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Thomas Snégaroff : “Je donne à lire quelque chose qui explique une part de moi.”

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Prenez un historien spécialiste des États-Unis, rajoutez sa voix de journaliste et ponctuez avec sa plume de romancier, Thomas Snegaroff porte les mots au plus proche de lui. Avec humour, sensibilité et pudeur. L’auteur du remarqué Putzi nous dévoile ses  goûts de lecture et ses habitudes d’écriture, guidé par les petits et grandes histoires du quotidien.

« J’offre des livres que j’ai aimé, en général, et que j’ai lu, toujours. Cela me permet de partager ce qui m’a touché. A chaque fois, j’adapte le livre que j’offre à la personne à qui je le destine. J’essaie de provoquer une réaction ou de stimuler une réflexion. J’aime bien offrir des romans, et pas forcément des nouveautés d’ailleurs. Grâce à mon métier, comme j’en lis beaucoup, j’aime aussi offrir des essais. Bien évidemment, je n’offre pas uniquement des livres mais quand c’est le cas, cela part dans toutes les directions. Je peux aussi proposer des revues. J’ai énormément offert America, par exemple, lorsqu’elle paraissait durant les années Trump.

En littérature, les livres que j’aime tournent toujours autour de la question de l’intime. Mon auteur favori reste, de loin, Guy de Maupassant, grâce à son œuvre romanesque. Il s’inscrit totalement dans le thème de la passion amoureuse ou du désir. Cela rejoint forcément l’intime. C’est pour moi un moyen, non pas de délivrer un message, mais d’aller vers une direction sensible. Il ne s’agit jamais d’une révélation : je n’offre pas des livres pour déclarer quoi que ce soit à qui que ce soit. Je donne à lire quelque chose qui m’a touché et qui peut expliquer une part de moi. Cela peut lancer une discussion… ou pas. D’ailleurs, les livres que l’on offre ne sont pas forcément lus. S’il s’agit de gens très proches, j’explique pourquoi j’offre ce livre. Quand ce sont des gens que je connais un peu moins bien, c’est un geste un peu unilatéral pour faire plaisir à quelqu’un et lui donner envie de découvrir quelque chose, de partager une passion sans que cela ne déclenche forcément une conversation. Quoi qu’il arrive, il s’agit d’un échange.

J’affectionne particulièrement l’idée selon laquelle un livre doit rencontrer “l’horizon d’attente” de son lecteur.

J’affectionne particulièrement l’idée formulée par Hans Robert Jauss, le grand critique littéraire allemand, selon laquelle un livre doit rencontrer 2022.01.08 Lyon Cdf 16“l’horizon d’attente” de son lecteur. Chaque livre devient différent en fonction de celui qui le lit. Un ouvrage me rencontre à un moment de ma vie et de ma sensibilité, mais une autre personne se trouvera dans un rapport totalement différent. C’est toute la question d’offrir un livre que l’on a aimé en se disant qu’une autre personne l’appréciera de la même manière.

J’ai beaucoup offert La montagne magique (Fayard), de Thomas Mann, mais le dernier en date est l’essai de Pascal Ory, De la haine du juif (Bouquins), qui était destiné à un ami qui n’est ni juif, ni antisémite d’ailleurs, il n’y avait pas de message (rires). J’ai trouvé cet ouvrage suffisamment  intéressant, percutant et puissant pour avoir envie de partager avec cette personne ce plaisir de lecture et d’intelligence. J’évoquais précédemment Maupassant, et bien j’ai également pas mal offert Mont-Oriol (Gallimard), qui n’est pas le plus connu de ses romans. Dans le contexte de la crise sanitaire, c’est un roman à redécouvrir ! Il traite du fantasme de la bonne santé. Il y est question de thermes constitués d’eaux apparemment miraculeuses et de la façon dont une partie du monde médical bidonne la réalité pour s’enrichir. On y retrouve la figure du médecin-charlatan qui n’est pas sans rappeler  la polémique qui entoure aujourd’hui Didier Raoult. Je trouvais génial, dans cette période de pandémie, de voir que des médecins, guidés par des raisons financières – ou parfois des passions amoureuses –   exploitent la crédulité des pauvres gens qui veulent juste être soignés.

Concernant l’exercice d’écriture, je suis admiratif des personnes qui écrivent sur des temps donnés. J’en suis personnellement incapable. J’écris quand je peux, de façon continue. Et en même temps, lorsque l’on écrit un livre, on écrit tout le temps. J’ai trouvé cette idée chez Jean-Philippe Toussaint. Il y a toujours l’idée qu’il faut se couper du monde pour écrire un roman. Cela répond à votre question de comment fait-on pour avoir le temps intellectuel d’écrire ? En fait, il dit le contraire et je m’y reconnais pleinement. Il explique que, lorsque l’on écrit un livre, on vit plus intensément les choses parce que l’on se dit que « tout peut faire le miel de l’écrivain ». Il évoque toutes ces petites choses qui font roman en s’inscrivant dans une écriture. On vit davantage car on regarde davantage. Nous sommes plus attentifs à des petites choses qui passent inaperçues dans notre propre rapport au monde lorsque l’on n’écrit pas. Je trouve cela incroyablement juste. D’un côté pratico-pratique, j’écris devant mon ordinateur ou sur un carnet. Cet aspect-là est anecdotique car, en réalité, j’écris tout le temps. Un peu comme un chanteur qui fredonnerait une mélodie, je passe ma vie à ouvrir le mode “page” de mon iPhone pour noter des morceaux de phrases qui me viennent à l’esprit ou que j’entends, des situations que je vois.

L’écriture d’un historien est très cadrée.

L’écriture d’un historien est malgré tout très cadrée. Son travail suit un canon habituel de recherche d’archives, d’accumulation de bibliographies et de la synthèse restituée dans un livre construit en fonction d’une problématique. L’œuvre romanesque n’a rien à voir. Pour Putzi (Gallimard), c’est un peu particulier car j’y ai joint la double dimension d’archive et romanesque. Quand je passe une dizaine de jours dans les archives à Munich, j’y trouve des informations bien évidemment, et en même temps, dans la réalité, la partie romanesque se nourrit de tous les éléments qui n’interfèreraient normalement pas dans un livre d’histoire. Je pense par exemple au temps qu’il fait, à la difficulté d’accéder aux archives, la rencontre avec telle ou telle personne autour de moi. Comme le dit Walter Benjamin, on voit « la main du potier ». On y trouve un côté artisanal. C’est pour cela que je disais que le processus est continu : à partir du moment où cette main est présente, le corps de celui qui écrit l’est aussi. Cela signifie qu’il est présent au-delà du moment de l’écriture à proprement parlé. Tout se joue aussi autour du corps de ce potier.

Capture D’écran 2022 01 28 À 11.37.48Ma vie de lecteur a connu plusieurs phases. A un moment donné, plus jeune, autour de vingt ans, j’ai lu énormément de romans russes. Dostoïevski m’a forgé en tant qu’être humain sur la question de la culpabilité et du mal par exemple. Cela a été très puissant. J’ai creusé avec une littérature dure autour des camps d’extermination. La nuit, d’Elie Wiesel (Editions de Minuit) m’a changé ! Ce livre est insupportable, il m’a tellement bouleversé que j’ai ressenti le besoin d’écrire à Wiesel, pour échanger avec lui.

De façon générale, je suis intéressé par les livres qui parlent de l’Humain dans toute sa complexité. J’ai navigué de Dostoïevski à Proust en passant par Maupassant et les grands romans naturalistes. En revanche, ma limite se heurte à l’autofiction. J’ai un peu de mal avec ce genre. Cela dépend évidemment de comment c’est fait. Je suis assez pudique, donc je pense que tout ne fait pas roman. Certains de ces livres n’intéressent personne à part ceux qui les ont écrits. Pour autant, l’œuvre de Christine Angot me fascine par exemple. Cela rejoint cette notion d’horizon d’attente. Elle dit souvent qu’elle a beau écrire sur la même histoire, elle ne se révèle jamais au même moment et ne rencontre pas, au même moment, l’horizon d’attente de la société. Je trouve cela passionnant et puissant. Cela crée un aller-retour entre le monde et le livre. En revanche, le dialogue entre le nombril de l’auteur et son éditeur ne m’intéressent absolument pas. Rares sont les écrivains d’aujourd’hui qui arrivent à casser ce mur-là. Emmanuel Carrère y parvient. On qualifie ses romans d’autofictions alors qu’ils contiennent très peu de fiction. Il a inventé un genre complètement hydride qui me touche beaucoup.

Enfin, je concède que de nombreuses œuvres de littérature contemporaine ne m’intéressent pas tout. Et je ne suis pas le seul ! Certains romans ont du succès actuellement et seront très vite oubliés car ils sont trop liés à l’époque. Sans parler des essais, un roman qui n’existe qu’à un moment donné m’intéresse peu. Je vais peut-être me faire des ennemis mais je ne suis pas persuadé que l’œuvre romanesque de Michel Houellebecq tienne la durée tellement elle est inscrite dans un temps particulier. On y trouve une pensée universelle de la médiocrité. Cela dépasse de loin notre époque malheureusement. Les références permanentes à l’époque actuelle le contraignent et inscrivent son œuvre dans une temporalité très centrée sur le présent tant et si bien que je l’imagine mal résister à l’épreuve du temps.”

Tous les “Tu vas aimer” sont là.

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