions. J’aime ce classicisme du trait. Il me conforte dans ce milieu familier de la jouissance réservée à une élite. Celle des héros couchés et couchant sur papier.
Je suis conquise par Saxkal. Séduite par mon immersion dans ce monde de putains au grand cœur.

Gamiani ou Deux nuits d’excès- Alfred de Musset

Ernest Mag Damiani MussetEn lisant le nom de Musset, c’est à George Sand que je pense. C’est leur scandale qui résonne. Mes fantasmes de romantiques du XIXe qui ressurgissent. Mais pas de nulle part. Alors, dans ce court roman de 1833, je sais qu’il y a toutes les expériences qu’il n’a pas encore racontées aux lecteurs. D’avance, je me languis dans un lit aux baldaquins sombres. De sa vie de débauches au saphisme de son amante, de la mort de Malibran à son esprit d’aristocrate, tout est offert au personnage mortifère et lubrique de la comtesse de Gamiani. A côté, la Justine de Sade est une ingénue. Alfred de Musset m’entraîne dans une histoire bien moins violente que ses prédécesseurs érotiques, mais tout aussi jouissive. Elle est naïve et frise le mélo. Pourtant, les orgies m’ôtent le sentiment des romances qui fleurent bon à cette époque, et le texte, d’une remarquable beauté, m’attise terriblement.
Et je l’avoue, lire un roman du XIXe siècle implique d’être prête à découvrir, ou redécouvrir, des vices que l’on tend à dissimuler derrière sa morale, la considération de la femme et son exploitation. Zoophilie, nécrophilie…Il n’y a que dans le phrasé vieux de presque 200 ans qu’il est honnête, et admissible.

Des femmes fantasmes fascinants

En me plongeant dans ce roman à la limite de l’autobiographie, je côtoie donc les angoisses de Musset face à la Femme qu’il ne connaît finalement pas. Le sexe faible qui se bat avec la seule arme qu’on lui permet : son corps. Aux antipodes de l’image que l’auteur véhicule, je choisis de me ranger aux côtés de la comtesse, de l’accompagner dans ce combat perdu d’avance où les monstres de luxure la guettent, sans cesse. Les femmes sont la fascination et la perversion à la fois. Elles endurent autant qu’elle procure. C’est incroyable de découvrir un texte qui me renvoie à cette condition aussi intolérable que foudroyante, aussi réelle en 1833. J’apprécie l’évolution. Je remercie les combats menés, justement, par ces femmes qui se libèrent de ce corps enchaîné et monstrueux.  Mais le plaisir des pages noyées dans une écriture alambiquées de la belle société. Un orgasme d’intellect.  C’est une œuvre importante pour la sexualité au XIXe siècle qui s’avère être un puits, sans fond, de dépravations et de turpitudes. Deux nuits d’excès est une réflexion, hors du temps. Un plaisir non feint pour public averti.

Gamianipage

Toutes les chroniques “Petit Cochon” d’Ernest sont là.

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