Après avoir échoué dans la quête de l’entretien avec Barack Obama, Frédéric Potier nous livre une lecture franche et passionnante des mémoires de l’ancien président des Etats-Unis. Vivifiant et inspirant.
Chers Ernestiens, chères ernestiennes,
Comme vous le savez, j’ai vainement tenté il y a quelques mois d’obtenir en exclusivité pour Ernest une interview de Barack Obama mais après plusieurs tentatives il faut se rendre à l’évidence : Barack préfère causer de son enfance avec son vieux pote Bruce Springsteen sur Spotify et produire des documentaires sur Netflix plutôt que de dialoguer avec son lectorat français. Difficile de lui en vouloir complètement.
Pour autant, je ne me suis pas laissé décourager et j’ai donc parcouru pour vous les 829 pages des mémoires du 44e président des États-Unis publiées chez Fayard. Intitulé « Une terre promise », l’ouvrage évoque la première partie de son mandat mais aussi ses origines et sa famille (si vous avez déjà lu « l’audace d’espérer » vous pouvez directement aller à la page 86…). Le récit de la campagne des primaires est cependant fascinant : à partir de ressources très limitées mais grâce à des choix stratégiques, une forte mobilisation de la jeunesse et une utilisation innovante d’internet, Obama s’est imposé face à la machine électorale bien plus aguerrie d’Hillary Clinton.
Obama boxe au Panthéon de l’humanité
Soyons honnête, Obama est une personnalité politique fascinante mais un brin énervante car l’homme n’a quasiment aucun défaut : élevé à Hawaï et en Indonésie, cool mais rigoureux, doté de convictions mais pragmatique, diplômé d’Harvard mais engagé dans le travail social, bon père de famille, bon mari (de ce que l’on sait), bon frère, bon collègue, bon patron, sportif, lettré… même l’humour et l’autodérision ne lui manquent pas ! Si on ajoute à cela le Prix Nobel de la Paix obtenu en 2009, il est difficile de trouver dans le monde un CV aussi impeccable. Obama boxe au Panthéon de l’humanité dans la catégorie des très grands en compagnie de Gandhi, de Mandela et de Mère Teresa.
Et c’est peut-être là qu’émerge une forme d’énervement : à vouloir être trop parfait, trop juste, trop soucieux de sa place dans l’histoire, Obama n’a pas peut-être pas eu l’audace d’un Lincoln, d’un Roosevelt ou d’un JFK pour transformer son pays. Il a certes probablement sauvé les USA de la crise financière de 2008 (on peine à mesurer la panique dans laquelle pataugeait l’équipe de Bush Jr) et porté des réformes sociales importantes (Obama Care) mais ce n’est pas faire insulte à Barack que de considérer que son élection historique en 2008 et son image publique ont finalement écrasé complètement son bilan. De longs chapitres sont consacrés aux batailles parlementaires pour arriver à timide accord entre démocrates et républicains : je vous avoue que j’ai décroché plusieurs fois et que j’ai sauté quelques pages… Les amateurs d’intrigues pourront toujours revoir les épisodes de The West Wing ou House of Cards.
Un manque d’audace ?
Le contraste est saisissant avec Joe Biden, dont l’image de vieux patriarche, surnommé « sleepy joe » par Trump, tranche avec le caractère extrêmement audacieux et ambitieux de sa politique économique et sociale.
Pour revenir à Obama, des reproches sont à formuler, notamment en politique étrangère où une certaine naïveté a permis à la Chine de faire avancer à grand pas son projet politique sur la scène internationale. Je pense aussi à la crise Syrienne où la non-intervention américaine s’est payée au prix fort (maintien du régime tortionnaire de Bachar El Assad, vague migratoire sans précédent vers l’Europe, renforcement des positions turques et russes au Proche-Orient). Mais il faudra attendre le tome 2 pour disposer des explications détaillées…
Le mérite de ces Mémoires est précisément d’essayer de sortir de l’iconographique béate. Il y échoue largement. En effet, l’ouvrage offre une place disproportionnée aux petites anecdotes (le match de basket des filles, la partie de poker dans Air Force One, le déjeuner avec Poutine, Noël à la Maison Blanche…) aux dépens des vrais sujets politiques. Dommage, on aurait aimé que Barack Obama déroule davantage sa conception de la démocratie, du progressisme, des relations internationales, y compris sur le plan théorique.
Vers un Biden français ?
Il reste un point à évoquer, à savoir la possibilité pour la France de faire émerger de sa scène politique son propre Barack
Obama, c’est à dire une figure progressiste crédible, issue de la diversité, portant un agenda de transformation sociale et écologique ambitieux. Hélas, nous en sommes loin. La pépinière des « Potes » de SOS Racisme couvée par François Mitterrand et Julien Dray n’ont pas permis aux quelques figures médiatiques (Harlem Désir, Malek Boutih…) d’imposer à gauche une dynamique et un leadership. Manuel Valls et Anne Hidalgo sont certes tous les deux d’origine espagnole, mais leur intégration dans la France Républicaine n’a pas été rendue insurmontable par une montagne de préjugés racistes.
A bien y regarder il reste des talents au Parti Socialiste mais qui devront encore bien ferrailler pour s’imposer sur la scène nationale. Seule Christiane Taubira aimante spontanément l’énergie de militants convaincus, le respect des intellectuels et des jeunes en désir d’avenir. Mais a-t-elle véritablement envie de quitter sa Guyane natale, ses livres, sa plume et sa bibliothèque pour retourner dans l’arène politique ? Le doute est permis.
Il faut donc se rendre à l’évidence et acter pour le moment l’échec de cette tentative de trouver un Obama français. Peut-être aurions nous plus de succès à la recherche d’un Biden français ?



