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Birnbaum ausculte Vichy et rend hommage à la République

Statut Des Juifs

Cette semaine, notre spécialiste “essais”, Frédéric Potier a lu un livre émouvant. Il est signé de l’historien Pierre Birnbaum (dont il faut tout lire). Dans “La leçon de Vichy”, Birnbaum raconte comment la République en 1940 a trahi le petit garçon qu’il était pour ensuite faire de lui l’un de ses plus grands historiens. Puissant.

Certains romanciers arrangent leur autobiographie pour mieux en faire ressortir une condition humaine universelle (songeons à Romain Gary ou Sartre), d’autres se livrent à de larges réécritures victimaires (Moix) pour attirer sympathies et louanges, et puis il y a les historiens qui par leur profession et leurs recherches visent à établir avec recul et froideur ce que fut l’histoire. Mais Pierre Birnbaum n’est pas n’importe quel historien.

La Lecon De Vichy Une Histoire PersonnelleSpécialiste de la IIIe République et de la sociologie des sommets de l’État, Pierre Birnbaum est un grand historien. On lui doit notamment une belle biographie de Léon Blum mais surtout un livre majeur consacré aux “Fous de République”, c’est-à-dire aux Français juifs du XIXe parfaitement intégrés dans la société politique et économique qui firent l’honneur de la France avant la trahison de Vichy. La leçon de Vichy, titre de son dernier opus, relève d’une autre catégorie, celle de l’histoire personnelle. Pierre Birnbaum y raconte son histoire d’enfant juif caché dans un petit village, Omex, des Hautes-Pyrénées bigourdaines par son père et sa mère, Juifs d’origine polonaise traqués par les autorités de l’époque. L’auteur se livre avec pudeur : “je conserve peu de souvenirs de ces années où il importait d’être autre pour survivre”.

Cette histoire, toute personnelle, croise évidemment la tragédie de la déportation des juifs par le régime de Vichy à compter de l’été 1942. Car il n’y eut pas seulement la rafle du Vel d’hiv à Paris, les 16 et 17 juillet 1942. C’est dans toute la France que s’exerça cette machine meurtrière. À Toulouse, à Lourdes, à Tarbes, jusque dans les petits villages paysans pyrénéens les juifs ayant fuit Paris sont traqués par la police, la milice puis les allemands. Rassemblés au camps de Gurs ou de Noé, les familles sont envoyés à Drancy puis Auschwitz. Mais alors que l’appareil d’État se déshonorait (les rapports des préfets sont accablants), des solidarités s’organisaient. Pierre Birnbaum et sa sœur ont ainsi passé une partie de la guerre cachés par un couple de paysans (elle catholique, lui sensible au communisme) sourds à l’antisémitisme de l’époque mais sensibles à la détresse humaine.

“Ces années où il importait d’être autre pour survivre”

L’historien de l’État poursuit par un récit là encore très personnel de son retour à la vie normale, de son parcours méritocratique au sein de l’école publique puis de la recherche universitaire. Une forme de nouvelle affiliation à la République après les années sombres. Une volonté de tourner définitivement la page. L’amoureux de la République et le sociologue de l’État nous livre le choc que fut pour lui les ouvrages de Robert Paxton et la découverte progressive de l’ampleur de la collaboration (Bousquet, Papon…) puis la difficulté qui fut la sienne d’intégrer la leçon de Vichy à ses travaux sociologiques en dépit d’ouvrages consacrés à l’antisémitisme. La trahison des élites républicaines de la fin de IIIe République (les conseillers d’État, les préfets, les inspecteurs des finances, les recteurs…) fut aussi grande que l’admiration que leur portait Pierre Birnbaum. Une trahison et une responsabilité de l’État qui ne sera reconnue que par le discours de Jacques Chirac de 1995 sur la rafle du Vel d’hiv.

Ce livre m’a ému. Il m’a ému comme un témoignage pudique d’amour, de justice et de résistance. Un hommage  d’un grand historien au couple de justes qui l’a sauvé. Hannah Arendt a théorisé la banalité du mal, Pierre Birnbaum rappelle la force et le courage des Français anonymes, qui par leur geste, sauvèrent des milliers de vies.

La leçon de Vichy, Pierre Birnbaum, Seuil

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