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Doit-on vraiment supporter cela ?

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Jérémie Peltier est de retour. Et il est très en forme. Quoique… S’il nous parle de la journée « tant attendue » de mercredi, ce n’est pas pour aller en terrasse, mais plutôt pour relire Bukowski dans des draps propres. Grinçant !

Mercredi. Tout le monde n’a que ce mot à la bouche depuis des jours. On ne compte plus les « Que fais-tu mercredi ? », « Tu viens mercredi ? », « Vivement mercredi ! » envoyés en rafale comme des roquettes. Il est d’ailleurs fou de voir à quel point certains individus mettent autant d’énergie à réserver une fameuse « table » qu’à réserver une maison de vacances en plein mois d’août.

« Vivement mercredi ». C’est ça oui. Le seul fait de vous imaginer sur les terrasses à prendre des photos de vos verres en poussant des cris du type « La première bière youhou ! » me rend déjà totalement dingue. Le fait de voir vos têtes toutes contentes sur BFM expliquant au journaliste pigiste payé au lance-pierre que c’est le plus beau jour de votre vie me met dans un état de nervosité rarement inégalé au cours des derniers mois.

Ah ! Les verres en terrasse à plusieurs, quel enfer mes amis, quel enfer ! Il va falloir écouter de nouveau les avis des uns et des autres sur leur série préférée ou sur les conflits au Proche-Orient, supporter les sourires et les dents dégueulasses qui étaient cachés jusqu’alors sous les masques. En gros, il va falloir faire l’effort de vous voir de nouveau, avoir suffisamment d’énergie pour tenir la discussion, donner de sa personne pour se montrer intéressé par votre vie, votre chat et votre nouvel appartement acheté dans un quartier pourri mais à fort potentiel.

AusuddenullepartEt il va falloir de nouveau inventer mille stratagèmes pour ne pas terminer ruiné dès la première soirée. Certains petits malins ont, depuis longtemps, adopté la « technique du café » pour rester assis en terrasse pour pas un sou sans qu’on puisse les virer pour absence de consommation. Bukowski en parle dans l’une de ces nouvelles :

« Harry venait de sauteur du train de marchandises et descendait à Alameda pour prendre un café à cinq cents chez Pedro. Il était très tôt, mais il se rappela que Pedro ouvrait à cinq heures du mat. On pouvait rester assis pendant deux heures chez Pedro pour cinq cents. On avait le temps de gamberger. On pouvait se rappeler toutes les conneries qu’on avait faites, et aussi les bons moments » [1].

Vous pouvez me remercier pour le tuyau. Sans cette technique, vous auriez été à découvert à la fin de la semaine.

D’ailleurs, en parlant d’argent : vous me faîtes bien rire avec vos « Ça va faire repartir l’économie », « c’est bon pour le tourisme », et patati, et patata… Je veux bien, mais vu que tout le monde va être dans un état lamentable et que personne n’ira donc bosser le lendemain, je me demande comment vous comptez rattraper les points de PIB perdus à cause de votre tant attendu mercredi soir.

La queue du mercredi

Ah, ! Et autre chose sur l’enfer de mercredi : il va falloir faire la queue. Faire la queue pour choisir la table. Tout le monde va se pousser, ça va être insupportable. Et faire la queue pour aller payer en coupant l’addition en six car comme d’hab il faudra couper car plus personne n’invite personne. Faire la queue comme des cons, encore et toujours. Bukowski toujours, dans une autre de ses nouvelles [2], parle de cette fameuse queue (sans mauvais jeu de mots) :

« J’ai réalisé qu’en Amérique, et probablement partout ailleurs, il fallait sans arrêt faire la queue. Nous faisions ça pour tout. Permis de conduire : trois ou quatre queues. Courses de chevaux : la queue. Au cinéma : la queue. Au supermarché : la queue. Je haïssais les queues ».

Donc si vous aimez les queues, très bien, c’est votre droit. Mais ça sera sans moi.

Enfin, dernière chose, il est fort probable qu’il pleuve à torrent ce fameux mercredi. « Il pleut et les gobelets sont remplis de flotte, mais pas grave car on est ensemble » va-t-on entendre ; « La vie est comme un arc-en-ciel : il faut de la pluie et du soleil pour en voir les couleurs » vont oser certains. Oui oui, tu parles. Il pleut, on est trempés, on sera enrhumés. Et tout le reste c’est de la bonne blague.

Restons au lit !

Je vous le dis, tout le monde pense que ça va être chouette alors que ça va nous fatiguer, et qu’on sera vite en manque du seul et unique lieu que nous ne devrions jamais quitter : notre lit.

Et oui, on aime cet endroit. Pour 21 % d’entre nous, c’est l’endroit que l’on préfère dans notre maison ou notre appartement, juste derrière le canapé et le jardin, mais devant la cuisine, le balcon, la douche ou les toilettes. C’est même l’endroit préféré de la maison pour la moitié des 18-24 ans [3].

C’est par ailleurs un excellent moyen de lutter contre la clochardisation, le cancer et la bêtise :

« Tant pis. Je reste au lit. Au moins, tant que je suis dans mes draps, je ne dépense rien, je ne fume pas, je ne bois pas et je dis moins de conneries » [4] nous dit Topor.

Enfin, vous allez vite vous rendre compte que c’est bien la seule « réserve de silence » qui existe encore dans ce bas monde, leChuttersnap DH3nFQWvSr4 Unsplash seul lieu qui va vous protéger du retour du bruit, que vous ne supporterez pas bien longtemps dans ce retour à la normal. Car on s’en est bien passé de ce fameux bruit et de tous ces bavardages. On a réappris à vivre en silence, quand bien même cela allait à l’encontre de l’époque comme nous le résume bien l’historien Alain Corbin dans son merveilleux livre, Histoire du silence [5] :

« Désormais, il est difficile de faire silence, ce qui empêche d’entendre cette parole intérieure qui calme et apaise. La société enjoint de se plier au bruit afin d’être partie du tout plutôt que de se tenir à l’écoute de soi. Ainsi se trouve modifié la structure même de l’individu ».

Mon seul conseil pour mercredi : ne changez rien à part vos draps par rapport aux derniers mois. Et si vraiment vous ne parvenez pas à résister à l’injonction du bruit, préparez votre lit avant de partir rejoindre vos « amis ». Vous serez content de le retrouver et de plonger dedans tout habillé une fois rentré vivant de l’enfer.

[1] Charles Bukowski, « Les tueurs », in Au sud de nulle part, Éditions Grasset et Fasquelle, 1982

[2] Charles Bukowski, « Docteur nazi », in Au sud de nulle part, Éditions Grasset et Fasquelle, 1982

[3] Sondage Ifop pour Tousaulit.com, réalisé par questionnaire auto-administré en ligne du 20 au 21 avril 2021 auprès d’un échantillon de 1 014 personnes, représentatif de la population française âgée de 18 ans et plus

[4] Roland Topor, La plus belle paire de seins du monde, Le Pré aux Clercs, 1986

[5] Alain Corbin, Histoire du silence, Albin Michel, 2016

Toutes les « Chroniques d’arrêt d’urgence » de Jérémie Peltier sont là.

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