Ce mois-ci, Tanguy Leclerc a voulu découvrir ce qui se cache derrière l’énigmatique couverture de Carnets Clandestins, le premier roman de Nicolás Giacobone. Sous ses airs de thriller, ce huis clos captivant se révèle une satire insolente du milieu du cinéma doublée d’une profonde réflexion sur la création et le génie.
Avez-vous une petite idée, chers abonnés, en lisant ces lignes, du nombre de corrections que j’ai apporté à cette chronique avant de vous la livrer ? Bien sûr je pourrais vous dire que je l’ai écrite telle quelle avec une insolente facilité tant j’ai été inspiré par la couverture de Carnets clandestins. Après tout, il s’agit d’un simple article qui n’a d’autre ambition que de vous faire partager mon coup de cœur. Rien d’insurmontable en soi. Mais l’honnêteté m’oblige à vous avouer que l’exercice s’est révélé plus laborieux qu’il n’y parait. Je ne compte pas le nombre de fois où j’ai frappé sur la touche « retour arrière » de mon clavier, ne serait-ce que pour accoucher d’une attaque qui me satisfasse.
Dans l’édition, on utilise l’expression biffer : action qui consiste à rayer ce qui est écrit. Ces ratures donnent un charme certain aux brouillons que les auteurs multiplient généralement avant de livrer la version définitive de leur manuscrit. Elles suscitent d’ailleurs la curiosité lorsque l’on tombe dessus : quels mots ont été supprimés ? Quelles phrases ont été jugées inadéquates ? Quels passages étaient bancals ? Le mystère qu’elles entretiennent autour d’un texte fait partie intégrante du processus de création. `
De mystère, la couverture de Carnets clandestins n’en manque pas, justement. La tête de mort que forment les lignes barrées sur la page qui sert d’illustration sonne comme un avertissement. Il se pourraient qu’elle dissimule une vérité qu’il n’est pas bon de découvrir. Un secret habilement dissimulé qui, inévitablement, suscite notre curiosité et excite notre imagination. Il se pourrait qu’elles trahissent également un tourment. Celui de l’auteur de ces carnets clandestins, visiblement au bord de la rupture.
” Les gens qui n’écrivent pas n’auront jamais la moindre idée de ce que c’est qu’écrire. “
” Les gens qui n’écrivent pas n’auront jamais la moindre idée de ce que c’est qu’écrire. ” Voilà une phrase d’une prétention sans bornes qui sonne pourtant comme une évidence. Elle résume à elle seule la trame du premier roman de Nicolás Giacobone, scénariste oscarisé en 2015 avec Birdman, le film d’Alejandro González Iñárritu. Celui qui la prononce se nomme Pablo Betances, scénariste de son état lui aussi. Pablo est le narrateur de Carnet clandestins. Il a été kidnappé par le plus grand réalisateur d’Amérique Latine, Santiago Salvatierra, qui le retient prisonnier dans la cave de sa maison. Ce dernier ne le libèrera que lorsqu’il aura écrit un chef-d’œuvre, le scénario du film qui va changer l’histoire du cinéma mondial. Un film qui ” embrasera les salles, pulvérisera tous les records d’entrées ” et décrochera les prix les plus prestigieux. Si Salvatierra en est arrivé à cette extrémité, c’est qu’il a un problème, il ne sait pas écrire. Pire, “ il croit qu’il sait écrire, confie Pablo. Il se croit scénariste. Il se croit auteur de cinéma dans le sens le plus abouti de l’expression. Mais son génie, qui crève l’écran, s’évanouit devant la page blanche. “
Coincé dans cette pièce ne contenant qu’un matelas, un ordinateur portable, la compilation intégrale des Beatles – qu’il vénère – un ukulélé et les œuvres complètes de Borges – qu’il abhorre – Pablo consigne son quotidien dans un cahier dont il prend soin de caviarder le contenu. Il y note ses moindres pensées et ses réflexions sur l’écriture, le cinéma, l’art, les génies respectifs de Peter Shaffer, James Joyce, Samuel Beckett, Fellini, Haneke, Lennon, McCartney… Ce carnet clandestin qu’il dissimule à la vue de son ravisseur est un dérivatif à cet enfermement forcé. Le seul moyen pour lui de ne pas perdre l’esprit et la petite étincelle d’écrivain qui le maintient en vie. “J’écris parce que c’est la seule chose que je sais faire. La seule façon d’exister quand on n’existe pas. Quand j’arrête de taper sur ce clavier, je ne suis rien“, nous avoue-t-il. L’écriture du scénario exigé par Salvatierra est son défi ultime. Un défi écrasant dont il se sait prisonnier. Car l’inspiration ne se commande pas. Lorsqu’elle le fuit soudainement, son blocage s’accroît au fur et à mesure que la pression du calendrier le gagne et se mue en torture psychologique.
Sous ses airs de thriller, Carnets clandestins cache une satire irrésistible du milieu du cinéma. Nicolás Giacobone prend un malin plaisir à jouer avec nos nerfs et ceux de ses personnages pour mieux dénoncer la perversité du processus créatif. Ce huis clos magistral doit surtout se lire comme un vibrant plaidoyer pour la création en général et l’écriture en particulier. Car si Pablo est le fruit de l’imagination de l’auteur, on devine qu’il est son jumeau fictionnel.
Le passage que l’on a aimé
« Écrire droit devant soi sans savoir où on va est plus efficace que d’aller chez le psy. Mais on ne peut pas écrire la version finale d’un scénario en allant droit devant soi sans savoir où on va. On peut écrire le premier brouillon, mais le plus probable c’est qu’il ne reste rien de ce premier brouillon ou quasiment rien. Si vous êtes prêt à juger froidement ce monstre, puis à le réécrire, à jeter tout ce qu’il y aura à jeter même si ce sont des scènes qui en elles-mêmes fonctionnent, alors oui, il est possible d’écrire un premier brouillon en allant droit devant soi sans savoir où on va. Si vous arrivez à la fin d’un brouillon avec l’impression qu’il a été facile à écrire, que l’écriture de scénarios n’a rien de très sorcier, ce brouillon n’a aucune valeur ; Il faut en baver. Il faut se taper la tête contre les murs. Il faut sentir que tout est vain. Il faut se regarder dans la glace et s’appercevoir qu’on a une tête d’idiot ; parce que nous avons tous une tête d’idiot ; et même pire, des yeux d’idiot. Il faut rire comme un dément au moins une fois par semaine. Il faut chialer. Il faut lire ce qu’on a écrit et chialer, pas parce que les scènes sont tristes mais parce qu’elles sont pitoyables. Il faut passer des heures et des heures à envisager d’autres métiers possibles. Il faut passer des heures et des heures à penser à des excuses valables, bien que fausses, qui puissent justifier le fiasco. Il faut penser au suicide. Il faut penser sérieusement au suicide. Il faut rire à gorge déployée de ces pensées suicidaires. Il faut s‘obliger à taper sur les touches, quand on n’a pas envie de taper. Il faut lire ce que l’on a tapé mille fois, deux mille fois, et quand on a l’impression que ce que l’on est en train de lire est bon il faut s’écraser un doigt au marteau. Il faut accepter d’être un écrivain merdique qui essaie d’écrire quelque chose de fantastique, quelque chose de bien meilleur que soi. Il faut comprendre que 99,9% de ce qu’on est, c’est de la merde. Il faut chercher en soi ce 0,1% qui vaut le coup. »
Carnets clandestins, Nicolás Giacobone, 10/18, Sonatine éditions.
Toutes les couv’ attrapées par Tanguy sont là
