Tous les mois, en partenariat avec l’ALIF (association des libraires francophones), Ernest vous propose un voyage. Un regard d’ailleurs. Celui d’un libraire dans une autre partie du monde et qui met en valeur des auteurs de son pays de résidence. Ce mois-ci, escale au Caire à la librairie Oum el Dounia avec Agnès Debiage sa fondatrice. Et avec trois coups de cœur.
“Cherche mari désespérément” de Ghada Abdel Aal, éditions de l’Aube, traduit de l’arabe (Égypte) par Marie Charton
Comme toutes les filles de son âge, cette jeune étudiante en pharmacie rêve de tomber amoureuse. Mais c’est sans compter avec la pression familiale et sociale qui dicte qu’elle est en âge de se marier. A Mahallah, troisième ville d’Egypte, la réputation d’une jeune fille est celle de toute sa famille et le sujet préféré de tout le quartier. Réussir socialement un beau mariage est l’affaire de tous et l’objectif premier de l’entourage de Bride.
Alors la famille, les amis, les collègues de mettent en quête du meilleur mari. Et là, commence une hilarante ronde de ces prétendants qui défilent dans le salon familial.
Du rire et des larmes
A travers eux, c’est une chronique de l’Egypte d’aujourd’hui, des relations homme-femme, des aspirations de la jeunesse, des contraintes et règles de cette société conservatrice et religieuse, … de ce que vivent la plupart des jeunes Egyptiennes. Mais qui sont-ils ces fiancés potentiels, parfois impolis, menteurs, immatures, intéressés involontairement comiques. Bride nous raconte tout, avec son franc-parler, son sens de l’ironie, son recul par rapport à cette grande mascarade.
Ghada Abdel Aal a tout d’abord raconté ses aventures dans son blog, devenu très populaire qui s’appelle Je veux me marier. Oui c’est autobiographique, oui on en pleure parfois de rire, et oui oui oui je vous recommande de le lire. Adapté en feuilleton à la télévision égyptienne, il a eu un beau succès dans tout le monde arabe, et ce livre maintes fois réédité en Egypte, a également été traduit dans plusieurs pays.
“Kayro Jacobi, juste avant l’oubli”, de Paula Jacques, aux éditions Mercure de France
A 35 ans, Kayro Jacobi est réalisateur, talentueux, reconnu, il fait tourner les plus grandes stars du cinéma égyptien, séduit
certaines de ses actrices, mène une vie confortable, réside dans une belle villa du quartier bourgeois de Zalamek avec son épouse Norma, ses sœurs et sa mère. Polyglotte, passionnément amoureux de la vie et de cette ville qui lui a donné son prénom, il connait tous les travers de ce peuple qu’il adore. Kayro Jacobi est l’un des nombreux juifs d’Egypte. C’est dans les années 50, Nasser arrive au pouvoir, Hollywood-sur-Nil (le cinéma égyptien) fait rêver le monde arabe, Le Caire et Alexandrie connaissent les dernières heures de leur cosmopolitisme, l’Etat d’Israël vient d’être créé aux portes de l’Egypte. Dans les studios de la Kayro Films, le réalisateur est interpelé par la lecture d’une coupure de journal qui visait directement l’un de ses chefs-d’œuvre soulignant que « Une lecture plus attentive nous dévoile que ces films sont en réalité des outils de propagande. A notre sens, Bolbol (le héros du film Bolbol Bey) est dangereux parce qu’il réussit à exprimer sa conception des relations sociales et politiques entre Juifs et non-Juifs ». Le ton est donné, les évènements s’accélèrent mêlant fiction et réalité.
Sur les traces d’un réalisateur aventureux et séduisant
Kayro qui essaye de se détacher de ces polémiques antisémites se retrouve embarqué dans un tourbillon d’évènements, entouré de personnages truculents : entre ses deux sœurs Vivie et Nelly, communistes, Warda, sa maîtresse et secrétaire qu’il entretient financièrement et honore quotidiennement, son fidèle premier assistant Mansour, présent en toutes circonstances, son beau-père, Zaki, riche industriel dans le textile, Sett Latifa qui travaille à la prison en contrebas de la Citadelle.
A travers des entretiens (fictifs) et une Histoire mouvementée en toile de fond, Paula Jacques a donné vie à ce Kayro Jacobi, tellement égyptien, l’un des représentants de cette grande communauté des Juifs d’Egypte, qui ont du, en 1956, quitter leur terre natale. Tout comme Paula Jacques qui est née au Caire, on les retrouve aux quatre coins du monde, avec au fond du cœur, une nostalgie de l’Egypte d’avant Nasser.
“O nuit ô mes yeux Le Caire/Beyrouth/Damas/Jérusalem”, de Lamia Ziadé aux éditions P.O.L.
En feuilletant ce roman graphique, je suis littéralement tombée sous le charme de ses illustrations à la gouache, tellement émouvantes, véritables images d’un Orient disparu qui nous transporte du Caire à Beyrouth, de Damas à Jérusalem. Et dès que l’on entre dans le texte, on se retrouve projeté dans l’histoire et les aventures à rebondissements des plus grandes voix de l’Orient : Oum Kalsoum, Asmahan, Fayrouz, Tahia Carioca, Samia Gamal, Leila Mourad, … on passe d’une capitale à l’autre, d’un casino à un cinéma. A l’austérité d’Oum Kalsoum, surnommée l’Astre de l’Orient, fille d’un imam, qui vouait une admiration sans limite au président Nasser, s’opposent les frasques de sa grande rivale artistique, Asmahan, issue d’une famille druze qui, après un bref mariage, divorce et se lance éperdument dans une vie décousue, de flirts d’un soir, noyés dans l’alcool, le jeu et les mondanités, sur fond d’espionnage, avant de disparaître prématurément à 27 ans.
Le Proche-Orient, ce lieu d’art
Et que dire des quatorze maris de Tahia Carioca, de la conversion à l’Islam de Leila Mourad, juive de naissance, de l’amour de Samia Gamal et de Farid El Atrache (frère d’Asmahan). Que de personnages et de destins s’entrecroisent dans cet Orient d’un autre temps que l’on aborde, sous l’angle de la musique et du cinéma. 125 tranches de vie, lieux, évènements qui transportent notre imagination à travers 400 illustrations, c’est un siècle de Proche-Orient que l’on dévore à travers les 576 pages de cet ouvrage hors catégorie, qui garde une place privilégiée dans ma bibliothèque. Lamia Ziadé, qui est née à Beyrouth et vit à Paris, a signé un ouvrage exceptionnel qui charmera tous les amoureux de l’Orient, comme il m’a séduite dès sa couverture.
La libraire : Agnès Debiage
Agnès Debiage a mené une trépidante vie de libraire francophone en Egypte pendant plus de 20 ans, sillonnant les routes désertiques de ce grand pays pour aller faire découvrir les livres aux plus jeunes, créant une librairie francophone, L’Autre Rive, à Alexandrie, là où il n’en n’existait plus, et fondant Oum El Dounia, la première boutique-librairie au Caire, en bordure de la place Tahrir, véritable balcon sur les prémices, le déroulement, les suites de la révolution de 2011. Rentrée en France depuis un an, elle a laissé une partie de son cœur sur les rives du Nil, dont elle suit l’activité politique, économique et littéraire assidument, et est depuis 2014 la vice-présidente de l’AILF, qu’elle a co-fondée en 2004 avec d’autres libraires du monde.