Une femme ou un homme isolé loin de chez lui, démuni et vulnérable mais porté par un idéal… le destin des émigrés ne peut qu’attirer un écrivain attentif à la marche du monde. Et le roman noir est le registre approprié pour le mettre en scène. Parmi les sorties récentes, Philippe Lemaire a retenu trois fictions poignantes inspirées par ce sujet.
A chaque nouvelle guerre ses déplacés, ses déracinés, ses migrants. Tout quitter pour fuir les bombes, les bourreaux, la famine, la peur, quand ce n’est pas l’oppression ou la pauvreté, la sécheresse ou la canicule. Le flux enfle à chaque crise. En 2020, c’est l’équivalent de la population de l’Indonésie, la quatrième au monde, qui a pris un aller simple vers une vie supposée meilleure, la promesse d’un travail fixe, de quoi nourrir les siens ou financer leurs études. Ces quelque 280 millions de candidats à un nouvelle vie sont partis en payant une fortune à des agences plus ou moins honnêtes, à des réseaux plus ou moins mafieux. Avec en tête des rêves, des doutes, des angoisses…
Une vague d’auteurs de roman noir s’est emparé du thème avec des tonalités diverses mais une aspiration commune : nous ouvrir les yeux sur cette sombre réalité grâce aux armes de la fiction. On se souvient en France d’Olivier Norek avec « Entre deux mondes » (Michel Lafon, 2017), nourri par les drames accumulés de la jungle de Calais. On a remarqué aux Etats-Unis Laila Lalami avec « Les autres Américains » (Christian Bourgois, 2019), âpre quête de justice d’une immigrée marocaine de la deuxième génération. Dans cette même veine, trois livres de grande qualité ont retenu notre attention ces deux dernier mois. Nous avons demandé à leurs auteurs ce qui les avait amenés à creuser ce sujet, ce qu’ils en avaient appris et quel message ils en retiraient.
Will Dean, « Tout ce qui est à toi brûlera » (Belfond)
Le livre. Une jeune Vietnamienne, Thanh, raconte sa séquestration dans une ferme anglaise isolée. Elle aspirait à un petit boulot dans un bar à ongles. Elle est l’esclave domestique et sexuelle de Lenn, agriculteur rustre et obsessif, qui lui a estropié la cheville et la prive de soins. Surveillée et privée d’effets personnels, elle a perdu son intimité, son autonomie, son identité. Unique alternative : s’évader ou mourir. Ce récit d’enfermement dans une prison aux portes ouvertes, écrit à la première personne, baigne dans une atmosphère fétide. La victime apprend à se taire, à négocier, à troquer une souffrance pour une autre. Au fil de son poignant monologue intérieur, on se surprend à souhaiter le pire à son bourreau.
L’auteur. Quadragénaire, Will Dean a quitté Londres pour s’installer en famille près de Göteborg, en Suède, dans un chalet en pleine forêt. Il a publié six livres en anglais, quatre dans la série policière Tuva Moodyson et deux romans unitaires, dont celui-ci. Ses références littéraires sont Cormac McCarthy (« La route ») et Gillian Flynn (« Les lieux sombres », « Les apparences »). Depuis trois ans, il délivre sur sa chaînes YouTube ses recettes de succès et de développement personnel.
Le déclic. « L’idée m’est venue en 2015, nous confie-t-il dans un échange de mails. Une nuit m’est apparue la vision d’une ferme isolée dans la plaine marécageuse de l’Est de l’Angleterre. Je voyais de haut une silhouette qui sortait du cottage et tournait autour mais ne s’en éloignait jamais. A 6 heures du matin, j’avais une idée complète du livre. Une histoire très simple, avec deux personnages principaux, dont l’un tente désespérément d’échapper à l’autre. » Son idée a été confortée en 2019 lorsque est survenue dans l’Essex la tragédie du « camion de l’horreur » : 39 migrants vietnamiens découverts morts dans une remorque frigorifique. « J’ai su que je devais faire une somme importante de recherches, écrire avec un maximum d’empathie et rendre justice à mes personnages. C’est pour cela qu’à partir d’une ébauche qui m’a pris trois semaines, il m’a fallu cinq ans pour terminer ce roman ».
Le sujet. Selon Will Dean, chacun d’entre nous peut croiser sans le savoir quelqu’un comme Thanh. « En marchant dans n’importe quelle ville, vous êtes témoins de scènes d’inégalité, d’injustice, de détresse, d’exploitation, à des degrés divers. En parlant avec des migrants, en les écoutant, j’ai fini par comprendre l’importance du peu qu’ils possèdent. Nous, Occidentaux, en avons tellement que nous avons tendance à les considérer comme un fardeau, mais si l’on a quitté son pays natal avec juste un petit sac, chaque chose qu’il contient revêt une valeur particulière. » Il est convaincu qu’un écrivain peut maîtriser son sujet sans en être physiquement proche. « En vivant à l’écart de tout, dans notre forêt suédoise, je remarque dès que je voyage des choses auxquelles je n’étais pas habitué quand j’habitais dans le centre de Londres. Nous vivons ici sans trop de contacts humains mais, dès que je suis à l’étranger, je me surprends à remarquer certaines personnes que j’aurais ignorées auparavant et à leur parler. Paradoxalement, en me tenant à l’écart de la foule, je suis devenu plus sensible aux destins humains individuels… »
Le message. « Je ne me mets jamais à écrire en ayant à l’esprit un propos, un thème ou un message. Je commence avec un personnage, ici celui de Thanh. Je me suis senti tellement investi dans sa survie que j’avais les tripes nouées en écrivant. C’est un roman noir claustrophobique tout autant qu’une histoire de résilience, de famille, d’amour et d’espoir. Juste deux personnages. Mais c’est son histoire à elle, pas à lui. » La personnalité de Lenn s’est construite à mesure qu’il le faisait agir et parler. « Ses dialogues ont un rythme très particulier, propre à ce milieu rural où j’ai grandi des Midlands de l’Est. Je le trouve tranquillement menaçant dans la manière dont il contrôle l’identité et l’intimité de Thanh. C’est un personnage terrifiant : à la fois primaire et habile. Il est clairement un produit de son éducation. Je ne suis pas certain d’imaginer un jour un méchant aussi détestable »
Aravind Adiga, « Amnistie » (Editions Globe)
Le livre. Danny a payé une fortune pour quitter le Sri-Lanka et venir étudier à Sydney. Mais l’école était bidon et le voici piégé par un visa étudiant qui lui interdit toute demande d’asile. Plus minoritaire encore que dans son pays natal, ce jeune Tamoul de Batticaloa rejoint l’armée des illégaux, des invisibles, survivant en faisant des ménages. Le jour où une de ses clientes est découverte assassinée, sa conscience est mise à l’épreuve : s’il se manifeste pour témoigner, il risque l’expulsion.
En déambulant dans Sydney, Danny observe l’impitoyable hiérarchie qui régente la population, dans la rue comme chez elle. Ces Australiens blancs qui le rudoient, pourtant tous issus d’une immigration, ou ces « Indiens glaçons », légaux et installés, redoutés des sans-papiers comme lui. Bavard, moqueur, insolent, il dérive d’un quartier chic à un ghetto, tergiverse, bataille avec ses contradictions, ses souvenirs. Au plus bas de l’échelle sociale, vulnérable au chantage et aux arnaques, ballotté entre candeur et méfiance, il est le parfait révélateur d’une situation foncièrement absurde.
L’auteur. Journaliste et romancier, Aravind Adiga a reçu le prix Booker en 2008 pour son premier livre, « Le Tigre blanc », chronique grinçante d’une ascension sociale à l’indienne, porté à l’écran en 2021. Natif de Madras et âgé de 47 ans, il a grandi en Australie et étudié aux Etats-Unis avant de collaborer à la rédaction du Times et à celle du Financial Times. « Amnistie » est son cinquième roman.
Le déclic. « Le seul drame lié à l’immigration auquel j’ai été confronté est le mien, nous écrit Aravind Adiga. Après mes études de philosophie à Oxford (1997-99), je me suis inscrit en doctorat à l’Université de Princeton, j’ai été accepté et puis j’ai suivi une voie différente. Je suis devenu par hasard journaliste à New York pendant trois ans, de 2000 à 2003. Les Etats-Unis proposent un permis de travail H-1B qui vous permet de rester dans le pays tant que vous êtes lié à un même employeur. C’est une forme d’esclavage. Je détestais mon travail, je voulais écrire mon roman. Mais si je quittais mon emploi de journaliste, je perdais mon visa H-1B et je devais quitter New York, une ville que j’adore. Que faire ? « Pourquoi ne pas partir quelque temps et puis revenir », me conseillaient mes amis américains, sans voir que je n’avais pas le choix. Tout pour moi était binaire, oui/non, blanc/noir, comme pour des millions de personnes qui travaillent ou étudient dans un pays étranger. J’ai lutté deux ans avec ce dilemme avant de me décider à démissionner et à quitter l’Amérique. »
Le sujet. « Mon expérience d’étudiant étranger aux Etats-Unis m’a été précieuse pour écrire ce livre. A l’époque, c’était un réel privilège de pouvoir partir. Mais depuis, c’est devenu un énorme marché. L’Australie, la Nouvelle-Zélande, les Etats-Unis, et dans une moindre mesure le Canada, font payer une fortune à des étudiants du Népal, du Bangladesh, d’Inde, pour venir étudier chez eux. Des milliards de dollars transitent des pays les plus pauvres du monde vers d’autres parmi les plus riches. Ce marché des études supérieures – un véritable coupe-gorge en Australie, une machine à profit – est très peu régulé. Une étudiante népalaise vient à Sydney dans l’espoir d’un bon diplôme en journalisme ou en commerce et se retrouve dans une école sans profs, sans administration, sans élèves. Faute de pouvoir porter plainte, que faire ? Retourner au Népal sans être remboursée ? Un déshonneur pour sa famille. Beaucoup de jeunes étrangers sont piégés. Bien sûr, en décrochant un diplôme bidon, ils peuvent toujours trouver un boulot de serveur dans un café ou de cuisinier dans un restaurant. Ça passe quand on a 20 ans et qu’on pense rester définitivement en Australie, mais que deviennent ces milliers d’étudiants étrangers en vieillissant ? Leurs compétences ne servent à rien et leur corps est trop usé pour continuer un travail de serveur. Une sous-classe permanente de travailleurs immigrés va ainsi émerger en Australie et en Nouvelle-Zélande. C’est choquant. La plupart des Australiens n’en ont pas conscience, bien que cela se produise à grande échelle. Qu’on puisse la maltraiter de cette manière l’éducation – sacralisée en Asie du Sud – relève à mes yeux du sacrilège »
Le message. « Ma famille ne m’a pas légué d’argent en héritage. J’ai dû travailler et me prendre en main dès l’âge de 16 ans, à la mort de ma mère. Alors le seul message que je puisse espérer transmettre d’un de mes livres est « S’il vous plaît, achetez celui-ci pour que je puisse écrire le suivant ».
Christy Lefteri, « Les oiseaux chanteurs » (Seuil)
Le livre. Au soir d’une promenade en montagne avec sa patronne et la fillette qu’elle garde, Nisha disparait. Du Sri-Lanka à Chypre, d’une île anglophone à une autre, cette mère trentenaire et veuve a quitté une existence fragile pour une autre, dans l’espoir de financer les études de sa propre fille. Pour la retrouver, son employeuse et son amant frappent à toutes les portes. Petra découvre ces femmes invisibles arrivées d’Asie en rêvant d’une vie plus douce, et qui se retrouvent endettées, entravées par des codes non écrits, promises au renvoi au premier écart, guettées par la prostitution. Yiannis, lui, s’interroge sur ses propres amitiés mafieuses, ce réseau de braconniers qui le fait vivre et qui a peut-être mis son amante en danger. Les femmes telles que Nisha ne sont-elles pas comme ces oiseaux-chanteurs qu’il piège dans ses filets, exploitées dans leur migration vers la survie ?
L’auteur. Christy Lefteri avait avoué avoir beaucoup pleuré en écrivant « L’Apiculteur d’Alep » (2019), son deuxième roman, salué par la critique et succès en librairie. Sa compassion naturelle lui épargne de céder à la naïveté dans « Les oiseaux-chanteurs », son troisième livre. Elle campe solidement dans le camp de l’humanité et de la fraternité pour dénoncer un monde qui en est dépourvu. Son propre destin la prédestine à une écoute particulière à l’égard des déracinés. Fille d’un officier de l’armée cypriote, elle est née il y a 42 ans à Londres, où sa famille s’était réfugiée après la guerre de 1974 qui a déchiré l’île méditerranéenne, toujours coupée en deux aujourd’hui.
Le déclic. « A l’origine, un ami m’a envoyé un article sur la disparition à Chypre de cinq domestiques et deux enfants, où l’on apprenait que la police locale n’avait pas lancé d’enquête et ne faisait rien pour les rechercher. Je suis donc allée sur place et j’ai notamment contacté à Limassol une association qui vient en aide aux travailleuses domestiques. C’est vers son responsable que les proches des disparues s’étaient tournés face au refus de la police de les aider. Il m’a dévoilé en détails la manière dont ces femmes étaient traitées. Il en avait aidé à fuir des situations de maltraitance pour un meilleur emploi. Il m’a fait rencontrer des femmes qui fréquentaient le centre et je les ai écoutées. J’ai été stupéfaite par leurs histoires, ces périples dans l’inconnu pour finalement se retrouver piégées. Ce qui m’a surpris le plus est la vision très négative qu’avaient de leur domestique des gens que je considérais comme ouverts et capable de compassion. Cela m’a sincèrement choquée et fait comprendre que des systèmes de croyance puissants, omniprésents, négatifs, ne sont jamais remis en cause, incrustés dans l’esprit des gens au point de devenir la norme.
Parfois, une façon de penser peut devenir banale, incontestée, au point que les gens ne voient plus qu’ils en souffrent. C’est ce qui se passe à Chypre. Le regard sur les employées domestiques s’est figé. Il a fallu ce drame pour que les gens commencent à envisager un changement. »
Le sujet. « Je n’ai pas pu me rendre à Chypre depuis à cause du confinement anti-Covid et j’ignore donc si la situation de ces femmes immigrées a évolué ou non. Je sais cependant que cette affaire a mis en lumière un système d’exploitation qui place les domestiques dans des conditions relevant de l’esclavage moderne, comme j’ai pu le constater par moi-même. Elles n’ont personne à qui s’adresser, se plaignent d’être surmenées, sous-payées, parfois abusées et harcelées en secret. J’ai lu un contrat de travail où le mot « obéir » apparaissait plusieurs fois. Actuellement, le gouvernement cypriote assure qu’une procédure rigoureuse permet de traiter la plainte d’une employée. Qu’en est-il réellement ? Je l’ignore. Les intéressées voient-elles un changement ? Ont-elles le sentiment d’être entendues ? Se sentent-elles en sécurité ? Je ne pourrai y répondre qu’en retournant à Chypre. »
Le message. « Il faut traiter chaque être humain et chaque animal comme on aimerait être traité soi-même. »
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