Son one-woman show “Jaune Bonbon” a eu les faveurs d’un Yann Moix enthousiasmé. Mais la relation de Kee-Yoon à la littérature ne saurait pas s’arrêter en si bon chemin. L’humoriste au passé d’avocate pénaliste a donc raconté à Ernest son rapport aux livres. Rencontre.

Ernest : Ton goût de la lecture, d’où vient-il ?
Kee-Yoon Kim : Je suis enfant unique, tout simplement ! J’ai passé beaucoup de temps seule, dans ma chambre. Je lisais énormément quand j’étais petite. Tout ce qui me tombait sous la main ! Et j’allais très souvent en librairie acheter plein de livres. J’en lisais deux, trois par semaine ! J’étais une sorte de petite geek des livres avant l’heure. C’est génial car c’est ce qui te forme. En réfléchissant aux réponses que je voulais donner pour cette interview, je me suis longuement interrogée sur mes auteurs fétiches. Et finalement, c’est compliqué. Il y a ceux vers lesquels je reviens : les poètes. J’écoute une symphonie de Mahler et je lis Rimbaud. Et ça me pimp’ ! Ca me remonte !
Alors plutôt que de parler d’auteurs fétiches, parlons plutôt d’auteurs préférés…
Sans hésiter, ceux que j’ai lu adolescente. C’est à cet âge que tout se joue, que la littérature s’imprime dans le cerveau et te marque violemment. Les mots ont un impact. Aujourd’hui, si je relisais Jane Eyre, peut-être que ça n’aurait pas autant d’effet que lorsque j’avais 14 ans. A l’époque, cette lecture m’avait collée au plafond !
“J’étais une sorte de petite geek des livres “
Quel genre de livres aimes-tu lire aujourd’hui, vers quels types de romans te diriges-tu lorsque tu entres dans une librairie ?
Plutôt que d’aller acheter des livres, j’ai tendance à faire une chose assez simple : je pique beaucoup ceux de mes amis ! Et c’est aussi dû au fait que lorsque je ne suis pas emportée par un roman, je le lâche sans attendre d’en découvrir la fin, j’ai un peu honte de le dire… Je ne suis pas du genre à forcer. J’admire les lecteurs qui le font, c’est très respectueux de l’œuvre des auteurs, mais moi je n’y arrive pas. Récemment, j’ai adoré “Théa” de Mazarine Pingeot et “L’éternité de Xavier Dupont de Ligonnès” de Samuel Doux.
“On nous impose des lectures qui collent mal avec notre âge”
Y a t-il des auteurs que tu te promets de lire un jour, en dégageant le temps nécessaire pour le faire ?
Globalement, je n’ai toujours pas fait le tour de tous les classiques : il m’en reste encore tant à découvrir ! Quand j’aurais un peu de temps, je lirai Proust. Ça manque à ma vie, je le sais. J’ai dû essayer trop jeune, c’est souvent le cas d’ailleurs. On nous impose des lectures qui collent mal avec notre âge. On les lit en passant à côté. Balzac par exemple, j’avoue que j’entre moins dedans.
Et des auteurs que tu maîtrises totalement, que tu as beaucoup lu ?
Personnellement, j’aime beaucoup la poésie : Eluard, Rimbaud… Adolescente, j’étais assez fétichiste ! J’avais lu toute la fresque des Rougon-Macquart de Zola. Je pourrais aussi citer Dostoïevski. Et Zweig bien sûr !

Zweig, c’est très générationnel finalement. Et très prisé par les lectrices étrangement…
Ah oui ? Et cela s’expliquerait par quoi ? Le romantisme ? Moi, ce n’est pas tellement ça qui me mène à lui. Plutôt la justesse psychologique de ses personnages et de son écriture. Zweig a un vrai regard. Je me souviens notamment de la nouvelle “La Peur” où l’on trouve une description très fine de ce phénomène. C’est exceptionnel.
Elle a eu des résonances dans ta vie, cette nouvelle ? Quand on connaît ton parcours, pour le résumer ce grand saut qui te fit passer d’une vie d’avocate pénaliste à celle d’humoriste, il doit forcément y avoir une maitrise de ce sentiment de peur…
Je pense que la peur, ça parle à tout le monde. Voilà pourquoi Zweig est aimé par autant de gens. Pour en revenir à mon cas personnel, c’est au moment de la transition, après avoir pris la décision de quitter ma carrière d’avocate que je me suis posée ces questions sur le phénomène de peur et les meilleures façon de le surmonter. Ça m’interroge beaucoup. La peur est aujourd’hui omniprésente. Elle nous empêche de vivre. Beaucoup de gens se cachent derrière des faux-semblants pour ne pas la voir. J’essaie de traquer cet obstacle numéro un dans ma vie et de l’éradiquer, par principe !
“Les frères Karamazov, ça m’a tonitruée !”
Tu as donc une première vie pendant 25 ans, puis cette vie d’artiste. A-t-on vraiment les mêmes lectures quand on change de vie ?
(Long silence) Voyons… Avant je lisais de vrais récits, comportant de l’action. Peut-être qu’aujourd’hui, je lis plus de poésie. Ca me rassérène. La plupart des lecteurs ouvrent un roman pour l’excitation que procure le fait de découvrir d’autres vies que la leur. Moi, de l’excitation dans ma vie, j’en ai pas mal ! Donc j’ai plutôt besoin de choses apaisantes, belles. Gracieuses ! Plus lentes aussi. Je recherche sinon le contemplatif au moins l’esthétique…
Et puis je vois plus de films. Quand j’étais petite, je me dirigeais uniquement vers la lecture et l’opéra – ma mère est cantatrice. Mes parents n’étaient pas cinéphiles donc les livres avaient toute la place. Le cinéma est venu plus tard, vers vingt ans. Aujourd’hui, le spectre est plus large et je me nourris de plus de formes différentes d’Art.

Avec l’âge, est-ce qu’on peut toujours avoir des chocs littéraires d’après toi ?
Oui, oui ! Par exemple, Les frères Karamazov. Je l’ai lu pour la première fois il y a deux ou trois ans. Ça m’a sciée. Dostoïevski, c’est fort. J’avais déjà lu Crime et Châtiment et l’Idiot. Mais Les frères Karamazov, ça m’a tonitruée ! C’est encore un classique. Je suis plutôt portée sur les auteurs morts, pas trop sur la modernité. C’est mon seul conservatisme !
Les 10 livres favoris de Kee-Yoon
Jane Eyre – Charlotte Brontë
La Terre – Émile Zola
Antigone – Sophocle / Jean Anouilh
Fragments d’un discours amoureux – Roland Barthes
Le Tour du Malheur – Joseph Kessel
La Promesse de l’aube – Romain Gary
Les Frères Karamazov – Fiodor Dostoïevski
Capitale de la douleur – Paul Eluard
La Reine Margot – Alexandre Dumas
Une Saison en enfer – Arthur Rimbaud



