Et si le féminisme de demain passait aussi par la chaussette qui traîne ? C’est – entre autres – la théorie de Titiou Lecoq dans son livre réjouissant et stimulant “Libérées : le combat féministe se gagne devant le panier à linge sale”. Rencontre.

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“Tu vas acheter la corde pour te faire pendre”. C’est avec un sourire et un humour sans faille que Titiou Lecoq nous invite à nous procurer son dernier livre “Libérées : le combat féministe se gagne devant le panier à linge sale” pour l’offrir à notre moitié. Au-delà de la blague, l’essai de Titiou Lecoq est remarquable. Il s’attaque avec brio à la question de la charge mentale qui pèse sur les femmes, les invite à prendre conscience de la chose et à en parler avec leurs amoureux. Loin des mantras de développement personnel, l’ouvrage est une enquête journalistique menée tambour battant et auscultant – faits et exemples concrets à l’appui – la façon dont les femmes sont toujours victimes de leurs propres impensés imposés par la société patriarcale et par leur éducation genrée.
Au-delà de ce propos très fort et actuel, l’intérêt du livre repose aussi sur son style. Titiou Lecoq est une excellente romancière “Les Morues” et “La théorie de la Tartine” (Livre de Poche) et elle sait raconter des histoires, croquer des situations du quotidien et emmener le lecteur avec elle. Mieux, l’ouvrage ne se contente pas d’énoncer les principes du féminisme moderne, il donne à voir, il met en situation. Ainsi, même le lecteur homme s’y retrouvera, rigolera (oui, oui) et réfléchira à sa situation.
Enfin, le postulat de départ – celui de partir du quotidien de chacun – pour aller vers le global est également très intéressant. Il permet à chacun de s’interroger avec humour. Humour, style et profondeur du propos : que demander de plus ?
Ernest est donc parti interroger Titiou Lecoq – journaliste pour Slate, romancière et essayiste – et évaluer, avec elle, sa charge mentale.
Ernest : Quel a été le déclencheur de cet essai sur la vie domestique des femmes et cette fameuse charge mentale ?
Titiou Lecoq : C’est un processus assez long. Mais au fur et à mesure de ma vie de mère de famille, je me suis aperçue qu’alors que je suis féministe affirmée, que je défends des causes et que cela structure ma vie, ce n’était pas vraiment le cas dans ma vie quotidienne. Une fois que je suis chez moi, c’est moi qui tient la maison. C’est en fait l’incohérence entre mes idées et ma réalité qui m’a sauté aux yeux et m’a fait réfléchir. Avec une interrogation centrale : pourquoi les femmes délaissent ce champ alors qu’a priori, il est le plus simple puisqu’il s’agit de discuter avec une personne avec qui l’on couche et avec qui l’on a décidé de vivre.
Quand vous avez commencé à travailler avez-vous essayer d’écrire un roman ou êtes-vous directement partie vers l’essai ?
Au départ, le sujet était d’abord un article. Je me demandais comment Instagram réactivait le mythe de la maîtresse de maison et de la maison parfaite. J’ai fait des recherches, et pris 300 pages de notes. J’ai donc décidé de faire un essai sur le même ton que celui de mes articles pour Slate. Avec une première personne assumée, un ton léger qui permet de capter l’attention du lecteur, et ensuite les amener vers une logique plus profonde et plus politique. Dans un roman, je n’aurais pas pu tenir le même propos. Car le roman pose des questions, et là il y a une interpellation de mes lecteurs.
“Pourquoi les femmes se taisent-elles lorsque des sujets sérieux sont abordés dans les dîners” ?
Justement, sur cette interpellation, elle concerne surtout les individus. Chacun des lecteurs et des lectrices de ce livre va forcément y voir un miroir. Le propos n’est pas tourné réellement vers les pouvoirs publics ou la société, pourquoi ce choix ? Est-ce parce que le salut ne peut venir que des individus ?
D’abord, la manière dont chacun se comporte dans la vie quotidienne a un sens et peut devenir un acte politique. Laisser sa place dans le métro à une femme enceinte est politique. Le vivre ensemble et l’égalité hommes-femmes commencent dans ton salon avec la chaussette qui traine. Cela m’intéressait de le traiter avec le biais individuel parce que je crois qu’il y a une marge que l’on a pas encore exploitée pour l’instant. Après, je crois que je m’inscris dans un courant profond de la société où les gens qui s’engagent ne le font pas dans des partis politiques ou des macro-structures, mais dans un jardin collectif ou beaucoup d’autres initiatives locales. Je promeus une sorte de féminisme local à l’échelle de la maison. Enfin, c’était un moyen de décrypter les impensés de chacun d’entre nous et de les mettre en exergue chez les lecteurs.
Quels sont les impensés qui vous ont le plus surpris ? 
Toutes mes recherches ont été un dévoilement. De manière générale, je pensais que nous vivions dans une société beaucoup plus inégalitaire qu’elle ne l’est. Et je pensais que moi-même j’étais beaucoup plus affranchie des règles de genre que je ne le suis réellement. Quand je me suis vue agir, je ne pensais pas être une “femme” à ce point là. Sur les exemples concrets, ce qui m’a réellement étonnée, ce sont les prises de parole dans les dîners entre amis. Toujours, lorsque l’on aborde un sujet dit sérieux (politique, sociétal ou autre), il est frappant de voir à quel point les femmes s’effacent et ne parlent plus.
Elles mettent cela sur le compte de la timidité et un trait de caractère, alors que c’est une marque de genre. Ce fameux sentiment d’imposture, cette peur de ne pas être à la hauteur. Même les employeurs le disent. Les femmes postulent toujours en dessous des postes auxquels elles peuvent prétendre, tandis que les hommes postulent toujours sur le cran au dessus.
Le but du livre : la prise de conscience ou le passage à l’action ?
L’un ne va pas sans l’autre. Le ménage n’intéresse personne et je crois que la plupart des femmes sous-estime la masse de ce qu’elles font et de ce qu’elles gèrent. Dans les couples hétéros, le conjoint n’ont plus ne se rend pas compte. Le ménage, c’est terrible, car c’est quelque chose qui se voit quand ce n’est pas fait. Tu vois quand c’est sale, pas quand c’est rangé. La prise de conscience, c’est la première chose, après si les couples peuvent s’engueuler et rééquilibrer leur mode de fonctionnement, très bien.
Qui doit lire ce livre ? Les femmes ? Les hommes ? La lecture pour un homme est parfois cruelle mais très amusante au fond…
Le livre s’adresse plus directement aux femmes car il y a une question et une volonté d’empowerment. La plus belle réaction que j’ai eu c’est une femme qui m’a dit : “je me sens plus forte en le lisant”. Après, j’ai écrit le livre de façon à ce qu’il soit totalement “inclusif” comme on dit maintenant. Je m’adresse aux hommes aussi. Les deux fonctionnent ensemble. Après, j’ai hâte de lire un livre d’homme qui déconstruit les impératifs de virilité et de masculinité.
“Et si au lieu de faire du yoga et de lire du développement personnel, les femmes essayaient le féminisme ?”
Et dans votre quotidien…ça a changé des choses ?
Mon conjoint a lu et relu toutes les versions. Il est journaliste aussi, donc il le relit avec son œil de journaliste. Et ensuite, il y a eu beaucoup de discussions sur nous. Il est d’accord sur le principe, mais ne voyait pas réellement le fossé existant entre nous sur ces questions. Au final, cela a apaisé les choses car la charge mentale créé des tensions non-dites.
Au final, ce livre s’inscrit un peu dans la mouvance du développement personnel ?
J’aimerais que cela remplace les livres de développement personnel. Au fond, c’est ce que je raconte dans la conclusion. Les femmes ont acheté des livres de développement perso, font du yoga et de la sophrologie, elles devraient essayer le féminisme !
Comment vous situez-vous parmi les courants du féminisme d’aujourd’hui. Notamment sur la liberté du corps et celle du voile. La liberté du corps se pose-t-elle aussi dans le foyer ?

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Elle se pose évidemment sur la question des canons de beauté sur l’épilation etc… Mais aussi et surtout, sur le fait de l’impensé qui dit aux femmes qu’aimer quelqu’un est être complètement dévouée à l’autre. Et qui dit dévouée, dit aussi baiser quand tu n’en a pas envie. Seulement pour faire plaisir à l’autre. C’est arrivé et cela arrive à toutes les femmes tous les jours. Ensuite, par rapport au féminisme et par rapport au voile, comme beaucoup de gens, j’ai changé d’avis. Au départ, je pensais que cela était une aliénation. Ensuite, j’ai rencontré des femmes réellement éduquées qui choisissaient de mettre le voile. Le voile n’est pas un concept ou une valeur absolue. Je peux ne pas partager cela, mais je ne le juge pas ni ne l’interdit. En fait, nous devons penser le voile en situation. Finalement, pourquoi la société devrait dire à une femme de se voiler ou non et de ne pas pouvoir être une prostituée ou non, du moment que cela est fait librement ?
Le changement sera-t-il le fait d’une éducation parentale ou de plein d’autres choses ? Le combat autour de mademoiselle, les jouets genrés, ou l’écriture inclusive est-il vraiment une façon utile d’éduquer ?
Le sexisme est multiforme, donc il faut l’attaquer de manière protéiforme. Tout ce qui nous force à penser contre nous même est important et crucial.
Mais le multiforme ne créé-t-il pas la confusion ?
Il est vrai que les sujets de féminisme et d’égalité sont hyper présent dans les médias. Cela ne veut pas dire que nous sommes sortis du patriarcat et que l’égalité est advenue. Le risque est que le discours médiatique masque la réalité. La réalité c’est que 85 % des chefs d’entreprises de plus de 20 salariés sont des hommes, 86 % des maires sont des hommes, c’est aussi une femme sur trois qui meurt sous les coup de son conjoint ou que sept travailleurs pauvres sur dix sont des femmes. C’est cela la réalité. Il y a donc un vrai décalage. Il faut faire attention à la musique de fond médiatique.
Mais des actions comme celle autour de mademoiselle ne créent-elles pas cette musique de fond médiatique ?
Non. Ces actions sont bénéfiques. Elles doivent aussi permettre de rappeler l’ensemble des inégalités. Tout fonctionne ensemble. Tout est lié.
Et le prochain roman alors ?
Je note des choses, mais je n’ai pas de sujet clair pour l’instant. J’ai envie de faire un roman où je lâche tout. Qui ne soit pas inclusif ! (rires ..). C’est aussi pour cela que j’ai fait un essai parce que je voulais m’adresser à tout le monde et pas qu’aux seuls convaincus ce qui est l’un des travers de la communication féministe.
Retrouvez le questionnaire décalé de Titiou Lecoq
Tous les coups de foudre d’Ernest sont là.




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