Douglas Kennedy est l’un des auteurs américains contemporains qui comptent. Comme nul autre, il sait embarquer ses lecteurs dans une histoire d’amour, dans une histoire de perte, dans tous types d’histoires, au fond. Kennedy est un croyant de la fiction et de son pouvoir phénoménal. Nous l’avons rencontré, en distanciel, à l’occasion de la sortie de son dernier livre “Isabelle, l’après-midi”, histoire sensuelle.
Photos Patrice Normand
L’Homme qui voulait vivre sa vie, la poursuite du bonheur, Cul de Sac, Les charmes discrets de la vie
conjugale, les désarrois de Ned Allen, quelques titres célèbres qui disent bien à quel point Douglas Kennedy s’est inséré au fur et à mesure de ses vingt-cinq livres dans notre imaginaire de lecteur comme un auteur qui savait avec des mots simples dire les sentiments humains : l’amour, la haine, la tragédie, l’ivresse du succès comme la mélancolie de la déchéance.
Douglas Kennedy est devenu, petit à petit, un auteur à succès lui aussi. Ses romans bien qu’inégaux sont toujours des sources profondes d’interrogation pour le lecteur ou la lectrice. Qu’aurais-je fait dans cette situation ? Pour Kennedy, nous lisons pour nous comprendre nous-mêmes et pour découvrir que nous ne sommes pas seuls. C’est pourquoi, il interroge tout au long de ses livres nos failles, nos doutes, nos peurs, et aussi nos certitudes. Son dernier livre, paru en juin 2020, ne déroge pas à la règle. Il raconte l’histoire d’Isabelle et de Samuel. Isabelle est mariée, mais elle jette son dévolu sur Samuel, jeune étudiant américain à Paris. Leur histoire est passionnelle, charnelle, sensuelle. Ils ne se voient qu’entre 5h et 7h de l’après-midi. Cet amour est là. Puissant et destructeur. Avec l’histoire de ces deux personnages, Kennedy s’amuse à nous interroger sur le couple, la fidélité, et aussi les choix que nous faisons. Nous l’avons rencontré, en distanciel, pour parler de ce livre, mais plus largement du métier d’écrivain.
Ce « Isabelle, l’après-midi » est l’un de vos romans les plus crus et les plus sensuels… Pourquoi avoir fait ce choix ?
Douglas Kennedy : A chaque fois que je démarre un roman, je veux tenter de nouvelles expériences. Au démarrage de ce livre, il y avait deux défis. Voir si j’étais capable d’écrire de l’érotique et du sensuel non stupides. Dans la relation entre Isabelle et Sam, au départ, ce qui compte, c’est le sexe. Il fallait donc l’écrire, le décrire, le faire vivre au lecteur. Ensuite, le second défi était d’interroger la construction de notre société qui est obsédée par la fidélité physique plus que par la fidélité émotionnelle. Cette question me taraude et m’intéresse autant en tqnt qu’écrivain qu’en tant qu’individu, il est donc logique qu’elle soit entrée dans l’un de mes romans. Au fond, pourquoi sommes-nous aussi peu intéressés par une fidélité émotionnelle qui est bien autre chose que la fidélité physique et charnelle. Tous les mariages qui échouent – j’en sais quelque chose, je viens de divorcer pour la seconde fois (rires) – sont toujours poussés à bout à cause de cette hypocrisie et de cet impensé de nos sociétés.
Le livre et vos mots sont ceux d’une conception très moderne du couple…
Douglas Kennedy : Vous croyez ? Je n’en suis vraiment pas certain. Tout au long du 19è siècle, les hommes, mais aussi certaines femmes avaient une fidélité émotionnelle dans leur mariage et avaient de nombreuses maîtresses ou amants pour vivre leur vie sexuelle et assouvir leurs besoins charnels. C’est au 20ème siècle que nous sommes devenus obsédés par la fidélité physique.
A quoi sert la fidélité physique ?
Ce qui est moderne ou nouveau dans le livre c’est que ce soit, une femme, Isabelle qui décide d’avoir cet amant…
Douglas Kennedy : Tout à fait. Isabelle est moderne, elle est une femme, elle décide ce qu’elle veut mettre dans son jardin secret et elle décide même de se créer ce jardin secret. Isabelle est un personnage que j’aime beaucoup dans sa capacité à assumer totalement ce qu’elle est.
Comment écrivez-vous ? Faites-vous un plan ou bien démarrez-vous seulement sur une idée ?
Douglas Kennedy : Ma technique est toujours la même. J’ai une idée de départ. Souvent la première scène qui me vient et je sais globalement comment cela se finira grâce à une scène clé qui emportera le dénouement de l’histoire. Ensuite, j’écris. Un écrivain doit écrire. C’est le secret.
Je laisse ma plume me guider. J’écris un premier jet. Ensuite, à la relecture, comme il est mauvais, je réécris. Et ainsi de suite. Pour ce livre, j’ai écrit cinq versions différentes pour aboutir à ce qu’il est finalement. J’ai besoin d’écrire tout le temps. Il faut écrire tout le temps. J’écris six jours par semaine. Je crois que pour bien écrire, lire comme un fanatique est essentiel. L’autre chose c’est d’avoir une discipline et de s’y tenir. Sinon, c’est impossible.
Comment savez-vous que c’est une bonne histoire ?
Douglas Kennedy : Écrire est un exercice de séduction. J’ai besoin d’entrer en relation avec mes lectrices et mes lecteurs. La question que je me pose est de savoir si ma lectrice – les femmes lisent plus que les hommes, elles sont beaucoup plus intelligentes, (rires !) – va être emportée, captivée, séduite, agacée, et émue par l’histoire.
Dans tous vos livres, vous vous intéressez beaucoup au cheminement et aux profondeurs des âmes de vos personnages…
Douglas Kennedy : Oui. Je crois que l’individu est à la source de tout. Nous sommes très seuls. Même quand nous avons beaucoup d’amis. J’aime travailler cette dimension avec mes personnages. Dans tous mes romans, je descends très profond dans tout ce qu’ils vivent et ressentent. Cela parce que je considère que nos plus grandes déceptions sont toujours de notre fait.
Ken Follett a récemment dit à Ernest que « lire donnait des pouvoirs magiques », qu’en pensez-vous ?
Douglas Kennedy : C’est une belle mission assignée à la lecture. Je crois que nous lisons pour se dire que nous ne sommes pas seuls. Que tous les hommes et toutes les femmes traversent eux-aussi des moments de joie ou de tragédie.
La tragédie de nos vies est apaisée aussi grâce à la lecture. Lire c’est apprendre à se connaître soi-même et aussi apprendre à connaître les autres.
Quels sont les auteurs qui vous ont donné le goût de la lecture ?
Douglas Kennedy : Il y en a tellement qu’il est difficile de n’en citer que quelques-uns. Gatsby le Magnifique de Fitzgerald est le plus grand roman que je n’ai jamais lu. Il est parfait dans sa construction. Flaubert m’a aussi beaucoup inspiré. D’ailleurs, sous certains aspects, Isabelle ressemble à Madame Bovary. Flaubert est un orfèvre pour décrire ce qu’est la bourgeoisie, ce que sont nos accommodements et nos renoncements. J’aime aussi énormément Graham Greene qui est un écrivain éxigeant qui a changé plusieurs fois de styles, mais qui sait toujours nous surprendre. Richard Yates fait également partie de mon Panthéon personnel.
Et les contemporains ?
Douglas Kennedy : Je suis un lecteur compulsif, je lis deux livres par semaine. J’aime Robert Stone, Richard Ford. J’admire profondément Ian McEwan et William Boyd qui créent des univers si particuliers à chaque fois. Ann Tyler aussi.
Et je tiens, aussi, à dire au lecteur d’Ernest que je suis un immense fan de Jean Echenoz et que j’attends son prochain roman avec impatience ! Je suis admiratif enfin de la prolifique œuvre de Simenon.
Votre confrère Bret Easton Ellis a écrit récemment que selon lui le « roman et la fiction » étaient des formes dépassées. Vous en pensez quoi ?
Douglas Kennedy : Il nous arrive à tous de dire des choses manichéennes. Je crois que la seule certitude que nous pouvons avoir quant à l’avenir, c’est qu’il n’y en a justement pas. Je ne crois pas aux généralités. Je crois qu’il n’y a pas de règles intangibles et immuables et que l’Homme avec sa volonté est le maître de toutes chose.
Tous les grands entretiens d’Ernest sont là.
