« Tu vas aimer ». C’est ce que l’on dit lorsque l’on tend le paquet. Dedans, il y a un livre. Ce livre que nous aimons offrir parce que nous avons envie de partager avec le destinataire du cadeau l’émotion qu’il nous avait procuré. Pourquoi offrons-nous ce bouquin-là plutôt qu’un autre ? Ce mois-ci, Raphaël Haroche nous parle de W ou le Souvenir d’enfance . Une discussion douce et intense autour de Georges Pérec mais aussi de l’enfance. Ses sensations, sa lumière comme son déclin. Matière que le chanteur et écrivain fore depuis toujours et qui irrigue son vertigineux premier roman, Avalanche (Gallimard) paru en cette rentrée d’hiver.
Par Pauline Leduc
« Je fonctionne souvent par cycles de lecture. Je ne dirais pas que je suis monomaniaque mais lorsque je me plonge dans l’univers d’un écrivain, j’aime l’explorer. Et offrir ceux qui m’ont fait l’effet d’une révélation. Depuis plusieurs mois, j’ai une période Perec. Je suis un peu obsessionnel de son écriture, du fracas de sa beauté et de sa personnalité. De tout ce qu’il aurait pu accomplir s’il n’était pas parti si tôt. Je l’ai découvert sur le tard. Plus jeune, j’avais certainement feuilleté Je me souviens en trouvant ça charmant. Pour moi, c’était le mec des mots croisés, celui qui se joue des contraintes stylistiques. Mais je ne l’avais pas vraiment lu. Jusqu’à ce que je tombe, il y a 5 ans, sur une délicieuse vidéo des « 25 choses à faire avant de mourir selon Georges Perec ». Il doit avoir 44 ans, soit quelques mois avant sa mort et fume surement sa 77ème cigarette de la matinée en racontant tout ce qu’il aimerait faire. C’est très joyeux, plein de fantaisie. Cela m’a donné envie de naviguer dans son œuvre.
Un livre qui éclaire tous les autres
J’ai commencé par l’éblouissant Un homme qui dort, qui raconte mieux qu’aucun autre l’état de l’adolescence. Sérieusement, chaque ligne y est plus poétique et miraculeuse que la précédente. Ensuite j’ai découvert W ou le souvenir d’enfance. Et depuis, c’est le livre que j’offre le plus souvent. Je n’ai aucune connaissance théorique de l’œuvre de Perec mais je trouve que cet ouvrage est une bonne porte d’entrée, accessible. Il éclaire tous les autres. Une fois qu’on l’a lu, on a vraiment cette impression que l’ensemble de ses livres esquisse une cartographie d’un monde amené à disparaître. Une entreprise de lutte contre l’oubli et l’effacement. Il s’agit de son seul ouvrage autobiographique, du moins en partie. Il est constitué de deux récits enchâssés l’un dans l’autre. D’un côté, une fiction terrifiante portée par un faux souvenir d’enfance. Cela se passe dans une sorte d’île qui paraît enchantée au début jusqu’à ce qu’on s’aperçoive qu’elle est en réalité hantée et gouvernée par des règles fascistes qui jettent de jeunes gens dans des olympiades sanctionnées par la mort. De l’autre, sa vraie histoire d’enfance et c’est la partie la plus bouleversante. Son père meurt en juin 1940 dans un bombardement. Il est envoyé par sa mère à Villard-de-Lans, en zone libre, grâce à un train de la Croix-Rouge. Sur le quai de la gare de Lyon, il lui dit au revoir et ne la reverra jamais. Elle est déportée à Auschwitz. Il apprendra sa mort seulement trois ans plus tard.
Je puise tout dans l’enfance
Le début de sa vie se fait sous le signe d’une tragédie et d’une douleur totale et pourtant la manière dont il l’écrit est totalement dénuée de sentimentalisme ou de pathos. Ce qui lui donne une résonance très forte. Dans notre monde du dévoilement permanent, son extraordinaire pudeur et cette forme particulière de minimalisme me touchent. Tout comme sa manière de transfigurer la Shoah. De mettre des paravents partout. Et cette façon de tenter de reconstituer les souvenirs flottants de sa petite enfance. En règle générale d’ailleurs, les écrivains qui me touchent le plus profondément sont ceux qui abordent cette période. J’aime par exemple absolument tous les livres de Aharon Appelfeld, notamment Histoire d’une vie que j’ai beaucoup offert à un moment. Je suis fasciné par le point de vue des enfants sur le monde. Comme si leurs regards pouvaient faire progresser ou du moins éclairer les adultes que nous sommes devenus. Quand j’ai une inquiétude ou besoin de me recentrer, je parle à l’enfant que j’étais à 7 ou 8 ans. Je retrouve cette sorte de voix qu’on invoque à cet âge-là pour se rassurer soi-même dans la solitude d’une chambre. En tant que lecteur mais aussi en tant que musicien ou écrivain, l’enfance est ce qu’il y a de plus fascinant. C’est là que je vais tout puiser. Dans cette perception du temps si particulière où chaque jour se suffit et est un monde en soi. Ces émotions et sensations à la Calderon dans La vie est un songe.
Un acte parfois intéressé
Pour revenir à W ou le souvenir d’enfance, je l’ai offert à ma mère. On s’offre d’ailleurs beaucoup de livres avec mes parents, au gré de nos
découvertes. Cela n’a pas toujours été le cas même si la lecture a toujours été très présente à la maison. Lorsque j’étais petit, je recevais plutôt des jouets ou des instruments de musique parce que c’est ce qui m’amusait à cet âge-là. Je me souviens que ma grand-mère ukrainienne m’offrait toujours des bouquins pour mes anniversaires, des choses un peu datées comme la Comtesse de Ségur. Et à 7 ou 8 ans, cela me désespérait !
Au-delà de mes parents, je n’offre des livres qu’à un cercle de proches très restreint. Parce que ce cadeau nécessite pour moi de connaître vraiment bien le destinataire. Un peu comme quand on offre un vêtement. Sinon, on risque de tomber complètement à côté ou de faire des choix convenus. Je peux ramener un beau-livre à l’anniversaire d’une connaissance parce que la beauté des images a quelque chose d’universel, elle ne nécessite pas forcément d’être proche. Mais pour le reste il faut de la proximité. Lorsque j’offre un livre c’est qu’il est important pour moi, alors j’ai vraiment envie qu’il soit lu. C’est presque comme d’envoyer un manuscrit ou quelque chose qu’on a écrit à un ami. On a envie qu’il le lise, qu’il nous dise ce qu’il en a pensé et pas d’attendre sa réponse pendant 6 mois. Évidemment ce n’est pas pareil lorsque ce n’est pas son propre livre mais on est quand même dans une forme d’intimité.
Une manière de se relier
En réalité, le livre en cadeau, c’est un acte très intime, quasi instinctif. Et parfois intéressé. Il y a une vieille technique, qui consiste à amener un petit livre qui ne coûte pas cher lorsque vous déjeunez avec un copain afin qu’il se sente obligé de vous inviter à la fin. Cela marche très bien ! Plus sérieusement, j’ai en effet mangé avec un camarade il y a quelque temps. Pendant la conversation, on a évoqué Levinas et je lui ai parlé de Difficile liberté, un texte qui m’a laissé des souvenirs magnifiques. Alors après le repas, on est allé à la librairie et je le lui ai offert, au débotté, avec un petit mot qui détaillait ce qui m’avait touché. C’est une manière de se relier et de mélanger nos imaginaires. Si je sens que mes relations avec un proche se distendent un peu, je peux l’appeler pour lui demander de m’offrir ce qu’il lit en ce moment. Comme si aimer ce qu’ils aiment, permettait de se rapprocher ».
Avalanche, Raphaël Haroche, roman paru chez Gallimard
Retourner à la mer, prix Goncourt 2017 de la Nouvelle, Gallimard
Photo de Une : Marcel Hartmann

