Ernest poursuit son anti-journal de confinement en interrogeant des auteurs et des autrices sur ce que cette période produit sur eux. Après Olivia Elkaim, après le papier de Laurent-David Samama, aujourd’hui c’est Diane Brasseur qui nous raconte. Si elle se remet doucement à écrire, ce n’est pas vraiment pour un roman, mais pour une commande qu’on lui a passé. Sinon, elle n’en serait pas capable.
Photos Patrice Normand
Nous avons l’image d’Epinal de l’écrivain qui pour écrire et pour créer se confine. Alors, ce confinement, idéal pour créer ou destructeur ?
Je pencherais plutôt pour la destruction. En effet, depuis le début, je n’avais pas du tout écrit. Très bizarrement, l’écriture me paraît vaine. Voire, même dans le cadre des « journaux de confinement » un brin indécente. Depuis quelques jours seulement, j’ai repris la plume pour un travail que je dois absolument réaliser. C’est une commande. C’est pour aider quelqu’un à écrire sa propre histoire. Ce n’est pas pour écrire de la fiction que je ne parviens pas du tout à formaliser pour l’instant.
Arrives-tu à définir ce qui te manque pour pouvoir créer ?
C’est difficile à dire précisément. Clairement, si l’écrivain est amené à s’isoler pour écrire, il est toujours nourri par ce que l’interaction avec l’autre et le monde extérieur lui apporte. Sans ces interactions qui sont le terreau obligatoire de toute fiction, notre capacité à mettre le monde en fiction est asséchée. Dans le geste d’écriture, il y a ce moment jouissif où tu t’arrêtes pour créer alors qu’autour de toi le monde est en mouvement. Tu fais une pause alors que le mouvement continue. Là, c’est l’inverse, le mouvement du monde est arrêté. Toi aussi. Tu ne profites plus de ce mouvement lointain pour rythmer ton moment de pause et surtout ton écriture. C’est la différence majeure. Le mouvement de l’écriture, pour être efficace, doit être contraire à celui du monde.
Cette sensation de vide te fait-elle peur ?
C’est une bonne question. Je ne sais pas dire si c’est de la peur ou autre chose. Je n’ai pas de réponse figée. Évidemment, on se demande si cela reviendra. Si l’envie et la capacité reviendront. Mais cela ne reste pas longtemps. Surtout cette peur panique revient de manière régulière à chaque fois qu’il s’agit de commencer un roman. On a toujours ce moment de flou, de doute, d’incertitude. Cela fait même partie du voyage, je dirais. Ce qui est très présent, en revanche, dans cette période si particulière c’est une incapacité réelle à se projeter dans le demain.
“L’écriture a été un peu remplacée par l’écoute de podcast. La voix nous transporte et nous en avons besoin en ce moment”.
Tu n’écris pas, ou pas beaucoup, parviens-tu à lire ?
Oui globalement. Mais moins que ce que je pensais. L’expérience sensible qu’est la lecture dans cette période compliquée peut être à la fois salvatrice mais aussi inquiétante. Par exemple, je sais que j’aurais dû mal à lire en ce moment « D’autres vies que la mienne », d’Emmanuel Carrère, alors que c’est l’un de mes livres de chevet. L’activité qui a pris une grande importance ces derniers jours est l’écoute de podcasts. J’en écoute de nombreux chaque jour et cela fait un bien fou. La voix nous transporte, ailleurs. C’est aussi de cela dont nous avons besoin aujourd’hui.