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« A poil ! »

Christian Buehner YI1SjRIeLig Unsplash
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Jérémie Peltier est de retour dans ses « chroniques d’arrêt d’urgence » dans lesquelles, il mobilise l’actualité et la littérature pour que nous puissions collectivement, dans le monde moderne, nous « sauver la margoulette » comme aurait dit Flaubert. Au menu : faits de société, humour, et littérature. Ce mois-ci Jérémie Peltier s’interroge et nous interroge : pourquoi donc sommes nous tous à poils  ? La réponse virevoltante convoque Moravia, Woody Allen, l’anthologie de la répartie et les ewoks ! Un esthétisme du poil, en somme. Réjouissant !

A chaque nouvelle alerte d’un probable nouveau confinement (alerte qui donne lieu à des centaines de SMS échangés avec vos proches pour savoir qui sait quoi), nous constatons avec un certain étonnement que ce qui préoccupe nos contemporains concerne les poils.

En effet, on pourrait se dire que l’énergie serait mise d’abord et avant tout sur une dernière visite à nos amis, à nos parents ou Carlos Magno S63RoVQ40w8 Unsplashà nos amants, que notre angoisse principale, après avoir une nouvelle fois vidé le bac de capsules de café (car ça tombe toujours sur nous quand la machine se bloque) serait de passer chez Nespresso pour faire le plein avant hibernation. Mais non, la dernière étape avant fermeture généralisée s’appelle coiffeurs, esthéticiennes, barbiers. La dernière chose à laquelle pense les humains avant de mourir, c’est donc à leurs poils. Poilant, non ?

Vous pensez donc que votre salut viendra d’une barbe, d’une tête ou d’un pubis tout propre ? Vous croyez que couper, débroussailler et tondre va libérer chez vous une force de vie retenue jusqu’alors par vos méchants poils ? Que tout couper va faire de vous une personne plus fréquentable et plus intelligente ?

Permettez-moi de vous dire que vous avez tout faux. Couper vos poils ne vous ôtera en rien vos poils dans la main, et surtout, avoir ce type de réflexes est une nouvelle fois la preuve que vous n’êtes pas du tout en ligne avec l’époque. Et ça, c’est très grave. Car vous serez jeté au cachot sans aucune forme de procès si vous persistez à vous draper dans vos habits d’affreux réacs anti progrès.

1. Enquete Ifop X Charles.coEt oui, sachez, mes vieux amis, que nos jeunes enfants ne coupent presque plus rien. La mode est ainsi, que vous le vouliez ou non. Une enquête de l’Ifop [1] vient de révéler que la pratique de l’épilation pubienne chez les femmes majeures n’avait eu de cesse de diminuer au cours de la dernière décennie : quand on comptait 15 % de femmes non épilées en 2013, on en compte désormais 28 %. Par ailleurs, 81 % (seulement, je suis d’accord avec vous) se sont épilées les aisselles au cours des trois derniers mois (soit dix points de moins qu’en 2013) et 80 % se sont épilées les jambes ou demies-jambes (soit douze points de moins qu’en 2013). Et le temps ne fait rien à l’affaire comme on dit : au total aujourd’hui, une Française sur six indique s’épiler moins qu’avant le premier confinement.

Vous vous êtes également aperçus que le nombre de barbes avait considérablement augmenté au cours des dernières années chez nos jeunes hommes. Les chiffres le prouvent : 92% des hommes de 25 à 34 ans ont une barbe, véritable « rite de passage » à l’âge adulte [2].

« Les poils c’est des câlins tout doux »

Il y a donc un retour du poil chez les jeunes, vous ne pouvez pas l’éviter. Et honnêtement, comment ne pas les comprendre ?

D’abord, pourquoi enlever ses poils ? On peut légitimement se poser la question. Si on s’y arrête quelques secondes, les poils permettent de faire des câlins tout velus, tout doux, comme si on faisait des câlins aux ours en peluche de notre enfance. Et dans un monde où des gens sont assez cons pour vous sortir la statistique indiquant que nous avons besoin de sept minutes de câlin par jour pour se sentir heureux, autant faire en sorte que cela soit fait de façon agréable. Les poils seront donc vos alliés quand, au même titre que l’on vous oblige depuis plusieurs années maintenant à manger 5 fruits et légumes par jour alors même que vous n’avez pas faim et que vous avez juste envie d’aller pioncer, on vous obligera bientôt à faire vos « huit câlins par jour » contre votre gré pour vivre correctement, comme le suggère la psychothérapeute américaine Virginia Satir [3].

Par ailleurs, dans une époque où la défense des animaux devient plus importante et nous préoccupe davantage que la défense des humains, vous avez plus de chances de rester en vie et d’être protégé en cas de guerre si vous ressemblez à un chien, à un chat, à une chèvre ou à un ewok (j’ai pas dit woke).

Ensuite, très honnêtement, pourquoi s’infliger d’aller chez le barbier et autre coiffeur ? C’est un calvaire, un enfer. Ces gens sont sournois, chiants et plein de mauvaises intentions.

D’abord, les coiffeurs et barbiers nous fatiguent à force de parler. Vous le savez très bien, ne faîtes pas comme si vous l’appreniez. On croit pouvoir profiter de ce moment de notre journée pour faire un petit somme et se reposer, et on se retrouve à devoir disserter sur toutes les choses du monde comme si vous en aviez quelque chose à foutre. On doit d’ailleurs à Archélaos 1er, roi de Macédoine de 433 à 399 av.J-C, la formidable formule suivante, piochée dans le merveilleux livre Anthologie de la répartie coordonné par Julien Colliat :

Un barbier, bavard infatigable, s’apprêtait à le raser pour la première fois et le questionna :  

– Comment souhaitez-vous que je vous fasse la barbe ?

– Sans dire un mot.

M02859408576 LargeEt oui, les barbiers et autres coiffeurs ont un rapport au silence qu’on ne peut qualifier de « puissant ». Allez-y donc si vous avez besoin de parler. Dans le cas contraire, restez tranquille dans votre chambre et tout ira bien.

Ensuite, les barbiers, coiffeurs et esthéticiennes ont cette fâcheuse tendance à vous faire prendre soudainement conscience que vous êtes moches. Car c’est quand vous vous rendez chez eux que vous prenez conscience de votre physique peu ragoutant. Dans un merveilleux livre, Sublimes paroles et idioties de Nasr Eddin Hodja [4], recueil de pépites irrévérencieuses d’un héros légendaire qui aurait vécu en Turquie au 12ème siècle et qui est l’une des incarnations de l’irrévérence dans le monde musulman, on trouve cette petite histoire :

Timour Leng n’était pas seulement boiteux, il était également borgne et d’une repoussante laideur. Un jour qu’il a confié sa tête à raser à son barbier, il devise de choses et d’autres avec Nasr Eddin. Quand le barbier a fini, il lui présente un miroir, et à peine Timour s’y est-il regardé qu’il éclate en sanglots. Aussitôt Nasr Eddin, à son exemple, se répand en pleurs, poussant soupirs et gémissements. La scène de lamentation dure une bonne heure. Puis Timour Leng se reprend enfin et sèche ses larmes, tandis que Nasr Eddin continue à sangloter de son côté.

-Mais enfin, qu’as-tu ? lui demande Timour Leng étonné. Moi, si j’ai pleuré, c’est que je me suis trouvé vraiment laid. Toi, qu’est-ce qui te met dans cet état ?

-Sauf ton ressort, ô notre souverain, tu t’es regardé un bref instant dans un miroir, et cela t’a suffi pour pleurer une heure durant ; mais moi, qui te vois à longueur de journée, n’ai-je pas de quoi pleurer plus longtemps ?

 

N’allez donc jamais chez le coiffeur, et encore moins avec vos amis. Ces derniers pourraient se mettre soudainement à pleurer et ne jamais s’arrêter.

« Gardez vos poils pour garder vos femmes »

Par ailleurs, les barbiers et autres coiffeurs vous piquent vos femmes car ils ne savent faire que ça. C’est bien connu. Ils ne s’intéressent à rien d’autre, ces spécialistes du « Je te tiens, tu me tiens, par la barbichette ». Leur métier n’est qu’une couverture pour ne pas dévoiler leur petit manège de libertin. C’est d’ailleurs bien ce qu’écrit Alberto Moravia dans L’amour conjugal [5], quand il nous fait la description du barbier Antonio, qui s’avèrera plus tard, en effet, être l’amant de Léda, femme de Silvio chez qui le barbier se rendait chaque jour :

Moravia Amourconjugal« Belles ou laides, vieilles ou jeunes, elles sont toutes bonnes pour lui et pas seulement à la boutique où elles vont se faire friser, mais même au-dehors ; demandez-le à qui vous voulez…le dimanche il prend sa bicyclette et il va se balader dans la campagne comme on va à la chasse ; c’est une vraie honte (…). Cet Antonio était bien un libertin qui avait vraiment pu avoir l’intention de séduire ma femme. Je voyais maintenant que chez cet homme que son métier ne passionnait pas, qui n’aimait pas spécialement les siens, qui ne s’intéressait pas à la politique, le mystère n’existait pas. Il n’y avait pas d’autre mystère que celui-ci : Antonio était un Casanova à la manque, un érotomane quelconque. Et ses manières onctueuses et discrètes étaient bien comme il l’avait dit, celles que les femmes aiment chez un homme qui ne se livre pas ».

Garder vos poils pour garder vos femmes. C’est beau comme un programme politique. Et c’est facile à appliquer.

Ah, et j’oubliais. Ça se trouve, le variant portugais sera barbu. Voir vos poils partout lorsqu’il arrivera sur notre territoire aura tendance à le rassurer et à vous laisser tranquille. Et si, par hasard, vous vous faites décapiter dans les semaines à venir en pleine rue, avoir beaucoup de cheveux et non un crâne rasé facilitera le travail des éboueurs chargés de ramasser vos détritus dans les égouts pour nous permettre de vivre mieux (ce qui ne sera plus votre problème, j’en conviens).

Ainsi, je vous l’affirme, vous débarrasser de vos poils et vous angoisser pour cela ne vous servira à rien, mais alors à rien.

« Celui qui ne périra ni par le fer ni par la famine périra par la peste, alors à quoi bon se raser ? », disait Woody Allen dans Dieu, Shakespeare et moi [6].

Et s’il ne fallait vraiment qu’une seule raison pour vous convaincre de garder vos poils, ça serait peut-être celle-ci. Après nous Allen Dieu Shakespeareavoir interdit de fumer, de boire et de danser, on nous interdira un jour de manger du salé. Après l’instauration d’une journée internationale sans morts, il ne nous sera plus possible de nous gaver de pistaches durant l’apéro avant de dîner, car on nous expliquera que cela nous fait perdre quelques précieux mois de vie.

L’avantage avec les poils, c’est qu’ils vous permettront alors de retrouver, lorsque vous passerez les doigts dans votre barbe bien fournie, des restes de gâteaux, de biscuits et de cacahuètes salées, autant de petits plaisirs anciens et révolus qui vous rappelleront avec douceur le joli monde d’avant, un peu comme on retrouve nos vieux jouets dans les mâles cachées sous nos lits d’enfance où qu’on se remémore la cour de récré de nos jeunes années en croquant dans une barbe à papa à la fête foraine.

Vos poils sont donc l’assurance d’avoir des souvenirs et de conserver un peu de traces d’un monde disparu. Gardez-les donc précieusement comme on garde des petits mots doux dans un vieil agenda papier.

 

[1] https://www.leparisien.fr/sentinelles/epilation-pourquoi-les-femmes-se-rebiffent-03-02-2021-2XVBSOREV5A55JXPBLJBY3EPIY.php

[2] https://o.nouvelobs.com/lifestyle/20180606.OBS7827/en-france-92-des-hommes-de-25-a-34-ans-ont-une-barbe.html

[3] https://www.lemonde.fr/m-perso/article/2016/01/20/cinq-raisons-de-ne-pas-delaisser-les-calins_4850703_4497916.html

[4] Sublimes paroles et idioties de Nasr Eddin Hodja, libretto, Editions Phébus, Paris, 2002

[5] Alberto Moravia, L’amour conjugal, Editions Bompiani et Denoël, 1948, pour la traduction française

[6] Woody Allen, Dieu, Shakespeare et moi, Opus 1, Seuil, 1985.

Toutes les chroniques de Jérémie Peltier pour Ernest sont là.

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