Cette semaine, Frédéric Potier nous parle de déclin, de grandeur, de réaction mais surtout d’ambition pour la France. Vivifiant.
Chères ernestiennes et ernestiens,
Commençons cette chronique par saluer un ouvrage que l’on n’attendait plus. “Entre déclin et grandeur. Regards des Français sur leur pays” un essai qui, en pleine campagne présidentielle, vient nous dire que la France peut être belle et ambitieuse sans se prendre pour le nombril du monde. Enfin ! Alléluia ! Grâce soit rendue à Thierry Keller et Arnaud Zegierman, et aux éditions de l’Aube, d’avoir remis les pendules à l’heure et replacé notre petit hexagone (avec ses outre-mer) de 70 millions d’habitants à sa juste place.
Car dans notre pays, il existe une tradition historique bien ancrée (dont Zemmour est la métastase) qui voudrait que la France ne serait rien si elle n’était pas la meilleure ou la plus admirée des Nations. Nos amis allemands se moquent d’ailleurs gentiment de nous en nous attribuant le sobriquet de “La Grande Nation” (“Die Grosse Nation”), l’expression devant être entendue comme la grenouille de la fable de La Fontaine…
Cette vision réactionnaire voudrait résumer deux mille ans d’histoire à une succession de grands hommes (Clovis, Louis XIV, Napoléon, Clemenceau, De Gaulle) et de quelques femmes (Sainte Genièvre, Jeanne d’Arc…) qui auraient par leur seul génie sauvé la France de la défaite et de la médiocrité. Bref, un récit messianique, romantique et sentimental… pour ne pas dire enfantin.
Or, ce que nous expliquent les auteurs (enquêtes qualitatives et quantitatives à l’appui), c’est que les Français veulent d’abord qu’on règle leurs problèmes du quotidien, qu’on vive mieux, qu’on puisse disposer d’un service après-vente des promesses républicaines non défectueux (qui génère un profond sentiment d’injustice et de discrimination).
Le problème est que la classe politique, dans son immense majorité, fait l’inverse ! “Plutôt que de réparer ce qui ne fonctionne pas, tout en proposant une perspective de moyen terme sur des ambitions allant bien au-delà de la réparation, le personnel politique s’évertue à solliciter la grandeur. Dit autrement, l’argument mainstream des politiques français en campagne consiste à se présenter comme gardien de cette grandeur”. Un peu comme à un ado de 3e qui aurait des problèmes en maths auquel on sommerait de réussir Polytechnique en sautant une classe… On en appelle à la grandeur et l’excellence alors que les bases font défaut.
Keller et Zegierman ont parfaitement raison d’écrire que le mal Français réside dans la préférence pour la posture plutôt que dans la réalité. Il y a urgence à remettre le pays sur un chemin d’avenir plus modeste dans son expression mais plus ambitieux dans ses actes. Abandonner la gloriole jupiterienne pour se tourner vers nos voisins et expérimenter ce qui marche plutôt que se livrer à des incantations grotesques sur le génie national. Au fond, retrouver les leçons des Monnet, Mendès France, Giscard, Veil, Delors, Rocard… qui furent après tout des réformateurs ardents et efficaces. D’autant que la France, si on se détend deux minutes, ne manque pas d’atouts. Ses sportifs excellent au JO, ses écrivains sont lus dans le monde entier et couronnés régulièrement par le Prix Nobel, ses entrepreneurs ont largement pris le tournant du numérique et on s’arrache nos scientifiques. Et je ne parle pas des arts de la table…
Si l’efficacité des services publics n’est pas toujours au rendez-vous, nous disposons d’infrastructures solides et d’un État robuste qui amortit considérablement les crises. Voilà de quoi bâtir un projet politique sur des bases saines sans être traumatisé par les classements internationaux ou bien hystérisé par les médias d’extrême-droite.
La transition est toute faite vers le second ouvrage de cette chronique. Dans un style plus militant et engagé politiquement Frédérique Matonti se
demande aux éditions Fayard “Comment sommes-nous devenus réacs ?”. Vaste sujet. L’auteur y revient sur presque cinquante années de débats pour tracer une matrice intellectuelle allant de la contestation de la pensée de Mai 68 jusqu’à l’éclosion de la mouvance réactionnaire actuelle sponsorisée par le groupe Bolloré. La charge est vive et documentée, même si elle aurait mérité probablement plus de nuances. Mais dans le contexte actuel, il faut bien un peu élever la voix pour se faire entendre… À lire donc pour comprendre cette marche en avant inexorable vers une vision politique passéiste.
À bientôt chers amis pour de nouvelles aventures intellectuelles au pays des idées ! Je vous parlerai la prochaine fois du plus froid des monstres froids, qui n’est pas votre beau-père, mais bien l’État… du moins dans sa vision nietzschéenne.
Adishatz comme on dit chez moi
