Sans éditeur en France depuis dix ans, Robert Crais, auteur phare du polar US nous revient avec un roman de 2015, « La Promesse ». Un des quatre titres que ses fans français ont maintenant à rattraper… Rencontre
Ils nous ont manqué, lui et son héros Elvis Cole, détective pétri de compassion, complice du rude Joe Pike. Robert Crais a créé en 1987 ce duo d’enquêteurs aussi savoureux que la paire Dave Robicheaux – Clete Purcel chez James Lee Burke, ou que le tandem Fossoyeur Jones – Ed Cercueil chez Chester Himes. Comme dans une soixantaine d’autres pays, leurs enquêtes ont très vite trouvé leur public en France et séduit la critique. La lune de miel a duré vingt-cinq ans, jusqu’au douzième volet de la série, « Coyotes » (en vo : « Taken »), sorti en 2012.
Après ce livre et un roman unitaire paru en 2013 (« Suspect »), les libraires français n’ont plus reçu le moindre titre inédit sous la signature de Robert Crais. A cette date, pour des raisons de stratégie éditoriale (1), les éditions Belfond ont coupé les ponts avec un romancier pourtant considéré comme l’un des dix grands noms du polar aux Etats-Unis. Un auteur dont le public de fidèles a néanmoins fait honneur aux rééditions en collection de poche, qui totalisent 732.000 exemplaires vendus depuis 2002 selon les éditions Pocket !
La longue absence de l’auteur de « LA Requiem » et « L’homme sans passé » a pris fin grâce à une jeune maison qui croit toujours en lui. Talent Editions a repris le fil là où il s’était cassé, avec « La Promesse », sorti en 2015 aux Etats-Unis. Un pavé où l’on retrouve toutes les qualités qui ont fait émerger et durer Robert Crais : sens du suspense, intrigues à tiroir, clins d’œil. Et aussi le décor inépuisable de Los Angeles, ville des extrêmes qui mixe la sauvagerie du béton et de la nature toute proche.
Dans son style fluide et visuel, l’ancien scénariste de fictions télé lance Cole et Pike sur les traces d’une mère de famille couleur muraille, fonctionnaire en apparence irréprochable mais accusée d’escroquerie. La piste de l’argent détourné les amène à flairer un mobile terroriste. Le profil de la suspecte prend une épaisseur troublante dans un mille-feuilles complexe où un autre duo, issu celui-là de la brigade canine du LAPD, apporte sur les événements les regards décalés d’un maître-chien et d’un berger allemand.
« La Promesse » se lit en apnée. Après ce comeback prometteur, Talent publiera en novembre 2024 un autre roman de Robert Crais, qui reste à choisir parmi les quatre derniers parus aux Etats-Unis. Juste après avoir bouclé son prochain livre, l’intéressé s’est confié à Ernest depuis sa maison de Santa Monica, stoïque et souriant après une nuit de tempête qui avait provoqué plus de 400 glissements de terrain dans les environs.
Vous n’étiez plus publié en France depuis 2013, que s’est-il passé ?
Robert Crais : Dix ans, c’est long. A vrai dire, je ne suis pas certain de ce qui s’est passé avec mon précédent éditeur. Je pensais être dans le long terme, avoir une bonne relation de travail, mais tout s’est arrêté sans que je sache pourquoi. Je sais bien que le marché du livre s’est contracté en France mais ici aussi. Je pense qu’il y avait des problèmes indépendants de ma volonté parce que Dieu sait si j’avais envie d’être présent chez vous. D’un autre côté, je suis très heureux de travailler maintenant avec Talent Editions, tout est pour le mieux. Qui sait où j’aurais pu échouer sans eux ?
Quel effet vous fait ce retour en France ?
Robert Crais : Cela fait du bien pour toutes sortes de raisons. Durant ces dix années, beaucoup de mes anciens lecteurs sont restés en contact avec moi sur Facebook, Twitter et Instagram, d’autres les ont rejoints. Je savais qu’ils étaient là à attendre, à se demander pourquoi ils ne voyaient pas mes derniers livres arriver. En ayant continué à échanger avec mes fans français sur les réseaux sociaux, j’ai l’impression de n’être jamais parti, c’est un peu comme de rentrer à la maison. Et maintenant que « La Promesse » est sorti, ils ont l’air excités de retrouver Elvis Cole et Joe Pike.
En quoi le personnage d’Elvis Cole a-t-il évolué depuis sa création ?
Robert Crais : Ses motivations n’ont pas changé. C’est un homme qui s’efforce de donner un sens à sa vie. Il n’a pas connu son père, sa mère souffrait de troubles mentaux, il a été élevé par son grand-père et sa tante qui ont dû gérer tout cela. Venant d’un milieu aussi perturbé, il a grandi avec un désir d’ordre et de stabilité. Aider ses clients n’est pas juste retrouver ce qu’ils ont perdu ou résoudre un mystère, il s’investit dans leur existence pour qu’ils deviennent ce qu’ils doivent être. Il est une figure fraternelle, parfois paternelle, toujours amicale. Ça n’a pas changé depuis 1987. Elvis Cole a été appelé sur environ vingt affaires : il a gardé son sens de l’humour, sa vision de la vie, mais il a gagné en confiance, il est devenu un roc pour ceux qui ont besoin de lui. « La Promesse » est un exemple de sa détermination. Cela me semble plus achevé dans mes derniers livres que dans les premiers, où je cherchais encore comment faire vivre Elvis Cole. Je suis plus à l’aise au bout de 24 romans, cela doit se ressentir dans le personnage.
Vous avez créé cet Elvis Cole orphelin après avoir perdu votre propre père. Ressentez-vous toujours ce lien avec le personnage ?
Robert Crais : Oui, bien sûr. Chaque livre tourne autour de son besoin de stabilité familiale. Pas de femme, pas d’enfant mais un vrai ami, Joe Pike. Il a aussi sa petite amie Lucy Chenier et son fils Ben, son copain du LAPD Lou Poitras et l’ex-mercenaire Jon Stone, à la fois ami et rival. Ce noyau qui l’entoure est une sorte de famille, sans oublier son chat, dont il prend soin comme d’un enfant. C’est sa force motrice. Et quand un client vient à lui, c’est comme s’il l’adoptait, il a besoin d’entrer dans sa vie. Là où je me surprends moi-même, c’est que, quand j’aime un personnage, je ne veux pas le perdre, je le fais revenir dans les livres suivants.
Comment faites-vous pour qu’Elvis Cole ne vieillisse pas ?
Robert Crais : C’est un choix que j’ai fait dès le début. Il avait trois ou quatre ans de plus que moi quand je l’ai créé et maintenant il est nettement plus jeune. Quand j’écris, je visualise Elvis et ses amis flottant en milieu de quarantaine. Le temps ne passe pas à la même vitesse pour eux. Je prends plaisir aux scènes d’action mais moi, j’ai mal aux genoux et au dos, j’ai un problème de hanche… Je n’avais pas envie qu’Elvis vive la même chose, ça n’aurait pas été très réaliste. Il peut parfois accuser le coup, mais je voyais mal un détective de 70 ans courant partout pour se faire tabasser. C’est aussi un gars qui a conservé dans sa vie des marques d’innocence tels que les accessoires Disney dans son bureau, comme s’il s’accrochait à une enfance à laquelle il n’a pas eu droit. Je viens de boucler le manuscrit du prochain livre, qui n’a pas encore de titre, sa cliente est une jeune femme de 23 ans qui en fait 16 ou 17, et il essaie de préserver cela en elle, aussi impossible que cela paraisse. Ce côté humain inspire tout son travail de détective.
Pourquoi Elvis Cole et Joe Pike, tout en étant du côté de la loi, gardent-ils leurs distances avec les forces de l’ordre ?
Robert Crais : Ils ne sont pas comme des officiers de police ou des agents du FBI, qui doivent boucler une affaire dans les termes de la loi, selon des règles qui puissent tenir devant la justice. Elvis est là pour aider des gens comme vous et moi qui en ont besoin et il ne voit pas cela comme un travail, il se moque des règles, de ce qui est recevable ou pas. C’est pour cela que j’écris des histoires de détectives privés, j’aime le fait qu’il n’appartienne pas à ces grandes machines gouvernementales, qu’il reste en dehors. Il n’y serait pas à sa place, de toute façon. Son penchant est de résoudre un problème par tous les moyens. Il n’a pas besoin de mandat pour pénétrer chez les gens. Il est un peu rebelle, il serait incapable de fonctionner au sein du LAPD (Los Angeles Police Department NDLR), trop de règles pour lui. Ce n’est pas qu’il n’ait pas confiance en eux, il apprécie Lou Poitras qu’on a vu passer de sergent à capitaine de la brigade criminelle depuis les premiers livres. C’est un ami proche à qui il fait confiance mais il ne lui dit pas tout pour ne pas le mettre en difficulté.
Vos romans évoquent tous en filigrane un sujet qui n’a rien de criminel, comme le deuil d’un enfant dans «La Promesse ». Qu’est-ce qui vous inspire ces thèmes ?
Robert Crais : C’est l’idée du personnage qui m’apparait en premier. Ici, c’est cette femme, cette mère très brave et très ordinaire, avec son air de parent d’élève. On ne devine pas au premier coup d’œil qui elle est, ni ce qu’elle est. Au départ, le chien policier Maggie, qui était déjà au centre de mon roman « Suspect » (2013), m’a amené à faire des recherches sur les explosifs utilisés dans les attentats en Irak et la manière de les détecter. J’ai collecté comme cela pas mal d’informations sur la violence terroriste en Afrique et au Moyen-Orient. Sans vraiment tenir une histoire, j’ai imaginé cette femme très forte qui veut venger son fils, le genre de personnage qui nous interpelle tous. C’est aussi quelqu’un qui tente de se recréer, comme Elvis Cole avec son passé familial, comme Joe Pike marqué par un père alcoolique et violent. Tous choisissent des voies différentes pour survivre. Ca n’est jamais facile mais on peut décider de changer le cours de son existence. C’est ce sur quoi j’aime écrire…
Y a-t-il des situations dans vos premiers livres qui seraient impossible à mettre en scène aujourd’hui ?
Robert Crais : Tout a tellement changé ! Dans les années 1980, le monde ressemblait à un épisode de « Miami vice » (série sur laquelle il a travaillé comme scénariste NDLR). Celui d’aujourd’hui est plus complexe mais en même temps plus riche, je suis forcé d’apporter davantage de nuance dans ce que j’écris. Et je dis cela sans dénigrer mes premiers romans. L’humain change peu mais il y a davantage de matière pour des histoires, davantage de couleurs sur la palette.
Los Angeles fait-elle toujours autant rêver ?
Robert Crais : Cette ville reste un aimant pour des gens du monde entier qui croient y réaliser leur rêve, que ce soit dans le cinéma ou
l’aéronautique. Il n’y a qu’à voir la circulation sur les autoroutes. Certains aspirent à faire carrière comme acteur ou réalisateur mais beaucoup viennent juste pour trouver un travail en dehors du showbiz ou du cinéma. Tout cela forme un canevas favorable au crime, aux activités criminelles, qui est passionnant à décrire. C’est pour cela que j’aime vivre ici.
“Je relis Hemingway tous les cinq ans”
Le succès grandissant des séries TV affecte-t-il l’attente des lecteurs ?
Robert Crais : S’agissant des adaptations, je n’ai jamais cédé les droits sur Elvis Cole car je crains que voir le personnage sur un écran ne change la perception de mes lecteurs. Il y a tellement de séries ou de films tirés de romans, comme les Bosch (d’après Michael Connelly NDLR), les Reacher (d’après Lee Child NDLR), les Longmire (d’après Craig Johnson), qu’ils paraissent déconnectés des livres. Quant à l’influence des séries, peut-être que le public s’habitue à des histoires plus intenses, qu’il devient plus exigeant. Les productions pour le câble ou les plateformes de streaming sont plus proches des romans que les films de cinéma. Comme « True Detective », dont chaque saison est écrite comme un livre en huit épisodes (6 pour la 4e saison NDLR). Cela permet des narrations bien plus riches qu’un film de deux heures. Mais moi, je suis heureux comme cela. Quand j’attaque un livre, je sais dans quelles limites je peux m’inscrire et je trouve ce que je dois dire en cours de route. A cet égard, « La Promesse » s’est révélé le plus complexe à écrire de tous mes livres parce qu’il imbrique l’enquête d’Elvis et Joe, l’histoire du maitre-chien et aussi plusieurs intrigues secondaires. Orchestrer et réviser tout cela m’a pris un temps fou. J’espère que le lecteur ne le ressent pas, que ça coule de façon fluide. Vous connaissez le dicton : quand on aime les saucisses, mieux vaut ne pas regarder comment elles sont faites. C’est pareil pour la fiction.
Que se serait-il passé si vous étiez resté scénariste pour la télé ?
Robert Crais : J’aurais eu une vie très différente. Mais j’aime ce que je fais, devenir romancier était mon but, m’asseoir dans cette pièce et bosser sur mes trucs. J’ai écrit pour la télévision pendant les dix ou douze premières années de ma carrière (notamment pour « Miami Vice », Hill Street Blues », « La loi de Los Angeles », « The Twilight Zone » NDLR). C’est un métier très dur, épuisant, et il y a peu de scénaristes capables de durer. C’est devenu très différent de quand j’y étais, l’organisation des équipes d’écriture, la pression pour coller aux plannings de production, etc. C’est trop pour moi, je préfère travailler dans mon bureau sans rendre de comptes à personne. Je suis Walt Disney et cette pièce est mon Disneyland. Je n’aurais pas pris autant de plaisir si j’étais resté scénariste, j’aurais eu l’impression d’être à l’usine.
Vous avez bouclé un nouveau livre fin janvier : que ressentez-vous ?
Robert Crais : (Il saisit derrière lui un épais manuscrit, qu’il brandit à l’écran) Le voici : 559 feuillets et pas de titre. Je vais m’y replonger pour les corrections. Je ne pense qu’à une chose, éditer et réviser ce truc. Mais il faut voir le bon côté, c’est aussi pour ce genre de moment chaotique que je travaille. Et d’ici deux semaines, je pourrai regarder vers l’avant.
Êtes-vous impatient de partir en tournée de promotion ?
Robert Crais : Les tournées aussi ont beaucoup changé, elles ont raccourci depuis la pandémie. Ce n’est plus le temps où on partait pour des semaines, faire une vingtaine de villes. Mais j’ai toujours aimé cela, autant que j’aime mon travail en solitaire ici. Un livre n’existe pas s’il n’a pas de lecteurs pour l’apprécier. C’est important de les écouter et de leur parler. Courir les aéroports, cela n’a rien d’aussi pénible que travailler à la mine ou dans l’industrie chimique. Une tournée est un cadeau.
Avez-vous encore enrichi votre impressionnante bibliothèque ?
Robert Crais : Je me sens comme un accumulateur compulsif à force d’empiler ces centaines d’exemplaires, de couvrir des murs d’étagères. J’aime les livres, j’en achète beaucoup, ma femme aussi. Nos enfants également avant qu’ils ne quittent la maison. La lecture est notre divertissement préféré. J’ai des livres lus pour des recherches et aussi des sujets qui m’intéressent, les voyages, les armées, l’astronomie. Ma femme aime les biographies et l’histoire. Et puis nous lisons toutes sortes de fictions. Nos goûts sont très éclectiques, d’où l’accumulation.
Un titre que vous relisez régulièrement ?
« Le vieil homme et la mer », d’Ernest Hemingway. Je le relis tous les cinq ou six ans. J’aime ce dont ça parle, j’aime sa pureté.
« La Promesse », Robert Crais, Talent Editions, 464 pages, 22,90€
(1) Interrogées par Ernest sur les conditions de cette séparation, les éditions Belfond nous ont précisé : « La collection Nuit noire dans laquelle était publié Robert Crais a changé d’identité, pour une identité davantage du côté du « roman noir » que « thrillers ». Et elle a changé de nom pour devenir Belfond noir. La collection s’est peu à peu ouverte à tous les genres de la littérature de suspense, notamment la dystopie, le roman social ou d’atmosphère, ou encore le roman noir historique. Jusqu’à atteindre son plein épanouissement en 2022 avec l’ouverture aux auteurs de romans noirs français et francophones. »
Tous les Regards Noirs d’Ernest sont là.




L’article m’a donné envie de découvrir cet auteur que je ne connaissais pas , lisant avant tout des romans.
Mon dernier coup de cœur La fête des mères de Richard Morgieve.
Je lisais Robert Crais pour beaucoup beaucoup d’années. Je rélisais les livres beaucoup de fois.
J’avais une bergère alemain qui s’appelle Maggie-Roo – la moitié vienne de Maggie dans Suspect. J’envoie photos d’elle à Robert Crais. J’ai toujours besoin de commander Suspect en français.
Pour Twitter, nous avons un communauté de personnes dans différents pays q’aiment beaucoup cettes livres. Nous avons besoin de réunir à Los Angeles quand la prochaine livre être publié!!! Allez Elvis, Joe, la chatte, Lucy, Ben, John, Jon, Lou et tout le monde!!!