Ce mois-ci, dans “Tu vas aimer”, Cyril Jouison est allée à la rencontre de Gaëlle Nohant, romancière fantastique, autrice de l’un des plus beaux livres de ces dix dernières années “Légende d’un dormeur éveillé” (nous vous en avons abondamment parlé sur Ernest, étant même à l’origine de la mise en lumière de ce livre). Il lui a demandé ce qu’elle aimait offrir comme livres. Ses réponses correspondent à l’écrivaine fine, subtile et passionnante qu’elle est.
En résonnance avec La Femme révélée (Grasset) paru en 2020, Gaëlle Nohant nous révèle son intimité avec les livres. Lumineuse et souriante trajectoire d’une conversation autour des mots des autres. Des siens aussi.
« J’offre un livre car, bien avant d’être un écrivain, je suis une lectrice depuis l’enfance. Pour moi, la lecture, et en particulier la lecture de romans, a toujours été un territoire de liberté. Une forme d’école buissonnière. Lire m’a appris l’impertinence, la révolte, la désobéissance. Beaucoup de choses importantes (rires). D’autre part, je trouve que c’est un immense dépaysement. Un livre est toujours un voyage. Un horizon sans limite. Je pense que, dans la période que nous traversons, tout est tellement racorni, tellement rétréci qu’on a du mal à entrevoir un horizon. Alors lire est important. C’est encore plus précieux. La lecture m’a toujours procuré des émotions très intenses. Et ces émotions peuvent nous relier, dans ce moment où nous sommes un peu coupés les uns des autres. Et empêchés de toutes sortes de manières. Beaucoup de gens se sentent très seuls.
Offrir un livre est un acte très intime. Nous offrons quelque chose qui nous a touché. En même temps, c’est un lien particulier. C’est difficile de choisir un livre pour quelqu’un. Si on le connaît bien, on choisit mieux. Mais c’est quand même risqué. Je me suis souvent trompée en offrant des livres. Quand je mets dans le mille, c’est une grande satisfaction. Offrir un livre, c’est une sorte de compromis : on se met à la place du lecteur à qui on va offrir le livre et en même temps, on transmet quelque chose de très personnel. Pour offrir le bon livre, il faudrait pouvoir savoir et deviner ce dont l’autre à besoin à ce moment-là. Beaucoup de choses entrent en ligne de compte. Il y a de bons moments pour les livres, et des rendez-vous manqués.
Par exemple, c’est magique de trouver le livre qui parle à votre tristesse et va la consoler. Celui qui entre en résonance avec ce que vous êtes en train de traverser dans la joie, la peine ou l’espérance. Ce n’est donc pas évident de choisir le bon livre pour quelqu’un (rires).
« Agacée par l’idée de livre qui fait du bien »
Il existe des livres qui soignent. Mais quelque chose à tendance à m’agacer : ce sont ces gens qui disent : « je veux un livre qui me fait du bien ». Je trouve qu’on emploie cela à toutes les sauces, on en fait même un slogan commercial. On vend certains livres comme des doudous ou des berceuses. Or, je pense qu’un livre qui vous fait du bien n’est pas forcément une berceuse. Au contraire, il peut évoquer des choses très sombres, mais avec suffisamment d’humanité, d’amour et de lumière pour nous donner le sentiment d’être accompagnés, éclairés. Je pense à Apeirogon de Colum MacCann (Ernest vous en parlait ici, et s’est entretenu avec l’auteur), sorti à la rentrée littéraire. Ce n’est pas un sujet léger puisqu’il évoque le conflit israëlo-palestinien à travers l’amitié d’un Juif et d’un Palestinien. Ils sont unis par quelque chose de terrible : chacun a perdu une fille, tuée par l
e camp adverse. Ils font partie d’une association qui se réunit clandestinement, Les militants pour la paix. Cette douleur immense les a rapprochés et amenés à entrer dans le point de vue de l’autre. Tout ce livre est construit comme une sorte de kaléidoscope nous amenant vers le dialogue et vers l’humanité. Il n’y a jamais le moindre jugement. Je trouve ce livre lumineux. Et il fait du bien !
“Nous n’avons pas besoin d’un monde aseptisé”
Je ne sais pas si nous avons besoin qu’on nous propose un monde aseptisé ou rassurant alors qu’on vit dans un monde angoissant. Je trouve plus précieux d’avoir des éclaireurs de l’angoisse. Robert Desnos l’a été pour moi. Il l’est toujours. Quand j’avais seize ans, un professeur de Français m’a fait connaître les poèmes de Robert Desnos. Cela a été une vraie rencontre avec un poète et un être humain. Un amoureux de la vie, dont l’optimisme n’est pas naïf. Un rêveur solidement ancré dans le réel. Il a vécu pleinement, sans jamais s’économiser, une vie pauvre, précaire et dangereuse. Il en a fait une trajectoire lumineuse et généreuse. Finalement, un livre est aussi une rencontre avec celui qui l’a écrit. Je conseille Desnos à tout le monde, en particulier en cette période. C’est quelqu’un qu’il fait bon fréquenter, et qui vous rend plus optimiste.
Charlotte Brontë m’a donné envie d’écrire avec Jane Eyre. Je l’ai lu quand j’avais huit ans, sans rien savoir de sa vie. La force de sa liberté, de sa révolte m’a procuré des émotions très intenses. Les plus intenses que j’avais reçues. J’ai eu envie, à mon tour, d’en procurer aux autres. Et puis c’est une auteure et, mine de rien, c’était pour moi une autorisation à explorer des territoires souvent dévolus aux hommes. Il y a certainement quelque chose de ce que j’ai reçu de Jane Eyre dans mes romans. Cette héroïne part avec beaucoup de handicaps. Elle est laide, orpheline et pauvre. Pour autant, elle se tient droite. Elle revendique de faire ses propres choix. Elle impose son exigence, ses principes et ses valeurs. Elle ne se pose jamais en victime. C’est très fort. Ce roman a été le début de mon chemin vers la possible liberté des femmes. Qui n’est jamais donnée d’avance. Il faut toujours la conquérir.
Ces derniers temps, j’ai surtout offert deux livres. Celui d’Anna Hope, Nos espérances (Gallimard). Je trouve qu’avec un sujet modeste, l’amitié de trois femmes à travers le temps à Londres aujourd’hui, nous sommes dans un petit bijou de délicatesse et de lumière. C’est un roman fort et doux à la fois, parfaitement tenu et habité. Il nous réchauffe et on n’a pas envie de quitter ces femmes, on s’attache à chacune.
Le second est Batailles, d’Alexia Stresi (Stock), sorti au mois de janvier. C’est une histoire de filiation, qui traite le sujet grave de l’abandon maternel. Brigitte, la mère, s’en va du jour au lendemain, un peu comme « ma » Femme révélée, et sa fille Rose doit se construire avec ce grand vide. C’est le parfait exemple d’un livre absolument lumineux, au-delà de la profondeur du sujet. On s’y sent bien, on s’attache aux grands et aux petits personnages, grâce au regard et à l’humanité de l’auteure, à sa vision du monde, sa délicatesse et son attachement aux personnages. Ce n’est pas si fréquent et cela me semble vraiment précieux. J’aime ce livre et je l’offre beaucoup.
Quand j’offre un livre, j’essaie de ne pas attendre de retour de lecture. Je sais que la personne peut le lire des années plus tard, ou jamais. Je suis la première à faire ça ! Depuis l’école, j’ai horreur qu’on essaie de me forcer à lire un livre. Comme pour moi, la lecture est un territoire de liberté absolue, j’ai du mal avec ça. Je suis touchée que l’on m’offre un livre, c’est un beau geste d’amitié mais, souvent, j’attends des mois ou des années avant de l’ouvrir. J’attends que cela soit le bon moment, d’aller vers ce livre avec un désir libre, comme si je le découvrais et le choisissais sur une étagère. Alors je dois accorder aux autres la même liberté.
« J’ai aimé offrir ce livre-là à mon père »
Mon père m’a donné quelques livres importants, dans ma vie. Quelques mois avant sa mort, je lui ai offert Confiteor de Jaime Cabré (Acte Sud). J’ai une admiration infinie pour ce roman. Il m’a bouleversée. Je le lui ai donc offert en écrivant sur la page de garde : « tu m’as donné quelques livres très importants. Moi je veux te donner celui-ci. J’espère que, pour une fois, tu le liras ». Sur le moment, il a laissé ce livre entassé avec ceux des années précédentes. Peu avant sa mort, il l’a ouvert et il a lu la dédicace. Là quand même, il s’est senti un peu obligé de le lire. Il est mort brutalement. Juste après sa mort, ma mère m’a dit que les dernières semaines, il parlait tout le temps de Confiteor. Il avait été absolument bouleversé par ce roman. Il en parlait à tout le monde. Cela m’a tellement touchée. Je me dis que c’est le livre que j’ai réussi à lui donner. C’est important. Sans doute le dernier qu’il a lu.
Parfois, j’offre mes livres. Pas systématiquement et pas à tout le monde. Je les offre aux gens que j’aime. Je trouve plus délicat de le faire avec les gens que je ne connais pas. Offrir un de ses livres à quelqu’un qu’on aime est un cadeau très intime. C’est lui donner la part de soi qui vient avec le livre. Mes livres révèlent ce qu’il y a de plus important à savoir sur moi. De plus intime aussi, alors que j’écris de la fiction. Aucun de ces livres n’est mon histoire à moi, mais j’y suis disséminée un peu partout. De toute façon, ce que je choisis de raconter porte toujours ma vision du monde, ce qui m’engage et m’importe. C’est très personnel. »
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