Du muscle, du style, du flair pour l’actualité et l’air du temps : voici trois auteurs français de littérature policière qui viennent de nous taper dans l’oeil. Une nouvelle vague !
Ils ont les pieds bien ancrés dans le réel, et le récit policier leur apporte une grille de lecture éclairante pour raconter une histoire qui parle de l’époque. Ils dominent leur sujet au point de l’imbriquer sans peine dans une trame criminelle. Voici trois auteurs français dont le dernier livre nous a emballé.
Ivan Zinberg : « Au commencement », HarperCollins, 320 pages, 20,50€
Le livre. Une série de meurtres inexpliqués, des victimes très ordinaires et voilà que la Seine-Saint-Denis prend peur. Sous la diversité des profils, un groupe d’enquêteurs de la PJ repère un schéma qui se répète. Celle d’un terroriste solitaire qui sème la peur pour peser sur la campagne présidentielle.
L’auteur. Capitaine de police en activité dans la région lyonnaise, ce Stéphanois de 43 ans travaille au sein d’un service d’analyse des mouvances radicales et des violences urbaines. Il écrit sous pseudonyme et a publié cinq romans depuis 2014, dont « Matière noire » primé trois fois. A aussi participé à deux ouvrages collectifs au profit d’associations, « 22, v’là les flics » et « Storia ».
Pourquoi cette histoire ? « Depuis les attentats terroristes qui ont frappé la France en 2015, une partie de l’extrême-droite s’est radicalisée et a basculé dans la conviction qu’il fallait protéger l’Europe et l’identité occidentale par tous les moyens, y compris la violence. Une dizaine d’attentats de l’ultra-droite ont été déjoués ces dernières années. L’islamisme djihadiste demeurant néanmoins la plus grande menace en matière de terrorisme, il m’a semblé intéressant et original d’aborder ces deux phénomènes au sein d’un même roman policier, ancré dans le réel et l’actualité ».
Ce qu’on a aimé. Le réalisme des personnages et des situations. Le souci de coller au terrain en suivant des enquêteurs de base. L’épaisseur humaine des personnages, leur vie personnelle souvent malmenée. L’extrême précision des procédures, des techniques, qui se coule dans le fil du récit. Et surtout l’implication d’un auteur qui croit à son sujet.
Morgan Audic : « Personne ne meurt à Longyearbyen », Albin-Michel, 384 pages, 21,90€
Le livre. Dans cette zone de frictions avec la Russie qu’est le nord de la Norvège, deux femmes sont victimes de mort violente. Dans l’archipel du Svalbard, une jeune chercheuse semble avoir été tuée par un ours. Dans les îles Lofoten, une ex-journaliste paraît s’être suicidée. Un reporter et une policière découvrent qu’elles s’intéressaient toutes deux aux échouages de mammifères marins.
L’auteur. Professeur d’histoire-géographie dans un lycée de Rennes, âgé de 43 ans, il en est à son troisième roman. Il enseigne désormais à mi-temps afin de se dégager du temps pour les recherches, l’écriture, les rencontres avec les lecteurs… Primé trois fois pour « De bonnes raisons pour mourir », qui se passe à Tchernobyl.
Pourquoi cette histoire. « L’idée de ce roman a germé en suivant mon ami d’enfance Gael Gautier sur des échouages de mammifères. Son association Al Lark a pour but de faire découvrir la faune marine dans la baie du Mont Saint-Michel, une région où j’ai grandi sans mesurer cette richesse. Je me suis posé des questions sur notre rapport avec ces espèces, sur la chasse à la baleine, sur la pollution sonore, sur les delphinariums. En me documentant, je me suis intéressé au rôle de l’ex-URSS dans l’exploitation des mammifères marins et aux touristes qui se rendent en Norvège pour nager avec les orques sauvages. L’idée de placer l’action dans un espace en apparence calme, mais traversé de tensions, me plaisait bien. Et l’archipel du Svalbard m’a tout de suite fasciné. C’est une synthèse des défis de la région : la relation de la Norvège avec le voisin russe, le réchauffement climatique qui s’emballe, le rapport à la nature… et ses paradoxes. Le pays se veut à la pointe sur les questions d’environnement, mais exploite massivement ses gisements de pétrole off-shore et autorise la chasse à la baleine. Mais il y a aussi ces citoyens engagés qui dénoncent la surexploitation des ressources et la destruction de la faune marine, avec tous les risques que cela implique. »
On a aimé. Le décor spectaculaire des îles norvégiennes, qui ouvre sur la menace russe et l’environnement en danger. Le registre entre énigme policière et thriller d’espionnage. La couleur locale, qui rend très proches ces lieux difficiles d’accès. L’auteur qui a bossé son sujet et nous alerte sur les ours en danger, les baleines toujours chassées, la faune marine perturbée par la pollution sonore, les armées qui dressent des animaux espions…
Arthur Cerf : « Les meurtres du Lowcountry », 10×18, 208 pages, 7,50€
L’auteur. Journaliste pour Society, Sofilm, Vanity Fair, avec une curiosité pour les affaires criminelles comme pour la tech ou les faits de société, il a également publié plusieurs livres sur le cinéma ou les séries TV.
Le livre. Dans le sud des Etats-Unis, le richissime avocat Alex Murdaugh affirme avoir découvert son fils et sa femme assassinés dans leur propriété. Des incohérences et contradictions apparaissent dans ses dépositions et justifient bientôt son inculpation pour meurtre. Le petit tribunal où il est jugé est pris d’assaut par les médias locaux et nationaux pour un procès à grand spectacle comme seule la justice américaine sait en générer.
Pourquoi ce thème. « Quand j’ai entendu parler de cette histoire, elle fascinait déjà l’Amérique depuis un moment, elle avait fait l’objet de podcasts, de longs articles du New York Times ou du Wall Street Journal, d’une adaptation en documentaire sur HBO, et une série documentaire Netflix était annoncée. En deux ans, l’affaire Murdaugh était devenue la nouvelle sensation « true crime » aux Etats-Unis. Même Le Monde avait publié un article. Le grand écart était saisissant : comment une histoire aussi locale peut-elle avoir une telle résonance internationale ? Le procès approchait. Le timing était parfait pour essayer de comprendre le pourquoi de cette fascination et raconter le moment où une petite communauté est frappée, comme par un ouragan, à la fois par l’horreur et par l’industrie de l’horreur. Je me suis donc installé à Walterboro pendant huit semaines pour suivre le procès dans la salle d’audience et auprès des habitants. C’est une histoire qui interroge l’Amérique sur elle-même : le rapport à l’argent, à la réussite, à la violence, au succès et la question sur ce qu’est être un homme en Amérique. »
On a aimé. Le rythme et le style d’écriture nerveux, façon article de presse, qui sont la marque de la collection. La mise en perspective du crime, à la fois énième tragédie générée par un clan, descente aux enfers d’un notable influent et expression du sentiment d’impunité d’une caste. Le luxe de précisions sur le déroulement de la soirée fatale et sur celui du procès. Le portrait d’une société contemporaine accrochée à des valeurs du passé.



