Qu’est-ce que le courage chez un homme ? Dans des styles et des registres très différents, deux auteurs français de roman noir, Michael Mention et Fabrice Tassel, s’interrogent sur un des traits associés à la masculinité.
En littérature comme dans la vraie vie, le masculin se cherche. Au rayon essais des librairies, les ouvrages de réflexion se multiplient sur l’évolution du genre. La société change, la fiction aussi. Côté polar, si l’enquêteur viril et taciturne hérité du « hard-boiled » américain n’a pas dit son dernier mot, il partage les premiers rôles depuis quelque temps déjà avec des collègues féminines (chez Michael Connelly, Tetsuya Honda, Ivy Pochoda…) ou des flics gays (chez Joseph Hansen, Joe R. Lonsdale, Jonathan Kellerman, Paolacci & Ronco).
Au-delà des stéréotypes, des auteurs de roman noir veulent proposer des personnages d’hommes plus authentiques, plus crédibles. Deux livres français récents illustrent ce souci de faire bouger les lignes. Sur un même postulat de départ – comment un père surmonte-t-il la mort brutale de son enfant – Michael Mention (« Les Gentils ») et Fabrice Tassel (« On dirait des hommes ») mettent la masculinité sur le grill. Registre, style, atmosphère, sensibilité, les chemins qu’ils empruntent pour cela sont radicalement différents.
« L’idée m’est venue quand je suis devenu père »

(c) Chloé Vollmer Lo
Un peu de social, beaucoup d’aventure, le premier a mélangé les registres dans une dérive bourrée de sentiment et de testostérone. Le « gentil » Franck imaginé par Michel Mention n’en finit pas de revivre la mort de sa petite fille, bousculée violemment par un minable braqueur de quartier. Un jour, obsédé par son désir de vengeance, ce trentenaire en mal d’accomplissement quitte sa boutique de disques à Pigalle pour tenter de retrouver le meurtrier. Un périple expiatoire qui le mène des cités de Toulouse et Marseille jusqu’à la jungle guyanaise.
« L’idée m’est venue quand je suis devenu père, il y a sept ans et demi, confie l’auteur. J’ai découvert le bonheur d’être parent en même temps que la peur de perdre ma fille au détour d’une maladie ou d’un accident. J’ai très vite voulu parler de cette angoisse, sachant que je connais des gens à qui c’est arrivé et que c’est le summum de la souffrance. Je voulais aussi rendre hommage à ma fille, que j’adore, sans tomber dans le piège du bouquin nombriliste. »
Le moment d’en faire un livre n’était juste pas le meilleur. « A l’époque, j’étais trop heureux pour écrire une histoire aussi sombre. Au bout de 20 pages, j’ai compris que ce n’était pas bon, que je me forçais. Je savais que j’y reviendrais. J’ai maintenant 43 ans, je suis séparé de la mère de ma fille, j’ai un peu plus de gravité et d’amertume en moi, ce qui ne m’empêche pas d’être heureux et enthousiaste. »
Un héros torturé, qui se remet en question
L’auteur de « Power » et « Dehors les chiens », qui ne vit pas de sa plume, travaille à la médiathèque de Drancy, en Seine-Saint-Denis. La sécurité de cet emploi stable n’a rien changé au regard critique qu’il porte sur le monde et qu’il partage avec son personnage. « Quand j’ai repris l’histoire il y a deux ans, nous confie-t-il en visio, durant sa pause déjeuner, j’ai compris que je ne pouvais tenir 400 pages sans un peu d’humour. Je voulais que Franck reste sarcastique tout en ayant le sentiment de sombrer en permanence. Je suis comme ça au quotidien, j’ai cette ironie. J’ai grandi avec Coluche, Hara Kiri, Desproges, j’aime l’humour potache de Judd Apatow et les punchlines qui font mouche. »
Le style d’écriture du livre, haché, syncopé, souligne les ressorts du héros, colère, frustration, violence rentrée. La bravade et l’invective faciles, Franck s’exprime dans le langage de la rue des années 1970, période où se déroule l’action. Sans filtre. « Dans un roman situé aujourd’hui, il serait peut-être recadré par d’autres personnages sinon ce ne serait pas réaliste. Mais je refuse qu’il soit résumé à certains tics de langage ou de pensée, et je me fous que des gens soient choqués par ses répliques. Il est moqueur, gouailleur, mais respectueux. Peut-être qu’il n’est pas tendre avec d’autres mais, après tout, il a perdu son enfant. »
Le cadre d’un roman noir est idéal pour que s’épanouisse ce type de héros, à la fois sentimental et brutal. « D’un livre à l’autre, reconnaît l’auteur,
je traite toujours des mêmes obsessions, l’identité et l’impact de l’époque sur l’individu, en changeant juste de registre. Et je me suis toujours interrogé sur le modèle masculin qu’on nous impose. Je suis né à Marseille, une ville macho, latine, où on roule des mécaniques, on parle fort. Ado, je ne correspondais pas au modèle, pas assez musclé, timide… Alors mes personnages masculins peuvent être durs dans les mots ou les actes mais ils sont souvent torturés, se remettent en question, ont des contradictions, et Franck ne fait pas exception. »
Après ce roman longuement peaufiné, et surtout plus personnel que les précédents, Michael Mention avoue qu’il peine à enchaîner. « Cette année, je travaille à plein temps tout en suivant une formation d’auxiliaire de bibliothèque, je n’ai pas le temps d’écrire et finalement ce n’est pas plus mal. Il faut que je digère. » Aussi riche soit l’actualité, les sujets qu’elle pourrait lui inspirer semblent fades après le périple façon « Salaire de la Peur » d’un Franck en plein chaos intérieur. Comme s’il fallait faire son deuil de ce héros trop proche, trop attachant.
« De 30 à 40 ans, dix années fondamentales »

@ Astrid Di Crollalanza
Fabrice Tassel n’a, lui, rien de commun avec Thomas, le personnage principal de « On dirait des hommes ». A la tête du service société de l’Obs après avoir dirigé celui de Libération, le journaliste-romancier de 52 ans compartimente avec soin ses deux vies d’écriture. A chaque nouveau livre, il développe un propos qui lui tient à cœur sans rien y insuffler de personnel. « Dans ”Déraison d’Etat“, c’était le sentiment d’impunité des élites. “Courir dans le neige”, la difficulté de vivre l’amour filial au fil du temps. ”Les âmes frères“, la difficulté de vivre l’amour fraternel. Et là, j’avais une idée qui me tournait dans la tête depuis un moment, sur notre courage, à nous, les hommes », nous détaille-t-il, attablé dans un café proche de son journal.
Le thème a pris corps au contact d’un fait divers pioché dans un quotidien régional. « J’ai lu une brève sur un homme qui avait plongé dans la mer, en Bretagne, pour tenter de sauver son enfant de la noyade. Cette scène m’a tétanisé car je me suis dit que c’était une des choses les plus effroyables qu’on puisse vivre. Comme je voulais attaquer l’histoire de façon brutale, les premières pages me sont venues tout de suite ». Thomas se revoit sauter, donc, dans les eaux glacées d’un port breton, après que son jeune fils a trébuché sur un anneau d’amarrage, puis remonter sans lui. Le drame hante son couple, fait resurgir les échecs, les incompréhensions. Une juge d’instruction exhume les questions déjà posées, les doutes déjà soulevés, s’acharne.
« Assez vite m’est venue la structure d’un récit sur deux époques, avec l’histoire au présent et de petit chapitres intercalés, scandant les dix années de la vie de l’enfant. Et surtout dix années que je trouve fondamentales dans la vie d’un homme, entre 30 et 40 ans, premier grand amour, choix de faire un enfant, premier métier. Il m’a semblé évident de raconter cet homme de 40 ans qui a traversé dix années fortement influencées par l’effet MeToo, mais sans parler directement du phénomène. »
Ces hommes qui n’ont rien choisi ni décidé
Cette période de dix ans est, aux yeux de Fabrice Tassel, un marqueur déterminant dans le parcours d’un homme. « Une de mes obsessions, quand j’avais 18-20 ans, a été de sortir de ma condition, de ne pas me laisser enfermer dans ma région natale, de ne pas faire certains jobs que j’aurais pu trouver facilement mais dont je pressentais qu’ils me laisseraient insatisfait… Depuis, j’ai observé pas mal d’hommes de 40 ans qui se demandaient ce qu’ils avaient vraiment choisi et décidé. Qui ont des enfants et ne s’en occupent pas vraiment, qui ont négligé leurs études et trouvé des boulots où ils ne s’épanouissent pas. Des hommes chez qui l’amertume commence à poindre parce qu’ils n’ont pas vraiment choisi leur vie et qu’il est un peu tard. Et j’en ai croisé davantage que de femmes. »
Le personnage de Thomas est l’un d’eux. Un type un peu lâche qui en vient à se mentir à lui-même autant qu’à sa femme sur ses propres
impasses, au point de laisser un certain flou s’installer dans leur drame. « Brosser son portrait, c’est raconter la vie d’un homme qui s’est laissé porter. Il aimait beaucoup leur fils mais c’est sa femme qui a choisi le moment de l’avoir. Quant à avoir un deuxième enfant, il la suit sans idée très claire. Il est malin, il s’en tire professionnellement, mais sans être très heureux. Son destin, finalement, lui échappe. La scène finale du livre éclaire toute sa trajectoire. »
Les femmes de l’histoire sont, elles, décrites à leur avantage. La juge qui veut boucler son dossier, la mère maltraitée qui se bat pour ses enfants, l’épouse de Thomas qui ose le voir tel qu’il est… toutes trois se montrent tenaces et vaillantes. « Elles sont courageuses de différentes manière et c’est cela qui les relie », souligne Fabrice Tassel, qui n’a pas voulu y plaquer une sororité artificielle. En dressant cette frontière du courage entre hommes et femmes, le récit remue évidemment des sentiments très intimes sur la famille, la paternité, l’amour. Son auteur explique pourtant que l’écriture de ce roman ne l’a pas affecté.
« C’est plutôt par nos comportements, à nous, les hommes, que je peux l’être. Ces affaires d’agression sexuelle ou de viol qui se multiplient alors que les années passent, c’est cela qui me révolte et m’atterre… Sinon, j’ai éprouvé beaucoup de plaisir à écrire ce livre, plus que les autres. J’ai ressenti de la jubilation à sentir que j’arrivais à trouver les bons mots, à bien raconter les choses, même pour exprimer des états d’âme assez moches. Je sais qu’en général, les romans ont davantage de lectrices que de lecteurs mais ma satisfaction ultime serait qu’un homme le lise et le referme en se disant qu’il doit changer des choses dans sa vie. »
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« Les Gentils », Michael Mention, éditions Belfond, 352 pages, 22,50€. Et aussi : « Power » (éditions 10×18, 504 pages, 9,20€), « Dehors les chiens » (éditions 10×18, 312 pages, 8,30€)
« On dirait des hommes », Fabrice Tassel, La Manufacture de livres, 288 pages, 19,90€. Et aussi : « Les âmes frères », éditions Stock, 259 pages, 20,50€ (2020). « Courir dans la neige », éditions Les Escales, 240 pages, 19,90€ (2017). « Déraison d’Etat », éditions Denoël, 224 pages, 16,40€ (2012).


