Britney, Brad, Jean-Jacques, et les autres. Jamais peut-être la pop culture n’aura été aussi tendance dans la sphère intellectuelle. Blanche Leridon se plonge dans cette soudaine passion.
Du plaisir coupable à l’occupation louable, la pop culture serait-elle enfin reconnue comme un sujet sérieux ? L’année 2023 en est l’implacable démonstration, avec la publication d’ouvrages aux thèmes aussi remarqués qu’inattendus. C’est l’ancien ministre de la culture et académicien, Frédéric Mitterrand, qui ouvre le bal en février 2023, en consacrant une hagiographie à son héros américain : l’acteur et sex symbole Brad Pitt. Il est suivi dans son élan par l’historien Ivan Jablonka, qui publie, en cette rentrée, une somme de 400 pages dédiée au chanteur préféré des Français, Jean-Jacques Goldman. Quelques semaines plus tard, c’est au tour de la romancière multi-primée Emmanuelle Bayamack-Tam (aussi connue sous le nom de Rebecca Lighieri) de faire paraître aux éditions P.O.L Autopsie mondiale, pièce de théâtre dont les deux personnages principaux sont… Britney Spears et Michael Jackson ! La pièce, jouée en ce moment au Théâtre de la tempête, interroge nos rapports à la célébrité, de l’adulation sans borne à la condamnation sans nuance.
Qu’un ancien ministre académicien (le livre est d’ailleurs signé, sur sa couverture aussi kitsch que ronflante, Frédéric Mitterrand, De l’Académie),
un normalien agrégé d’histoire et une lauréate du prix Médicis s’emparent de ces personnages n’a rien d’anodin : leurs héros sont une matière vivante dont l’exclusion millénaire du champ des études sérieuses devait être réparée. Fini, donc, la culpabilité, on peut désormais lire des pages et des pages sur Goldman et Britney avec le même esprit de sérieux que les lecteurs du dernier Thomas Piketty / Julia Cagé.
Bien sûr le phénomène n’est pas nouveau, ni révolutionnaire. Il a son précurseur de génie, Roland Barthes, qui était le premier à déplorer dans ses Mythologies “une de nos servitudes majeures : le divorce accablant de la mythologie et de la connaissance”, lui qui parlait avec une intelligence toujours équivalente (un peu trop ?) de mode, de bifteck, de photographie ou, évidement, d’amour par fragments. Mais en dépit de sa notoriété, Barthes n’a pas véritablement “fait école”, ni formé de puissants héritiers. Beaucoup revendiquent son influence, mais rares sont ceux qui s’inscrivent dans sa droite lignée. Son combat de l’époque – celui de mêler, sans hiérarchie ni préjugé, les disciplines et les sujets – n’a que partiellement avancé depuis sa mort en 1980. Dans un pays où la culture académique compartimente et segmente, l’entrée d’une matière présumée banale dans le champ des disciplines que l’on dit “nobles” n’avait rien d’évident.
Ces dernières années, le sujet a néanmoins progressé lentement. Des ouvrages de sciences sociales, dont on ne peut interroger ni le sérieux ni la légitimité, s’y sont intéressés, je pense notamment au livre du philosophe Richard Mèmeteau, qui propose une approche théorique du phénomène dans son ensemble, ou encore du Dernier brunch avant la fin du monde de Célia Héron et Floriane Zaslavsky qui s’inscrit, pour le coup, dans un héritage barthésien clairement revendiqué. Mais c’est une chose de parler du phénomène de façon globale et – parfois – surplombante et critique (ou gentiment moqueuse) ; c’en est une autre de s’emparer d’un des sujets qui le compose, et de pousser son analyse en suivant les standards des sciences sociales ou de la création littéraire la plus exigeante. Et si les médias s’en emparent de plus en plus régulièrement (tous les journaux et les talk shows télévisés ont désormais leur chronique “pop culture”), le ton et l’espace qui leur sont consacrés est souvent limité, et emprunt d’une ambivalente légèreté.
Ce sont les États-Unis qui, les premiers, ont hissé la pop culture au rang des études légitimes. Les cultural studies américaines – leurs contempteurs le déploreront, leurs défenseurs se réjouiront – y sont pour beaucoup. C’est bien de ces “studies” que se revendique la très prestigieuse École normale supérieure lorsqu’elle décide, avec une audace assez visionnaire, de consacrer un séminaire à la chanteuse Beyoncé. Intitulé “Beyoncé : nuances d’une icône culturelle”, le cours projette, dès sa description, tout l’enjeu qui tourne autour de notre sujet : “Inspiré d’un postulat central des cultural studies, qui entend remettre en cause la scission entre une culture dite légitime et savante et une culture populaire ”stigmatisée”, il se propose d’appréhender dans un ancrage pluridisciplinaire les problématiques que soulève l’orientation artistique de la chanteuse”. Car c’est bien cette “scission entre une culture dite légitime et savante et une culture populaire “stigmatisée”” qu’il faut aujourd’hui dépasser. L’appréhension du phénomène aux États-Unis dépasse d’ailleurs largement le champ littéraire. Au début de l’été 2023, la très puissante Fed, la banque centrale américaine, consacrait un article très sérieux à « L’effet Taylor Swift » sur l’économie américaine. La tournée mondiale de la chanteuse de 33 ans aurait, selon le président new-yorkais de l’institution financière, John Williams, considérablement stimulé l’économie américaine.
Dans son livre Le temps des leaders pop, paru aux éditions de l’Aube, Marion Darrieutort compare Winston Churchill à Beyoncé ou Bob Dylan. Tous, explique-t-elle, sont des leaders pop, en ce sens “qu’ils modifient des perceptions et des façons de faire en s’appuyant sur les autres”. Dans un temps de défiance généralisé, la pop culture reste l’un des éléments qui nous rassemble et nous unit. Faut-il un peu plus de Goldman et de Britney chez ceux qui nous gouvernent ? Une chose est sûre, cette ouverture, cette réhabilitation, forgeront du commun plus qu’elles n’accentueront nos divisions.
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