Alors que le procès des attentats de janvier 2015 continue, que la liberté d’expression a toujours besoin d’être défendue et portée, cette semaine, nous vous proposons une sélection de livres qui racontent Charlie. Charlie, c’est de l’art.
Cette semaine, le procès des complices des attentats des 7,8 et 9 janvier 2015, contre Charlie Hebdo, contre la police à Montrouge et contre les juifs à l’Hyper Cacher a continué.
Les familles des victimes et les survivants de l’Hyper Cacher ont livré des témoignages d’une puissante humanité. Ces semaines de procès nous rappellent à quel point les auteurs de ces crimes ont voulu attenter à ce que la France a de plus profond : l’irrévérence, la liberté d’expression, une police républicaine, et des communautés pleinement républicaines. Ne l’oublions jamais.
Pour ne pas oublier, il y a aussi les livres, les BD, les arts en général. Cet épisode de notre histoire collective a fait l’objet d’un très grand nombre de livres notamment.
Parce qu’il ne faut jamais oublier et que même du noir et des ténèbres peut naître de la beauté, petite sélection subjective de ce que l’on pourrait appeler de « l’art Charlie ».
Rechercher la beauté avec Catherine Meurisse
Catherine Meurisse est arrivée en retard, le jour de l’attentat. Elle ne se remet pas d’avoir perdu ses amis. Comment après tant de violence se remettre ? Dans sa sublime BD « La légèreté », Elle nous narre son chemin. Les difficultés. Mais aussi et surtout tous ces instants de beauté, qu’elle consigne en dessins et en mots qui lui permettent de reprendre – un peu – le dessus. Ce livre magnifique est l’illustration même que l’art, que la beauté d’une plage, que l’amour d’un mot, que la magie d’un lieu peuvent être des sources puissantes d’énergie. Mieux, ces instants de beauté sont plus que des pansements, ils sont le redémarrage d’une vie. On rit, on pleure, on s’émerveille, on vit avec Catherine Meurisse.
Avec une forme de recette :
Rire de tout.
« Pour tenter de surmonter cette impuissance, il me faut revenir au commencement. Qu’est-ce que « l’esprit Charlie », pour moi ? C’est rire de l’absurdité de la vie, se marrer ensemble pour n’avoir peur de rien, et surtout pas de la mort. »
Rester anticlérical.
« C’est d’ailleurs pourquoi, dans les églises, j’allume toujours un cierge. Mais sans jamais le payer. La beauté, ça ne s’achète pas. »
Et toujours rechercher la beauté.
« – Je voudrais être submergée par la beauté.
– Comme Stendhal.
– Je ne me souviens plus de Stendhal.
– Lors de son voyage en Italie, en 1877, cerné par les œuvres d’art, il a été pris de vertige. Depuis, on appelle “syndrome de Stendhal” l’évanouissement que tout un chacun peut avoir face à un déluge de beautés.
– C’est ce qu’il me faut. »
Se replonger dans Charlie et rire avec Luz
Le jour de l’attentat, le 7 janvier 2015, Luz était en retard à la conférence de rédaction. Il fut l’un des premiers à entrer dans la
salle de rédaction où ses amis sont morts. Il sera ensuite l’auteur de la Une du numéro des survivants publié le 14 janvier 2015 représentant Mahomet avec un écriteau : « Tout est pardonné ». Quelques mois plus tard, il quittera Charlie. Depuis, en plus d’un très bel album adaptant le livre d’Albert Cohen « O vous frères humains » qui résonne avec ce que nous avons vécu, il a publié d’abord Catharsis dans lequel il évoque sa vie personnelle et professionnelle après le terrorisme. Dans des dessins amples et noirs, il nous dit la descente aux enfers, la reconstruction, les cauchemars et les joies aussi, parfois. Dans un autre album intitulé « Indélébiles », il revient avec le sourire sur les 23 ans qu’il a passé à Charlie Hebdo. Voici ce que nous écrivions le 17 décembre 2018 dans ces colonnes sur cette BD indispensable. « A chaque nouvelle attaque une trace indélébile s’instaure dans la société. Une blessure. A chaque nouvelle attaque le souvenir des autres revient. Toulouse, Charlie Hebdo, le Bataclan et les Terrasses, Nice, Magnanville, Notre dame du Rouvray…
A chaque nouvelle attaque, c’est toujours un peu plus dur d’aller de l’avant.
Et pourtant, collectivement, nous y parvenons. Collectivement, nous nous relevons. Collectivement, nous trouvons les ressources. Elles sont multiples. Personnelles, mais aussi artistiques. Ce sont aussi des ressources qui viennent du relâchement et du rire. Ironie de l’histoire, le jour de l’attentat de Strasbourg, nous lisions, « Indélébiles », cette BD hilarante et géniale de Luz (ex de Charlie Hebdo) dans laquelle il raconte ses 25 années au journal. Ce qui ressort de cette bande de joyeux drilles c’est qu’ils avaient une arme pour pouvoir mieux nous faire comprendre le monde : c’est celle de l’humour et du rire. On se prend alors à se demander quelle blague Wolinski, Cabu ou Charb auraient pu faire sur les Gilets Jaunes ou sur ce tragique attentat strasbourgeois.
Au fond, il n’est pas très étonnant que le rire nous aide – toujours – à aller de l’avant. En effet, comme l’écrivait Bergson : « Il n’y a pas de comique en dehors de ce qui est proprement humain. » Le rire, c’est l’homme. L’humain, la vie. Le rire qui est l’arme avec laquelle nous embaumons, un peu, notre douleur. »
Rencontrer et aimer tous ceux qui nous ont quitté avec Riss
En 1’49 les deux ignobles humains du 7 janvier ont fait tomber des grands hommes. Riss fut blessé ce jour-là. Il est désormais le directeur de Charlie Hebdo et poursuit avec fougue, panache et intelligence l’œuvre du journal. Son livre d’une beauté folle est non seulement un réquisitoire contre les collabos de l’islamisme qui ont préparé le terreau de l’attentat contre Charlie, mais aussi contre la police et contre les juifs, mais c’est aussi une déclaration d’amour à tous ses amis qui sont morts ce jour-là. Voilà ce que nous en disions au moment de sa sortie dans un article intitulé « 1 minute 49 secondes, 320 pages de beauté » : « Il raconte cet épisode avec pudeur, il raconte aussi ses amis morts ce jour-là. La gentillesse de Cabu, la gouaille de Tignous, la finesse d’Honoré, la lucidité de Charb, la joie de vivre de Wolinski, l’intelligence d’Elsa Cayat, la belle histoire de Mustapha Ourad, ou encore la curiosité de Bernard Maris. Il raconte aussi son parcours. Celui d’un provincial venu à Paris pour dessiner, et qui se retrouve à Charlie Hebdo.
Mais ce livre, dans sa poésie et dans son propos est encore plus que cela. C’est un livre qui fait pleurer, un livre qui nous oblige, nous vivants, à ne pas baisser les bras, à ne jamais abdiquer dans ce combat pour la liberté d’expression, la laïcité et la lutte contre l’islamisme radical. Ce livre de Riss est aussi un livre politique. Un livre qui insiste sur nos abandons collectifs et sur l’impérieuse nécessité de se ressaisir. Ce qui alerte et qui interpelle, c’est qu’à la lecture de ce bouquin sublime d’une humanité rare, il semble que Riss se sente toujours seul dans cette volonté de porter notre idéal républicain. Riss insiste pour nous alerter sur tous ces gens qui ne veulent pas, qui ne veulent plus ou qui n’ont finalement jamais voulu être Charlie puisque cela, finalement, ne correspond pas à leurs présupposés, à leur façon d’envisager le monde puisqu’ils considèrent que toute critique formulée contre l’islamisme radical est islamophobe. « Collabos », écrit Riss, l’actuel directeur de Charlie. Difficile de lui donner tort. Difficile aussi de savoir comment lutter contre la connerie et l’insignifiance qui nous guettent. Le seul moyen : rire. Avec Charlie. Et pleurer aussi, un peu, face à la beauté de ce texte de Riss. »
Pleurer devant la beauté avec Philippe Lançon
Pleurer face à la beauté chez Riss. Mais aussi, évidemment, dans ce qui est peut-être l’un des plus beaux livres jamais lus de notre vie de lecteur. Celui de Philippe Lançon : Le Lambeau. Grièvement blessé le 7 janvier, Lançon n’a pas souhaité aller témoigner au procès qui est en cours. Il a tout écrit. Sur le moment, lui-même, mais surtout sur l’après. Nous vous avions enjoints de le lire. Nous recommençons. Son récit d’une beauté, d’une puissance et d’une force rarement atteinte en littérature raconte tout cela. La veille de l’attentat. Le jour de l’attentat. Lançon écrit tout. Décrit tout. C’est insoutenable et en même temps, les mots dans Lançon pansent nos plaies collectives. Celles de ce 7 janvier 2015 où nous sommes devenus – individuellement et collectivement – différents. Ce jour où l’irrévérence, le rire, et la liberté ont été attaqués parce qu’ils étaient dérangeants. Pour Lançon, blessé dans sa chair, ce jour marque la fin de « l’homme d’avant ». Celui qu’il était. Avec ses travers. Il ne pourra plus jamais habiter ce personnage-là. Ce personnage qui faisait des projets. Dans tout son récit, Lançon raconte avec précision mais pudeur sa reconstruction. Comment de lambeau, il est redevenu homme. Comment les livres et les mots l’ont aidé aussi à prendre ce chemin de la reconstruction. Signe ultime de ce compagnonnage puissant et capital avec les livres : le récit se termine par la remise en place d’une bibliothèque.
Vous l’aurez compris, le « lambeau » est d’une puissance incommensurable. C’est un texte vertigineux qui emmène très loin le lecteur. Vers des contrées qu’il n’aurait jamais cru pouvoir visiter. Tant dans l’horreur de la violence que dans la beauté d’un homme qui reprend pied. C’est une histoire individuelle, mais universelle. C’est de la littérature. Philippe Lançon – en écrivain – fait de son histoire notre histoire. Lisez ce livre, vraiment. Nos mots ne sont rien à côté de ce qu’il gravera en vous pour toujours.
Toutes les inspirations d’Ernest sont là.

