Ils s’appellent Frédéric Potier, Thomas Bronnec, Dominique Manotti, Jérôme Leroy et ils s’emparent de la politique et du social pour créer des fictions puissantes qui emmènent le lecteur dans les coulisses du pouvoir. Avec réalisme, suspense, rebondissements. Du très bon roman noir mais pas seulement. Enquête et rencontres.
Par M.Fargal
Sans saveur. Pour les observateurs la campagne de l’élection présidentielle n’avait pas de relief, pas de rebondissement, pas de surprise. Le scénario était écrit à l’avance et tout s’est passé comme prévu, ou presque. Bref la politique aurait perdu son charme romanesque avec des personnages haut en couleurs, dignes des “tontons flingueurs” ou du “Parrain”. Et si aujourd’hui le roman de la politique s’écrivait en noir ? “Le cadavre, c’est la démocratie française“, Frédéric Potier présente ainsi son thriller politique, “La menace 732”, qui vient de sortir à l’Aube Noire. L’histoire : Après l’élection présidentielle des groupuscules d’extrême droite préparent un coup d’État. Une plongée dans les arcanes du pouvoir, dans les salons feutrés et sous les ors de la République. Un roman présenté comme un thriller politique. Une première, car jusqu’ici la politique était surtout représentée dans des romans noirs.
Visiter les caves de la République ou les coulisses du pouvoir.

Frédéric Potier, auteur de “La menace 732”, photo Patrice Normand
“Dans un thriller il y a du suspens c’est palpitant, dit Frédéric Potier. Le lecteur est pris par des sensations fortes“. A l’inverse, pour Dominique Manotti “dans le roman noir le lecteur vit avec le gangster, le fraudeur, il permet d’analyser la place du crime dans notre société. Ce n’est ni un accident, ni un acte individuel mais un rouage permanent de la machine sociale.” Selon Alice Moneger, directrice éditoriale des éditions Alibi, “c’est devenu un genre. Il permet de parler des coulisses. Les thèmes sont assez universels : le pouvoir, la corruption et les institutions. Des romans à clé où on peut reconnaitre des gens au pouvoir”. Selon elle, dans ce style, quatre auteurs sortent du lot : Jerôme Leroy (Les derniers jours de fauves, éditions la manufacture des livres. Nous vous en parlions ici ) Thomas Cantaloube (“Requiem pour une république”, Série noire, Gallimard, nous vous en parlions là) Fréderic Paulin (la trilogie Tedj Benlazar aux éditions Agulo noir) et Thomas Bronnec ( “La meute”, éditions les arènes, nous vous en parlions là). Alice Monéger précise : “certains sont journalistes et ils savent décrypter l’info“. Thomas Bronnec explique qu’il a pu écrire sur des choses qu’il voyait et faire le lien entre les événements. Ainsi les lobbyistes à Bercy, dans “les Initiés” ou le rôle des médias dans “La meute.” Il publiera en septembre prochain “Collapsus” en Série noire / Gallimard”.

Alice Moneger, directrice des éditions Alibi
L’expérience, les choses vues, Frédéric Potier s’en sert. Dans la vie, il est préfet ; dans un roman (noir ?) on écrirait : serviteur de l’État. Un discours à écrire à la dernière minute, des dialogues entre les politiques et la DGSI, il n’est pas journaliste mais il a vécu le cœur de son roman. Il y a donc ceux qui écrivent et analysent ce qu’ils voient, puis il y a ceux qui écrivent du noir politique par réaction. Dominique Manotti est devenue auteure de “romans noirs sociaux”, et donc politiques, par réaction à la gauche au pouvoir et ses espoirs déçus, dans la lignée des combats des années 70 (“Ces moments qui commencent dans l’enthousiasme et finissent dans la dictature.”). ” Le politique qui m’intéresse, ce ne sont pas les rouages des partis mais les rouages de la corruption et leurs conséquences économiques et sociales. Ainsi “Racket” (Les Arènes), raconte la vente d’Alsthom à General Eletric, c’est un roman autant économique que politique. Le choc ce fût “L.A Confidential” de James Ellroy, je comprenais plus la société américaine que si j’avais lu un pensum. Je me suis dit moi aussi je peux le faire.” Car le roman permet de dire des choses que les essais ne permettent pas.
Des témoins authentifiés.
Frédéric Potier a signé des essais politiques avant de se lancer dans la fiction, Thomas Bronnec est journaliste. Alice Monéger
explique que “la fiction apporte une liberté que ne permettent pas essais et articles. On n’est pas embêtés car on peut se retrancher derrière le roman. Les faits et les personnages sont issus de l’imagination de l’auteur et on touche un autre public, plus large.” Et de préciser que “cela reste une littérature pour ceux qui s’intéressent à la politique et aux arcanes du pouvoir”. Dominique Manotti ajoute : “ Si le roman est réussit le lecteur à l’impression d’avoir vécu l’histoire et cela le marquera plus qu’une étude historique.”
Alibi a récemment publié “Ma vérité sur l’affaire Boulin” de l’ancien commissaire Gilles Leclair. Un retour, par un des premiers enquêteurs, sur l’enquête de la mort de Robert Boulin, ministre de Valéry Giscard d’Estaing. “On aurait pu en faire un roman, mais c’est un témoignage. L’auteur décortique les PV de l’enquête qu’il a vécu. Ça n’a pas la même portée“, explique Alice Monéger.
Le témoignage, qui permet de rendre véridique le roman, c’est essentiel pour attraper le lecteur. Dominique Manotti fonctionne au coup de cœur pour une info. Elle flashe et se lance dans l’écriture mais après une véritable enquête, quasiment toutes les infos sont ouvertes, c’est à dire visibles par tout le monde. “Je ne change pas les faits. Je ne cherche pas à connaitre les vrais personnages, par contre ils sont romancés et je les oblige à faire ce qu’il s’est passé dans la réalité. Et quand je me sens solide je rencontre un certain nombre d’acteurs de la réalité. Le roman ne fait pas peur aux témoins. Ils me parlent plus facilement qu’à un journaliste.” Frédéric Potier a lui travaillé en faisant le lien entre différents faits réels ainsi “les casiers judiciaires des membres du groupuscule d’extrêmes droites sont authentiques. Cette base trés réaliste nourrit la fiction.”
Du mal à s’imposer dans les rayons.

Thomas Bronnec publie en septembre “Collapsus” (Série Noire/Gallimard)
Pour Fréderic Potier “Il y a des modèles de romans politiques entre la blanche et la noire. Ainsi, la trilogie de Marc Dugain débutée avec “l’Emprise”, ou les romans de DOA.” Pour Alice Moneger, le noir politique, ou le thriller politique reste encore une petite exception dans le paysage du polar et du thriller français. “Quand on regarde aux États-Unis, toutes les séries ou films qui se nourrissent de cet imaginaire (House of card, 24 heures…), en Italie, avec Giancarlo de Cataldo qui écrit sur les liens entre les politiques et la mafia , notamment à Rome. Peut-être qu’en France on respecte plus les institutions, peut être que chez nous les serviteurs de l’état sont plus propres, avec un sens du service public plus ancré. Peut-être… “
Dominique Manotti précise “chez nous, on n’aime pas l’histoire de France, on préfère le roman national” et ajoute “toutes les mafias (au sens large) n’existent que par leur rapport au pouvoir politique. Elles ne tiennent pas seules.” Thomas Bronnec lui est plus catégorique encore : “Peut-être que le personnel politique aujourd’hui est moins romanesque.” L’avenir du politique noir reste (encore) à écrire, pauvre Marianne… Quoique… Avec ces auteurs, il est entre de bonnes mains.
Leurs auteurs.
Nous avons demandé aux personnes interrogées quels sont leurs auteurs “noirs” préférés.
Thomas Bronnec :
– Don WINSLOW
– Sébastien JAPRISOT
– Philip KERR
– Graham GREEN
– David PEACE
Dominique Manotti
– Dashiel HAMMET (La clé de verre)
– Ed McBAIN ( 87ème district)
– James ELROY (la trilogie de Los Angeles)
– Leonardo SCIASCIA
– Giancarlo de CATALDO
Alice Moneger
– Philip KERR
– Denis LEHANE
– Elisabeth GEORGE
– Caryl FEREY
Frédéric Potier
– James ELLROY
– Fred VARGAS
– GIACOMETTI/RAVENNE
– DOA
