5 min

Les hussards noirs du livre

ernest-bouquiniste

Il y avait les hussards noirs de la République. Ces instituteurs qui se donnaient corps et âmes pour l’instruction publique et la transmission des valeurs républicaines. Il y a aussi les hussards noirs du livre. Ceux qui donnent tout pour leur passion. Celle du livre. Les bouquinistes parisiens sont de cette trempe. Frédéric Pennel les a rencontrés. Enquête.

Pile dans la carte postale ! Les bouquinistes de Paris disposent d’un cadre de travail prisé. Ils profitent non seulement de la vue, mais ils contribuent à l’enrichir. À la poétiser. Les bords de Seine, dans le cœur historique de la capitale, représentent peut-être le lieu le plus photographié, le plus fantasmé au monde.

“Paris est la  seule ville du monde où coule un fleuve encadré par deux rangées de livres”, écrivait Blaise Cendrars. Ce n’est plus tout à fait vrai, d’autres communes l’ont imitée. En revanche, c’est assurément la tradition la plus ancienne. Ces quelques 200 bouquinistes en plein air sont les héritiers d’une pratique vieille de quatre siècles. L’imprimerie inventée, le papier imprimé était alors devenu un bien commercial. Un commerce stratégique puisqu’il véhicule des idées. Petits colporteurs de tous poils, refourguant babioles, gazettes et vieux bouquins convergeaient vers le Pont Neuf comme un sou. Ce quartier environnant la Samaritaine était, en ce début du XVIIème siècle, le cœur battant de la capitale. Les chalands y flânaient et faisaient circuler des libelles. C’est ici que les réputations s’y faisaient et s’y défaisaient. Pendant la Fronde, on y entonnait les mazarinades à l’encontre du Cardinal. Les marchands ambulants qui faisaient circuler le papier tombaient dans l’œil de mire des libraires, jugeant cette concurrence déloyale. La Couronne aussi les avait à l’œil. Les papelards qu’ils brassaient échappaient à toute censure alors que les révoltes grondaient et les complots s’ourdissaient. Interdits du Pont Neuf, ces vagabonds du papier se déportaient sur les rives de Seine. D’autres ordonnances frapperont par la suite ces « étalages en plein vent », jugés subversifs.

Mieux valait encore le crottin

Des temps révolus et une pratique rentrée dans le rang. Jusqu’à la couleur vert marine des quatre boîtes allouées par bouquiniste après deux entretiens de « motivation », tout est désormais institutionnalisé et réglementé par la Mairie. Les choses semblent s’être apaisées. Apaisées, vraiment ? Bien des tourments demeurent. Il faut voir ces vendeurs emmitouflés attendre des heures qu’un chaland s’attarde devant leurs étalages. Usés par les intempéries, sous la pluie et dans le froid, le nez dans les pots d’échappement. Les tympans frappés par les bruits des moteurs et des travaux de voirie. Anatole France  notait déjà, il y a un siècle, que les bouquinistes étaient « si bien travaillés par l’air, les pluies, les gelées, les neiges, les brouillards et le grand soleil, qu’ils finissent par ressembler aux vieilles statues des cathédrales ».  Mais le bruit des fiacres et l’odeur du crottin de cheval valait sûrement mieux que les klaxons et les intenses décharges de CO2 d’aujourd’hui.  Sans parler de l’insécurité avec les pickpockets qui rodent. Des bandes d’enfants qui traînent en meute et détroussent des touristes sur les trottoirs.

Ces encombres ne sont guère adoucis par des recettes mirobolantes. Certes, l’emplacement est gratuit. Les bouquinistes achètent souvent les ouvrages pour des bouchées de pain. Chacun fixe à sa guise son créneau « marketing » : ici un spécialiste des poches numérotés, là de la littérature jeunesse, et là-bas des livres anciens… Un bouquiniste explique qu’il achète ses poches 50 centimes et ses grands formats 1 euro à des particuliers souvent soulagés de s’en débarrasser, après un décès le plus souvent. Parfois, ils récupèrent des livres dans un état médiocre. Ils les retapent, ils les recouvrent et leur rendent tout leur attrait pour les remettre en circulation. À ceux qui pensent que les bouquinistes se tournent les pouces lorsque leurs boîtes restent fermées, Philippe propose l’analogie avec les profs : « Ils travaillent en dehors des cours, même si c’est invisible ».

Côté rentrées d’argent, rien de bien folichon. Philippe exerce son métier depuis trois ans et il n’arrive toujours pas à en vivre. Il doit compléter ses journées de travail par du baby-sitting en soirée. Ces vendeurs sont concurrencés de toute part et la vente de livres a fondu. « Il y a vingt ans, je vendais cinq fois plus de bouquins, se remémore Alain. Parfois, je rentre chez moi le soir avec six euros en poche… » Et l’avenir ne s’annonce pas très rose puisque les acheteurs de livres se comptent plutôt parmi les générations grisonnantes. On peut vivre d’amour et d’eau fraîche… Mais pas de papier.

La tentation de la Tour Eiffel

 ernest-mag-bouq-cas

Crédit Frédéric Pennel

Face à cette désaffection, les bouquinistes ont dû revoir leur modèle économique. Avec la tentation de profiter de la manne offerte par le tourisme. Tous sont soumis à la tentation d’aguicher les visiteurs avec des « souvenirs ». La municipalité a placé un garde-fou : sur les quatre boîtes par bouquiniste, elle impose d’en consacrer trois aux livres. Reste donc un quart de l’espace qui peut être dédié à autre chose. C’est ainsi que l’on aperçoit des vieilles affiches, des monnaies, des photographies, des vieilles broderies et tout autre chose sur les étalages.  Que Philippe installe un commerce de petites voitures, colorées et toutes mignonnes, et c’est la discorde ! Son voisin, jaloux de ce succès, était furax. Ils ne s’adressent depuis plus la parole.

Mais là où l’on ouvre la boîte de Pandore, c’est lorsqu’on bascule dans la vente de babioles telles des Tour Eiffel, en boule-de-neige ou en porte-clés. Une ligne rouge, pour beaucoup de bouquinistes. La plupart exercent justement cette profession par amour du livre et du papier. D’ailleurs, il vaut mieux aimer lire quand les journées s’étirent sans la venue du moindre client… Certains avouent même élever le prix de livres qu’ils aiment pour refroidir les acheteurs potentiels. S’ils se transformaient en vendeurs de souvenirs, ils y perdraient leur âme. Ces « authentiques » observent certains de leurs confrères bouquinistes se servir des livres comme faire-valoir, telle une vitrine vis-à-vis des inspecteurs de la Mairie de Paris. Même si leur fond de commerce vise à écouler leurs babioles de souvenirs aux Chinois et aux Américains. « C’est un manque à gagner pour nous car ces même touristes étrangers n’achèteront pas nos livres », regrette Alain. Saint-Exupéry, Baudelaire, Vian, Verne, Sagan sont autant d’auteurs que les étrangers viennent chiner dans les étalages. Mais les affaires sont moins florissantes depuis que Paris s’est vidée de ses touristes. Tous l’ont ressentis et pointent les Gilets Jaunes dont les images de casse ont fait le tour de la planète. Fragilisant encore davantage l’équilibre financier des bouquinistes.

Braver les pronostics

Vous l’aurez compris, tout le monde n’est pas façonné pour endosser les habits de cette profession unique au monde.  Certains tombent dans l’aigreur. D’autres abandonnent. Alain évoque sa fille, âgée de 18 ans, qui a « lâché l’affaire » au bout de quelques mois. «  Elle n’était pas aussi attachée aux livres que moi », justifie-t-il.  Philippe évoque quant à lui sa rencontre avec une jeune fille « fascinée » par cette profession, qui s’est proposée d’être son « ouvre-boîte ». C’est-à-dire qu’elle ouvrait les boîtes et remplaçait le bouquiniste en son absence. Mais une fois l’été passé et la bise venue sur Paris, elle s’est rapidement lassée.

Les restants sont des vaillants, endurcis par l’épreuve. Les bouquinistes sont des entrepreneurs qui défient la météo et le temps. Bravant tous les pronostics déclinistes, ils ont embrassé un art de vie autour du papier. L’un des traits qui les caractérise tous est l’indépendance. Ils sont entiers, ils ne trichent pas. Ils ne prennent pas des pincettes pour dire non.  Ils ne se victimisent pas. Beaucoup ressentent une grande satisfaction à tisser une vie entre les livres et les rencontres humaines. Ce métier rend heureux Alain qui, à 61 ans, n’a pas du tout envie de raccrocher. Ça tombe bien : il n’y a pas de limite d’âge. « Ma grand-mère ouvrait encore les boîtes à 96 ans », raconte-t-il.  Une dynastie comme il en existe d’autre.

Certains  de ces bouquinistes disposent de stocks de 10 000 livres dont une multitude de trésors pour bibliophiles. Imaginez l’invraisemblable patrimoine livresque dans cette librairie géante en bord de Seine. Mais l’essentielle de la richesse reste immatérielle. Un savoir-faire, une culture et un tempérament. Cet écosystème pourrait, à la fin de l’année 2019, entrer au patrimoine mondial de l’Unesco. Comme l’ultime salut adressé à un monde qui se dissout lentement. Mais qui ne rendra jamais les armes.

Toutes les enquêtes d’Ernest sont là.

Laisser un commentaire