Cette semaine Frédéric Potier nous parle de l’Europe. Ou plutôt d’Europa. Fondation affective du projet européen. Comme un besoin aujourd’hui alors que la crise a touché tout le monde. Avec, en invité, Laurent Gaudé.
Ma génération a de l’Europe quelques images toutes faites glanées sur la télévision familiale, les manuels d’histoire-géo ou les échanges scolaires. Fouillant dans ma mémoire, j’y retrouve Mitterrand et Kohl se tenant la main à Verdun, des interventions de Jacques Delors dans un anglais trébuchant, des étés en Irlande, des printemps en Allemagne, et puis, bien plus tard, les joies du programme Erasmus si bien incarnées par un Romain Duris préférant une colocation festive à Barcelone plutôt qu’un stage grisonnant à Bercy. Mais tout cela forme-t-il un projet politique ? L’Europe n’est-ce qu’une utopie d’étudiants avinés ? Ou bien est-ce la terrible machinerie bruxelloise décrite avec férocité dans la très drôle série TV “Le Parlement” (disponible gratuitement sur Arte) ? Probablement un savant mélange de tout cela.
Toujours est-il que l’actualité récente nous renvoie à nouveau à la centralité des questions européennes dans notre débat public. L’alerte rouge a été déclenchée par la décision de la Cour constitutionnelle allemande de Karlsruhe qui a semblé vouloir mettre à bas la primauté du droit communautaire sur le droit national et dicter ses conditions à la Banque centrale européenne. L’accord Macron-Merkel sur un plan de soutien à l’activité de 500 milliards d’euros a, au contraire, rassuré tous ceux qui considèrent que l’Union Europe ne peut se limiter à un vaste marché commun.
Rares sont les auteurs qui parviennent à rendre intelligible l’extraordinaire complexité du fonctionnement institutionnel européen. C’est le cas de mon ami Emmanuel Tuschscherer dont le CV (Normale sup, agrégation de philo, ENA) est aussi long que la diversité de ses expériences professionnelles (haut fonctionnaire, diplomate, cadre dirigeant dans le secteur privé). Dans un essai, injustement passé inaperçu en 2018, intitulé “L’Europe en héritage. La génération Erasmus à l’heure des choix”, publié chez L’Harmattan avec une préface d’Enrico Letta (ancien Premier ministre italien, c’est chic…), l’auteur croise avec talent le témoignage de son enfance alsacienne bercée par des identités multiples (sardes, italiennes, alsaciennes) puis de son cheminement dans la voie royale des grandes écoles de la République avec une analyse lucide de la construction chaotique de l’Union Européenne des années 2000.
L’Europa contre la technocratie
Pour cet amoureux polyglotte des arts et des lettres, le constat est sans appel : nous avons laissé perdurer la logique technocratique et intégrationniste là où il aurait fallu mettre de la chair et du sens dans l’édification européenne. Emmanuel Tuchscherer forge pour les besoins de son analyse un concept particulièrement juste et pertinent, celui “d’Europa”, c’est-à-dire “l’Europe des cœurs distincte de la réalité géographique, politique et institutionnelle de l’UE. Europa est la nécessaire fondation culturelle, symbolique et affective du projet européen, celle qui paradoxalement a été escamotée des débats publics sur l’Europe, pour céder la place à l’identité livide et racornie des tenants d’une société du repli et de la défiance”. Car aujourd’hui on ne peut que constater les limites de la logique fonctionnaliste créée par Jean Monnet et Robert Schuman. Force d’entrainement dans le passé, elle est devenue contre-productive car éloignant les citoyens du processus décisionnel et génératrice de complexité. Là où il faudrait mettre du sens et des symboles, les institutions européennes ne génèrent plus que de la norme réglementaire impersonnelle. D’autant que l’élargissement vers les pays de l’Est, loin d’appeler à un approfondissement, à eu pour principal effet de rendre toujours plus difficile le processus décisionnel (Parlement européen de 750 membres, 28 commissaires européens, maintien de l’unanimité…).
Nous aurions cependant torts, nous Français, de rejeter toute forme de responsabilité. Il nous faudrait tout d’abord sortir d’une vision de la construction européenne vue comme un projet alternatif à notre ambition universelle perdue. “L’Europe ne sera jamais une France en grand et la décision européenne la quintessence d’une vision et d’une ambition française” avertit l’auteur. Le projet européen ne peut être qu’un projet en soi, un projet tourné vers les aspirations communes des citoyens que sont par
exemple le respect de l’environnement, un haut niveau de protection sociale ou la promotion des valeurs démocratiques. Dans une note pour la Fondapol de février 2019, intitulée “Ernergie-climat en Europe : pour une excellence écologique”, Emmanuel Tuchscherer formule d’ailleurs une grande ambition en la matière.
Pour plus de lyrisme, je recommande cependant aux amateurs de poésie que le droit européen effraies l’excellent “Nous, l’Europe, banquet des peuples” de Laurent Gaudé sorti l’an dernier peu de temps avant les élections européennes. Il s’agit d’un long chant, un peu à la manière antique, dans le droit fil d’Homère, relatant un siècle demi d’affrontements, d’enthousiasmes, de défaites et d’espoirs d’unification du continent européen. Un texte très beau, et là encore très juste, de la part d’un Européen convaincu de la puissance de l’histoire et de l’avenir de notre vieux continent. Je terminerai donc cette chronique par les derniers vers du livre de Gaudé :
C’est cela que nous voulons :
Que l’ardeur revienne.
Que l’Europe s’anime,
Change,
Et soit,
A nouveau,
Pour le monde entier,
Le visage lumineux
De l’audace,
De l’esprit,
Et de la liberté.




Merci
En ces temps de deconfinement il est bon d insuffler un peu d optimisme en l avenir .