Pour sa rentrée, Frédéric Potier a lu un essai vivifiant sur les professeurs. Ces hussards noirs de la République qui sont – toujours – les héros du mois de septembre, mais aussi tout au long de l’année.
Voilà, c’est la rentrée. La vraie. Celle des réveils à 6h45, des petits dej engloutis en écoutant Léa Salamé et Nicolas Demorand, des cravates nouées en vitesse et des cartables attrapés à la volée. Un personnage majeur de la République incarne cette période de l’année : c’est le prof, l’instit, le maître, l’enseignant… désolé pour le caractère non-inclusif de l’énumération…
A force de compter sur lui à chaque rentrée, on l’avait presque oublié. Question rituelle : « Ça va mon/ma chéri.e avec ton/ta nouveau/nouvelle maître/maitresse ? ». (Notez je vous prie cette belle phrase inclusive, je fais des efforts… mais ça suffira amplement pour cette chronique). Réponse invariable de l’enfant : oui. On n’en saura pas plus. Du moins avant l’inévitable réunion parents/prof qui vous scie le dos en vous obligeant à vous asseoir sur des bureaux conçus pour des lutins d’un mètre dix.
Il faut donc rendre grâce à Iannis Roder (nous vous avions parlé de l’un de ses précédents livres, ici), qu’on ne présente plus, mais rappelons qu’il est professeur d’histoire-géo en collège en Seine-Saint-Denis, d’avoir synthétisé plusieurs enquêtes de la Fondation Jean Jaurès et de l’IFOP pour nous dresser non pas une étude sociologique des profs mais un portrait sensible du métier de prof. Tout est résumé dans le titre, sous forme interrogative, « prof, mission impossible ? » tant les attentes des parents, des institutions et plus largement de la société sont immenses envers ce corps de métier pas comme les autres.
Alors justement, que pensent les profs de leur métier ?
Tout d’abord, avec chiffres à l’appui, l’auteur nous montre que les profs considèrent dans leur immense majorité leur travail comme plaisant (ouf), même si les questions de discipline et de sécurité semblent bien prégnantes dans le quotidien des fonctionnaires opérant dans le réseau d’éducation populaire.
Mais surtout, ce que montre l’ouvrage c’est que le milieu enseignant n’est plus monolithique. Le temps des hussards noirs de la République est
(hélas) largement révolu. Les profs écoutent de moins en moins Radio France, ne s’assurent plus automatiquement à la MAIF et ne votent plus forcément socialiste (Benoit Hamon s’en est aperçu…). Plus grave, l’ouvrage documente une forme de « fracture générationnelle » grandissante sur la question des valeurs et de la laïcité. Là où les plus âgés restent attachés à une application stricte de la neutralité religieuse, plusieurs indicateurs témoignent d’une percée importante d’une vision plus accommodante de la laïcité. Pour ne donner qu’un chiffre, 38% des jeunes enseignants se déclarent favorables au port de signes religieux ostentatoires pour les agents de l’Etat dans le cadre de leurs fonctions (deux fois plus que le reste des Français)… au secours ! « Charlie, défend moi ! » comme chantait Noir Désir dans un Jour en France en 1996 (je sais, cela ne nous rajeunit pas).
On mesure l’ampleur du chantier de la formation philosophique et civique des jeunes enseignants de demain si on reste attaché à une mission émancipatrice de l’Ecole de la République. Il y a du boulot pour que soit bien clair dans les esprits que « la loi divine, jamais, ne doit être supérieure à la loi de la République » comme l’écrit dans sa préface le jeune et prometteur Maire PS de Montpellier Michael Delafosse.
D’ailleurs, afin de revenir aux fondamentaux, les éditions de l’Aube ont eu l’excellente idée de republier la lettre de Jean Jaurès aux instituteurs et aux institutrices de 1888 dans une petite version illustrée par Pascal Lemaitre et postfacée par l’ancien recteur Christophe Prochasson. Peut-être vous souvenez vous que ce texte avait été lu lors de l’hommage rendu par la Nation à Samuel Paty.
J’en retire cette supplication lumineuse de Jaurès, jeune député et lui-même enseignant : « Vous tenez en vos mains l’intelligence et l’âme des enfants ; vous êtes responsables de la Patrie ».
Mesdames et Messieurs les enseignants, chers maîtres et maîtresses, bonne rentrée à vous aussi. May the force (and Jaurès) be with you !
Iannis Roder, “Prof, mission impossible ?” Editions de l’Aube / Fondation Jean Jaurès
Lettre aux instituteurs et institutrices, Jean Jaurès, Editions de l’Aube /Fondation Jean Jaurès


