Alors que s’achève, sur Arte, la série “Dérapages” avec Eric Cantona est tirée du roman puissant de Pierre Lemaitre “Cadres Noirs”. C’est d’ailleurs, Pierre Lemaitre, lui-même, qui a écrit le scénario de cette série bien ficelée. Pour l’occasion, nous ressortons des tiroirs un entretien avec Lemaitre réalisé en 2010 par David Medioni autour de “Cadres Noirs”. En effet, le fondateur d’Ernest, bien avant que Lemaitre ait le prix Goncourt pour “Au revoir là-haut”, défendait déjà cet auteur brillant ! C’est sur Ernest que les découvertes adviennent.
Photos Patrice Normand
En 2010, j’aimais déjà beaucoup lire. J’aimais déjà aussi beaucoup sortir des autoroutes de la littérature pour aller dénicher des auteurs dont les grands médias ne parlaient pas. C’est ainsi que charmé par “Robe de mariée”, puis par “Cadres noirs“, j’avais contacté Pierre Lemaitre qui n’était pas encore Prix Goncourt pour le faire parler de “Cadres Noirs“, ce livre dans lequel il imaginait un cadre au chômage depuis plusieurs années, prêt à tout pour s’en sortir. Nous avions discuté ensemble du management et du capitalisme. Il annonçait même travailler sur la fameuse fresque de l’entre deux guerres qui lui valu le Goncourt et qu’il vient de clore avec le génial “Miroir de nos peines”. L’interview publiée en 2010 sur un blog que je tenais alors pour Le Monde.fr avait eu alors un petit succès tant les mots de Lemaitre sonnent justes. La revoici, ici, alors que cette semaine sur Arte a débuté la série “Dérapages” avec Eric Cantona adaptée de “Cadres Noirs” avec Pierre Lemaitre aux dialogues et au scénario. Rencontre avec Pierre Lemaitre, orfèvre de l’intrigue, spécialiste du mot juste et auteur engagé.
Votre livre « Cadres Noirs » est un livre noir au sens le plus plein du terme. Il dépeint sévèrement le monde de l’entreprise et cette discipline qu’est le « management »…comment vous est venue l’idée de ce roman ?
Pierre Lemaitre : L’idée était là, mais elle est venue se confirmer lorsque j’ai entendu l’histoire du PDG de France Télévision Publicité qui avait organisé une fausse prise d’otage pour mettre ses cadres à l’épreuve. Le roman noir est, bien sûr, une caisse de résonance de la société. Il permet d’acquérir une liberté pour confronter les héros à des problèmes sociaux. La littérature peut dire quelque chose mais attention, je ne suis pas un messager. « Cadres noirs » est un roman à résonance de gauche mais avec un héros de droite. Delambre est dans le système, il l’accepte. C’est un électeur de Bayrou. Mais plus largement, mon engagement est littéraire. Ma volonté était de régler un compte ancien avec le management. Par l’action romanesque de « Cadres Noirs », je tente de montrer à quel point nous sommes victimes d’un système fondamentalement immoral.
Pourquoi un tel courroux contre le management ?
P.L. : Parce que personne n’en parle alors que 100 % des salariés sont gérés selon cette règle obscure. Je considère que le management est une discipline morbide, criminelle et mortifère ! Cette discipline dont personne n’a jamais discuté produit les charrettes de licenciements, les suicides, et plus largement le désespoir des salariés. Tout cela me révolte et avec « Cadres noirs », j’avais envie de pousser jusqu’au bout cette logique managériale pernicieuse qui fait des ravages.
“Mon but est de faire une littérature au carrefour de plusieurs influences”
Votre précédent roman « Robe de mariée » était plutôt un roman policier, de même pour « travail soigné », votre premier
livre, Prix Cognac, 2006. Quelles sont vos influences ? Pourquoi ces changements de style ?
P.L. : Mes influences sont diverses. Si l’on parle de la littérature policière, je suis un féru de William Mac Ilvaney, un auteur écossais, mais aussi de David Peace avec sa tétralogie du Yorkshire. Plus largement, le grand livre de ma vie est « A la recherche du temps perdu » de Marcel Proust. Je l’ai lu plusieurs fois et j’y apprends toujours quelque chose. De même, et ce fut une découverte plus tardive, je suis un grand lecteur de Louis Aragon. J’avais peur de lire du réalisme soviétique, mais en fait sa littérature est sublime. Dans les « voyageurs de l’impérial », par exemple, la jubilation d’Aragon à écrire m’a passionné. En lisant, je le voyais écrire. Après, pourquoi ai-je choisi la littérature policière ? Tout simplement car je ne crois pas avoir le calibre pour la littérature « blanche ». Par contre, je m’amuse avec les codes du policier et du roman noir. Mon idée est de faire une littérature qui est un carrefour entre plusieurs influences. Avec une marque de fabrique : qu’il y ait toujours un zeste de tragédie dans les livres que j’écris.
Quels sont vos projets à venir ?
P.L. : Je suis actuellement en train de travailler à deux livres. Tout d’abord, un retour du héros flic de 1M45, de « Travail soigné ». J’aime sa vision tragique de l’existence. Ce roman devrait sortir en 2011. En parallèle, j’ai commencé une histoire sur les années 20 et la France au sortir de la guerre. Ce sera un roman plus long, plus dense sur lequel je vais travailler plus longtemps.
“Cadres Noirs” de Pierre Lemaitre, Calmann-Lévy (critique écrite en 2010 également.)
Pierre Lemaitre l’auteur du génial « Robe de Mariée » nous revient cette année avec « Cadres Noirs » et signe un roman noir passionnant sur fond de fresque sociale. L’histoire est assez simple : un cadre au chômage depuis longtemps met tout en œuvre pour retrouver un travail. Il accepte même de se prêter au jeu instaurée par une entreprise en guise d’entretien d’embauche. Divisé en deux parties le livre est passionnant. Fresque sociale du déclassement que peut vivre un chômeur de longue durée, il devient ensuite un roman plus noir avec des idées scénaristiques étonnantes qui sont la marque de fabrique de Pierre Lemaitre. Au final on passe un excellent moment de lecture, tant pour ce que le livre nous dit et nous montre du monde de l’entreprise aujourd’hui que pour les circonvolutions dans lesquelles nous emmène l’auteur. Ironie de l’histoire, récemment Médiapart.fr a révélé que Philippe Santini, pdg de la régie de France Télévisions, avait été condamné pour avoir organisé une fausse prise d’otage pour mettre ses salariés à l’épreuve. Un livre en prise avec la réalité, à lire donc. A noter que ceux qui ont aimé le « Couperet » de Donald Westlake retrouverons ici une ambiance et un savoir-faire réel

Il est grand temps de dénoncer le pseudo rationalisme managérial avec ses séminaires bidons et ses jeux de pouvoir pervers. La forme romancée rend cette dénonciation accessible au plus grand nombre. Et c est heureux. A quand maintenant la disparition des écoles de commerce ou leur discrédit ?