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“Retour à Izieu”

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Dans ce nouvel épisode de son récit du procès Barbie, Stéphane Nivet revient sur la rafle des enfants Izieu.”Les salopards n’aiment pas la lumière de la vérité”.

Episode 1 : “Le diable en France

Episode 2 : “Lyon 1942”

Episode 3 : “La souricière”

Vendredi 22 mai 1987, Lyon, Quai Fulchiron, 11 heures

J’ai pris depuis plusieurs jours mes habitudes matinales dans un café du quai Fulchiron, situé à proximité du Palais de Justice, le long de la Saône, au niveau de la place Bellecour : le « Bar-Tabac PMU Le Bonaparte ». Selon mon horaire d’arrivée, j’y prends un café ou un apéritif, le temps de dégrossir la revue de presse du jour et de lire les papiers de mes confrères sur le procès, notamment ceux, toujours excellents, de Sorj Chalandon dans Libération ou de Frédérique Lantiéri dans le Quotidien de Paris. Mes papiers dans l’autre quotidien, Le Quotidien libéré, ont fait plusieurs fois la une, une première pour moi et je pensais attendre encore longtemps avant le lire du « François Rachet » sur toutes les colonnes. Ma présence dans ce café me permet d’écouter les conversations alentours et d’attraper au vol quelques bribes sur la perception du procès dans l’opinion, au plus près du terrain : sur le zinc. Une odeur mélangée de pastis, de gauloises et de formica baigne cette agora improvisée. Un téléviseur s’épuise dans un coin en diffusant alternativement les courses de chevaux et le journal télévisé. La Une de France dimanche annonce la mort imminente de Guy Lux pour la quatorzième fois de l’année. Des affiches « Un Ricard sinon rien » contemplent l’auguste assemblée. Au comptoir, plusieurs caryatides asséchées par la dipsomanie et le tabagisme soutiennent l’édifice. On disserte sur le conseil des ministres de l’avant-veille lors duquel un politicien intrépide a proposé la création d’une taxe sur l’alcool pour financer les retraites. L’ambiance est donc au coup d’État.

Au bout de cette ligne Maginot poujadiste, j’aperçois un grand homme grisonnant plongé dans Le Progrès de la veille. Il ne participe pas à la camarilla antifiscale du jour. Il marmonne, grommelle même, en lisant un article de ma consœur Odile Cimetière intitulé « Pourquoi sont-ils venus témoigner ? » et il semble, lui, détenir une partie de la réponse. J’engage la conversation en lui demandant, une tournée de Gaillac à l’appui, ce qu’il pense de tout cela. Il s’appelle Victor, « Totor » depuis toujours. Il a un accent lyonnais épais comme un tablier de sapeur. Et il n’est pas content. Il n’aime pas qu’on parle de cette époque, et pour cause. Entre 1942 et 1944, il était employé chez un garagiste de la rue Raulin qui jouxtait alors l’École de Santé militaire, qui, alors, était le siège de la Gestapo. Il fournissait ces messieurs de la SS en véhicules, dûment réquisitionnés par le Préfet Angéli. A fréquenter le quartier, Totor avait fini par s’amouracher d’Andrée, dite « Dédée », une môme vert-de-gris d’origine alsacienne exerçant entre autres talents comme secrétaire-interprète au sein des sections lyonnaises de la SIPO-SD. Victor ne cesse de répéter qu’il ne faut pas remuer cette époque, qu’il pourrait en dire des choses lui aussi, s’il le pouvait.  Engageant la deuxième tournée de vin blanc, je sens – je l’espère en tous cas – que je vais bientôt avoir devant moi un livre ouvert. Il se souvient d’une « commande spéciale » en août 1943. Barbie avait demandé la veille pour le lendemain dès l’aube une voiture avec le plein pour « un long voyage ». Victor avait préparé une Citroën, « une traction avant » se souvient-il. Dans la nuit, une fois la journée passée, Dédée lui avait confié sous l’oreiller à quoi le véhicule avait servi. Barbie, avec deux de ses SS armés et un chauffeur, s’était rendu en Isère pour arrêter le président Albert Lebrun, installé en résidence surveillée à Vizille, et André François-Poncet, l’ancien ambassadeur de France en Allemagne alors réfugié au château de la Condamine à Corenc.

Dans la soirée, Barbie s’était ramené avec ses deux prises de la journée, fier comme Goering confisquant un Fragonard. Il plastronnait et avait fait le tour des bureaux pour raconter son fait d’armes. Après avoir mis la main, en novembre 1942, sur le leader indépendantiste tunisien Habib Bourguiba, planqué par Vichy au Fort de Vancia près de Lyon, il venait d’ajouter une nouvelle tête d’affiche à son palmarès. Il en avait fait grand cas dans l’interview donnée au Stern en juillet 1972. Il avait même reçu les félicitations de Berlin ! Même si cette anecdote m’intéresse au plus haut point mais nettement moins que mon commensal visiblement très ému à l’idée que l’une de ses voitures ait transporté un ancien Président de la République, je tente de le faire parler sur tout le reste : les juifs, les rafles, les confiscations, les dénonciations, les tortures, Jean Moulin, Izieu. Je me rends compte assez rapidement que, du fond de sa fosse de garage, Totor était un Saint-Simon mécanicien qui n’avait rien vu, ou pas grand-chose, à part le corsage et les cuisses de la belle Andrée. Il me lâche en guise de pourboire qu’il a payé le prix cher de ses nuits avec elle : « J’ai pris deux ans d’indignité nationale, prononcés « arbitrairement » par la chambre civique du Rhône à la Libération. Si j’avais été une femme, ces cons m’aurait tondu. De toute façon, Dédée, elle est partie en Allemagne avec un SS début août 1944. Je ne l’ai jamais revue ». Je comprends alors le vertige du juge Riss, chargé de l’instruction du procès Barbie, dans sa quête permanente d’une information nouvelle, d’une piste à explorer, d’un nouveau témoin à entendre et terminant, très souvent, dans une voie de garage.

Dimanche 24 mai 1987, Lyon-Izieu

La semaine d’audience qui s’annonce va être rude et éprouvante. Le président a prévu de commencer les auditions concernant la rafle d’Izieu du 6 avril 1944. Je décide de sortir du rythme des audiences et des témoignages, tous très éprouvants. Il y a deux jours, le témoignage de Lise Lesèvre, qui a elle seule personnifiait le courage, m’avait plongé dans un accablement terrible en entendant les sévices que Barbie lui avait fait subir, en plus d’envoyer à la mort son mari et son fils Jean-Pierre. J’ai besoin, même si l’expression se prête bien mal à la circonstance, « de prendre l’air » et je prends la route pour Izieu, pour voir sur place, pour sentir le lieu, pour comprendre.

Se rendre à la maison d’Izieu, aux confins de l’Ain, de la Savoie et de l’Isère, c’est déjà comprendre une partie du sujet auquel on s’apprête à être confronté. C’est mesurer, chemin faisant, l’immensurable abîme entre la vie innocente de 44 enfants, âgés de 4 à 17 ans, et une haine mondialisée – l’antisémitisme – venue les rattraper un matin de printemps 1944. C’est être pris par cet effroyable jeu d’échelles qui vous oblige en permanence à relier des niveaux d’observations différents, l’un à hauteur d’enfant, l’autre d’une extermination de masse. C’est de cette incapacité à sortir de cette mécanique contradictoire qui a écrasé les distances avant d’écraser les individus, que naît probablement le sentiment d’un drame impénétrable mais aussi celui d’une tragédie universelle. Aller à Izieu, c’est être placé devant un contraste permanent, un clair-obscur déchirant qui vous porte sans cesse de la lumière aux ténèbres, du bonheur au malheur, de la beauté à l’abjection, du paradis à l’enfer.

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Photographie non datée (antérieure à 1946). Maison d’Izieu / Coll. Succession Sabine Zlatin

La maison d’Izieu est belle. Posée sur les contreforts méridionaux d’un chaînon calcaire du Jura dont elle arbore la belle couleur blanche. Elle domine les lieux. Au loin les Préalpes et le Massif de Chartreuse, les lacets lascifs du Rhône, les cascades qui défilent vers lui. C’est un vrai havre de paix et de sérénité que tout portait à servir d’écrin au bonheur de l’enfance, jusqu’à son domonyme, « Villa Anne-Marie », renvoyant au prénom de la fille de la propriétaire des lieux. Ses deux étages, son toit de tuiles arrondies à quatre pans, sa terrasse allongée embellie de fer forgé, sa fontaine élégante quoique vide, son allée de mûriers et ses lilas blancs, l’imposante magnanerie héritée d’un passé séricicole, les pignons à redents de ses dépendances : tout devait paraître immense et merveilleux dans les yeux de ces enfants perdus dans la tourmente. La maison est aujourd’hui une propriété privée et je reste à distance, n’étant évidemment pas le premier à m’en approcher.

Un berger allemand garde les lieux. Je ne suis pas là en reportage : je veux juste ressentir cet endroit. Sur la façade de la maison, la vie des enfants d’Izieu et de leurs accompagnateurs est désormais figée, gravée dans la pierre qui figure leurs noms sur le martyrologe inauguré par Laurent Casanova, ministre des Anciens combattants et des Victimes de guerre, le 7 avril 1946. Je me demande comment on peut arriver à vivre et résider dans ces lieux chargés de cette tragédie, en passant tous les jours devant cette liste d’enfants morts. Je croise en partant une femme qui semble rentrer chez elle en se dirigeant vers la maison. C’est Madame Thibaudier. Sa famille a acheté la maison en 1950. Nous échangeons quelques mots mais je n’insiste pas, presque gêné en ne sachant plus si je me trouvais chez elle ou chez nous, comme si ce drame avait transféré l’acte de propriété du lieu à la collectivité, à l’Humanité. Elle me confie être dépassée par les événements, par ces journalistes, australiens ou japonais, qui viennent subitement à Izieu. Pendant des années, me confie-t-elle, une seule personne venait ici, invariablement : c’était Sabine Zlatin, la fondatrice de la colonie d’enfants juifs. Elle venait deux fois par an, en pèlerinage.

Quand le sous-préfet de Belley, Pierre-Marcel Wiltzer, fait visiter les lieux à Sabine Zlatin, en 1943, il lui lance, serein : « Ici vous serez tranquilles. » Pourtant, le matin du 6 avril, alors que les habitants du lieu participent à la messe du Jeudi saint, une unité de la Wehrmacht venue de Belley et accompagnée par la Gestapo de Lyon, sur ordre de Klaus Barbie, déferle sur la colonie, arrache 44 enfants et leurs 7 accompagnateurs à la liberté et à la vie. Je regarde les lieux avec un sentiment de vide, comprenant brutalement que Barbie avait déclaré la guerre à des enfants, des mômes, dont certains, les plus jeunes, ne savaient même pas qu’ils étaient juifs, que leur acte de naissance allait leur valoir acte de décès. Je n’ai vu qu’une maison et une plaque de noms mais je viens de comprendre enfin, un tout petit peu, ce qu’on entend par crime contre l’Humanité. Je me balade dans le bourg d’Izieu, situé quelques kilomètres au-dessus du hameau. Je sens que la présence « d’étrangers » et de journalistes agace les habitants. Depuis 1944, plane sur le village le spectre d’une dénonciation sur laquelle personne n’a pu poser de réalité soutenable devant un tribunal. Je croise un vieil homme aux abords de l’Église et qui semble un peu ouvert à la discussion. Il a un espoir : que le procès terminé et Barbie condamné, on ne vienne plus remuer ces histoires qui ont empoisonné la vie de ce village de 150 habitants où toutes les familles se connaissent.

Mercredi 27 mai, Lyon, Palais de Justice, Quai Romain Rolland, 13 heures

Les journalistes sont de retour. Certains de mes confrères, obsédés par la vue du bourreau et déconcertés par son absence dans le box, avaient en effet décidé de quitter les lieux et de ne revenir que pour « les moments forts », comme s’il y avait, en la circonstance, « des moments faibles ». Ils n’avaient pas compris que ce procès était, aussi, celui des victimes. Quarante-quatre bouquets de roses ont été déposés sur les marches du Palais de Justice, en hommage aux 44 enfants juifs raflés à Izieu le 6 avril 1944 avant d’être envoyés à la chambre à gaz. Une femme s’avance vers le palais : c’est Sabine Zlatin. Elle est entourée de son avocat, Me Roland Rappaport. Elle n’a raté aucune audience comme elle n’avait raté, depuis 43 ans, aucune de ses visites à Izieu. On l’a vue, parfois, accompagnée de jeunes venus des lycées de la Région. Aujourd’hui est sans doute le jour le plus important de sa vie.

A la barre du Tribunal, elle se présente avec un fardeau sur les épaules et un petit mouchoir blanc qu’elle serre dans ses Capture D’écran 2022 07 21 À 08.57.02mains. C’est une femme hors du commun. Sabina Chwast est née le 13 janvier 1907 à Varsovie, dans une Pologne encore sous domination russe. Militante du Bund, mouvement des ouvriers juifs d’Europe de l’Est, elle est arrêtée en 1923 lors d’une manifestation.  Réfugiée en France comme des milliers de ses semblables, elle s’inscrit comme étudiante en histoire de l’art et fait la rencontre à Nancy de Miron Zlatin, alors étudiant en agronomie, avec lequel elle se marie à Varsovie le 8 octobre 1928. Le couple, installé près de Compiègne puis à Landas est naturalisé par décret du 26 juillet 1939. Elle continue à dessiner, en signant ses œuvres de « Yanka », surnom qu’on lui avait donné enfant. La guerre déclarée, elle devient infirmière militaire au sein de la Croix-Rouge. Révoquée en 1941 du fait des lois anti-juives du régime de Vichy, elle s’emploie alors au sauvetage des enfants juifs au sein de l’œuvre de secours aux enfants (OSE). Elle officie dans les camps de réfugiés, cache des bébés sous ses vêtements pour les exfiltrer et les placer : elle prend tous les risques. Elle a trouvé à Izieu un petit paradis, en zone d’occupation italienne, où elle avait pensé mettre ses enfants juifs à l’abri du monde et de ceux qui voulaient les anéantir. En déplacement à Montpellier lors de la rafle du 6 avril, elle a échappé aux nazis : pas son mari Miron, qui sera exterminé lui aussi; pas Léa, son amie éducatrice qui, elle, reviendra et se présente à la barre juste après elle pour fournir un témoignage revenu d’entre les morts, celui d’une jeune fille qui a accompagné ces gosses dans les camions bâchés, à Montluc, dans les transports jusqu’à la gare de Perrache, dans le train jusqu’à Drancy, dans les wagons plombés jusqu’à Auschwitz, sur la rampe, avant la sélection, juste avant la mort.

Je sors du tribunal écrasé par ce que je viens d’entendre. Je dois parler d’elles, je dois parler d’eux dans mon papier du lendemain. Je remonte la rue de la Bombarde qui jouxte le palais et je me réfugie dans une traboule, seul. Je m’effondre et je pleure sans pouvoir m’arrêter, les sanglots devenant mes respirations. Une fois ressaisi, je me dirige vers mon hôtel, en longeant cette Saône immuablement belle. Sur le quai Romain Rolland puis sur le quai Fulchiron, plus aucune trace de Faurisson et de ses petites gouapes antisémites. Les salopards n’aiment pas la lumière de la vérité.

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