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Eloge du pas de côté ou la panthère des neiges héroïne gréviste

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Jeudi 5 décembre, alors que la France vivait l’un des grands épisodes de grève des dernières années, j’ai décidé de lire le livre de Sylvain Tesson « La panthère des neiges », paru chez Gallimard et lauréat du prix Renaudot 2019. Dans ce livre, Tesson raconte comment il est parti au Tibet avec son ami photographe Vincent Munier pour attendre avec lui l’apparition (improbable) de la fameuse panthère. Ainsi, avec ce voyage, Tesson quittait une nouvelle fois le monde pour se laisser guider par la méditation, le silence, l’introspection, l’attente et l’envie du surgissement attendu mais aussi complètement inattendu puisque très improbable. Sylvain Tesson, qui est certainement l’un de nos écrivains les plus talentueux actuellement à la fois dans le style mais aussi dans le discours anti-moderne qui fait réfléchir, profite de cette expérience d’un genre nouveau pour rendre hommage à la langue française qu’il manie si bien et aussi pour – évidemment – trousser quelques phrases puissantes qui par le pas de côté auxquelles elles invitent interpellent fortement le lecteur.

Aussi alors que ministres et syndicalistes s’affrontaient sur les plateaux, cette phrase retint notre attention : « L’homme des villes de l’Occident technologique s’était lui aussi domestiqué. Je pouvais le décrire, j’en étais le plus parfait représentant. Au chaud dans mon appartement, soumis à mes ambitions électroménagères et occupé à recharger mes écrans j’avais renoncer à la fureur de vivre. »  Fureur de vivre. Homme domestiqué par ses écrans. Et Tesson d’insister encore alors que le comptage des manifestants commençait : « Vénérer ce qui se tient devant nous. Ne rien attendre. Se souvenir beaucoup. Se garder des espérances, fumées au-dessus des ruines. Jouir de ce qui s’offre. Chercher les symboles et croire la poésie plus solide que la foi. Se contenter du monde. Lutter pour qu’il demeure. » 
A ce stade, le pas de côté de ma lecture m’amenait sur un terrain nouveau. Et si les mots anti-modernes de Tesson résonnaient, finalement, avec une certaine idée du monde.

Sentiment jouissif de se sentir en vie



Celle des grévistes, justement. « Vénérer ce qui se tient devant nous. (…) Se contenter du monde. Lutter pour qu’il demeure« . Que font-ils d’autres, au fond, ceux qui manifestent ? 
Quand je vous disais que dans cet éditorial, nous ferions des pas de côté. C’est seulement d’ailleurs dans la création de ce déséquilibre et dans la recherche d’un nouveau point d’équilibre que nous créons du nouveau ou du moins de la compréhension. Ce nouveau regard, cette nouvelle approche que l’on recherche. Un luxe ? Peut-être. Indispensable ? Certainement. Tesson encore : « Au « tout, tout de suite » de l’épilepsie moderne, s’opposait le « sans doute rien, jamais » de l’affût. Ce luxe de passer une journée entière à attendre l’improbable !  Cette acceptation de l’incertitude me paraissait très noble – par là même antimoderne. » 
Antimoderne pas de côté qui pourtant invite à la création et permet d’appréhender mieux le monde sous nos yeux. Il permet aussi d’être autrement et différent. Comme si finalement alors que la journée touchait à sa fin que la place de la Nation se vidait et que je refermais le livre, une réflexion nouvelle se dessinait. Comme les manifestants, comme le gouvernement aussi dans un sens, je me sentais en vie. Tesson :  « Appelons sens du beau la conviction jouissive de se sentir en vie. » Un sentiment issu du temps suspendu de la lecture. Un sentiment issu – finalement d’une démocratie vivante quoique l’on en pense. Un sentiment issu – surtout – de l’instant où les mots ont produit leur magie intrinsèque. Celle de nous rendre mieux armé pour comprendre le monde.

Les éditos du dimanche paraissent d’abord dans L’Ernestine (notre lettre dominicale inspirante. Inscrivez-vous, c’est gratuit) et ensuite sur le site.

1 commentaire

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    Très bon roman mais je lui préfère « Dans les forêts de Sibérie », source de réflexions plus philosophiques, pour lesquelles je suis fan de Sylvain Tesson.
    D’accord avec ce dicton: tout ce qui est rare m’ai cher
    Et avec Sylvain Tesson je suis gâté!

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