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Eloge de la rencontre

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Alors que des illuminés pénétraient dans le Capitole cette semaine pour y faire les clowns et mettre en danger la démocratie américaine, plusieurs images, sons, et idées sont venus. Le 6 février 1934 d’abord appris en histoire et lors duquel les milices d’extrême droite hexagonales voulurent faire tomber la République. La voix rauque d’un professeur d’histoire en seconde qui déclara, grave, un jour aux lycéens que nous étions : « Quand on donne le pouvoir à l’extrême droite, elle ne le rend jamais. C’est une constante historique. Souvenez-vous en » est venue ensuite. Quelques instants plus tard alors que le Capitole était toujours assiégé par la connerie humaine, les mots de Tocqueville se sont rappelés à moi. Dans son livre visionnaire paru en 1835 et 1840, Tocqueville écrit : « Je veux imaginer sous quels traits nouveaux le despotisme pourrait se produire dans le monde ; je vois une foule innombrable d’hommes semblables et égaux qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs dont ils remplissent leur âme. Chacun d’eux retiré à l’écart est comme étranger à la destinée de tous les autres ; ses enfants et ses amis particuliers forment pour lui toute l’espèce humaine… » Il ajoute, quelques pages plus loin. « Au-dessus de ceux-là s’élève un pouvoir immense et tutélaire qui se charge seul d’assurer leurs jouissances et de veiller sur leur sort ». Limpide sur l’état délabré de nos démocraties occidentales. Évidemment, les rappels de Pierre Mendès France n’étaient pas loin. « La démocratie est d’abord un état d’esprit. De quoi est fait cet état d’esprit ? Avant tout, d’un intérêt profond pour le destin de la communauté à laquelle on appartient (compréhension, décision, action), du sentiment qu’une vie humaine sera toujours amputée si elle reste bornée à un horizon individuel, de la conviction, aussi, que ce monde n’est pas le meilleur possible, que plus de raison et de justice doivent y régner et qu’il faut lutter pour les faire triompher. C’est avant tout le débat, la confrontation des idées et la capacité à s’adresser à nos concitoyens », soulignait avec vigueur PMF dans son ouvrage la « République Moderne ».
Nous savons tout cela. Et pourtant des événements comme ceux de cette semaine arrivent. Pourquoi ? Que s’est-il passé dans notre esprit démocratique quasi universel pour qu’il soit à ce point battu en brèche ?
Des explications politiques, sociétales, idéologiques sont possibles. Mais il existe aussi une explication philosophique et littéraire. Ou plutôt une solution philosophique et littéraire. Oui oui, les amis. Une solution carrément. C’est le début d’année, il faut bien avoir des ambitions. Après avoir donc songé à Tocqueville, à Mendès France, à un professeur d’Histoire et au 6 février 1934, j’ai songé à toutes les rencontres importantes de ma vie. Les amis, les amours, les mentors, les repoussoirs. Toutes ont compté. Toutes ont permis un mouvement, une mise en marche, un pas de côté pour repartir dans l’axe. Certaines furent des accidents, des erreurs. Mais au fond, elles permettent aussi de grandir, de progresser, de moins se tromper.

Quel rapport vous demandez-vous avec les événements américains et plus largement avec nos démocraties ? Vous auriez, peut-être, raison. Peut-être pas. Le rapport entre les rencontres d’une vie et la démocratie est évident. Limpide. Dans la vie, comme dans une démocratie, nous devons composer. Certains moments nous enivrent de bonheur, nous font sortir de nous et devenir meilleurs. D’autres nous échappent, restent incompréhensibles, voire sont le résultat de mauvais choix. Ils peuvent être mortels. Ou non. Si l’on s’en rend compte suffisamment tôt. La démocratie et la rencontre sont faits sur le même moule.

Pour que nous puissions faire un bout de chemin les uns avec les autres, il faut que chacun fasse un pas et soit prêt à accueillir l’autre dans sa différence. Pour l’aimer, ou le combattre. Mais sans rencontre, point de salut ni personnel, ni démocratique.
 Au fond, ce que disent les événements américains, comme les débats hystériques que nous connaissons, c’est que même dans la différence ou l’opposition, nous n’avons plus aucun point de rencontre qui nous permette, malgré tout, de composer.

Dans l’idée d’état d’esprit démocratique, il y a aussi forcément le besoin ou la possibilité d’une rencontre. Nous sommes en train de le perdre. Complètement. Les événements du Capitole sont un avertissement. Ne le dramatisons pas, mais ne le négligeons pas non plus. Et lisons. Lisons, par exemple, le livre de Charles Pépin « La rencontre, une philosophie » qui paraît cette semaine aux Editions Allary. Dans ce livre joyeux et solaire Pépin nous dit à quel point se rencontrer fait du bien. Dans la conclusion, il cite Bachelard : « Les choses infinies comme le ciel, la forêt et la lumière ne trouvent leur nom que dans un cœur aimant » et Charles Pépin ajoute : « La découverte de l’autre et plus encore sa redécouverte permanente dans une rencontre chaque jour continuée, est un rendez-vous avec soi en même temps qu’une rencontre avec le monde ».
 Finalement, nous avons la solution. Pour rester démocrates, rencontrons-nous ! C’est urgent.

L’édito paraît chaque dimanche matin dans l’Ernestine, notre lettre inspirante (inscrivez-vous, c’est gratuit) et le lundi sur le site.

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