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En finir avec le brutal ?

Valentin Salja 9kbaq1xoIr0 Unsplash

Comment le développement des technologies et la violence généralisée envers les populations sont au cœur des errements de notre monde. En finir avec le brutal ? Achille Mbembé, penseur camerounais, propose une autre approche. Paul Klotz la décrypte pour Ernest.

 

Dans une conférence donnée le 14 mars 1967 à Paris, Michel Foucault présageait que le XXIème siècle serait celui de l’espace et non plus, comme au XXème siècle, celui du Temps. Le philosophe expliquait qu’après avoir été dominé par les notions d’Histoire, de cycles et de crises, le champ politique serait désormais aux prises avec les lieux, publics ou privés, les réseaux et les espaces. Il semble qu’Achille Mbembe ait fait mentir la prévision de Foucault en instituant, dans son ouvrage Brutalisme (publié au format poche en janvier 2023 aux éditions La Découverte), ce qui s’apparente à la première philosophie politique de la matière.

BrutalismeAchille Mbembe, historien spécialiste de l’Afrique, est notamment connu pour avoir remis au Président de la République un rapport sur les nouvelles relations Afrique-France au mois d’octobre 2021. Mais il ne saurait être réduit à ce seul fait d’arme: par l’ampleur de sa pensée et l’agilité de son esprit, il constitue probablement l’un des plus importants philosophes politiques de notre époque. Tout à la fois pourfendeur de la modernité numérique, du rapport désorienté de l’homme à la Nature et des avancées dérégulées du progrès scientifique, Achille Mbembe a produit, au fil de ses ouvrages, un système de pensée philosophique complet, dont Brutalisme se veut une synthèse.
Le brutalisme, pour Achille Mbembe, ne se résume pas à un courant architectural : l’auteur tire le concept pour en faire la nouvelle clé de lecture du rapport de l’Homme au monde. Il suffit de penser aux immenses tours grises de béton, que le plan Voisin imaginé par Le Corbusier aurait pu implanter au cœur de Paris, pour comprendre de quelle laideur il en retourne : le brutalisme est une monumentale œuvre de domination technique sur la Nature, qui déshumanise l’homme en même temps qu’elle réifie le milieu vivant qui l’entoure.

Ce brutalisme est une œuvre de double destruction : destruction de l’en dehors, d’une part, par l’extraction, la pollution, l’assèchement ou la combustion dont il procède ; destruction de l’en dedans, ensuite, par la limitation de l’horizon psychologique des individus aux surfaces planes, uniformes et dépeuplées du vivant. Partant de ce constat, Achille Mbembe déroule l’analogie entre ce courant architectural et l’organisation actuelle de nos sociétés.

Projet monumental

« Il n’y a presque plus de scission entre l’être humain et la matière, l’humain et la machine, ou encore l’humain et l’objet technique, la chose » écrit Mbembe, avant de justifier cette assertion par l’énumération des mutations qui séparent nos vies du réel, de la sensibilité et de la richesse des manifestations de la nature. Selon lui, la logique de profitabilité extrême du capitalisme numérique se caractériserait ainsi par un asservissement croissant des hommes aux machines, sous l’efficacité grandissante des algorithmes. Dans le même temps, le développement des nanotechnologies et de la mystique transhumaniste approfondiraient sans cesse davantage la propension de l’Homme à voir son corps approprié par les objets extérieurs. L’essor parallèle des techniques violentes de maintien de l’ordre, de contrôle de la productivité et de gestion des mouvements de foule réduirait le citoyen à un élément indistinct de la masse, qu’il faudrait plier, modeler, et parfois briser.

Dans son ensemble, l’Humanité, confondue aux objets techniques, serait ainsi réduite à la surface plane et uniforme que promeut l’architecture brutaliste. « La matière, en dernière instance, c’est la machine, c’est-à-dire, de nos jours, l’ordinateur dans son sens le plus extensif, aussi bien le nerf, le cerveau, que toute réalité numineuse ».  Cette grande œuvre de désacralisation de la dignité humaine aurait pour origine, enracinée au plus profond des siècles, la volonté de domination universelle de la nature : le développement technologique, soulève Mbembe, a toujours eu une fonction éminemment eschatologique «en supprimant tous les obstacles qui s’interposaient » entre l’Homme et le monde extérieur, en voulant faire « un monde sans dehors inappropriable ». Désormais extraites, fissurées, déforestées, brûlées ou arrachées, l’exploitation des ressources de la Terre abolit toute frontière entre l’individu et la Nature. Pire encore, le corps de l’individu est lui-même « défrontiérisé » par la domination technique, le « devenir-artificiel » qui s’impose à lui.
« Nous sommes le minerai que nos objets sont chargés d’extraire » : par cette phrase Mbembe résume une partie de la thèse défendue au sein de Brutalisme. Dense, complexe, conceptuel (parfois trop), abondamment référencé, cette ouvrage constitue à la fois une somme et un point d’entrée de ce que serait la « thermopolitique », une philosophie politique de l’extraction, du modelage, de la fracturation et de la combustion de la matière vivante.

Bien que pessimiste, Achille Mbembe fait toutefois la part belle aux perspectives d’avenir. D’après lui, le continent africain serait aujourd’hui celui de tous les possibles. Pourquoi ? Car l’Afrique, par son passé colonial, est à la fois le laboratoire privilégié permettant d’analyser les effets de la brutalisation des individus, mais aussi le seul continent capable de porter un souffle nouveau d’espérance. «Que l’Afrique, écrit Achille Mbembe, n’ait point été à l’origine de bombes thermobariques ne signifie pas qu’elle ne créa ni objets techniques ni œuvres d’art, ou qu’elle était fermée aux emprunts ou à l’innovation. Elle privilégia d’autres modes d’existence au sein desquels la technologie stricto sensu ne constituait ni une force de rupture et de diffraction ni une force de divergence et de séparation, mais une force de dédoublement et de démultiplication ».

L’auteur impressionne par sa capacité à poser les mots justes sur des réalités mal cernées, trop souvent enfermées dans le champ de l’intuition. En nommant les maux du siècles par des concepts et des néologismes novateurs, à l’image de la thermopolitique ou du devenir-artificiel, Achille Mbembe trace les voies de la philosophie politique de demain.

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