Adepte du contre-pied, Frédéric Potier a lu cette semaine “Eloge de la défaite (éditions de l’Aube) l’essai stimulant co-signé par Laurent-David Samama et Jérémie Peltier (journaliste et chroniqueur chez Ernest) et le conseille chaudement tout en défendant la thèse inverse. Brillant.
Cher lecteur,
Laurent-David Samama et Jérémie Peltier sont chroniqueurs à Ernest tout comme moi. Et donc ce petit billet pourrait être d’emblée soupçonné de copinage éhonté. Il n’en n’est rien car j’en veux terriblement à ces deux auteurs d’avoir publié dans mon dos cet Éloge de la défaite alors que je rêve depuis des années d’écrire un Dictionnaire amoureux de la défaite et des loosers. Je me suis fait doubler comme un bleu par ce duo talentueux et c’est très frustrant.
Ce moment d’énervement passé, je dois reconnaître que je suis plongé avec délectation dans cette conversation amicale autour de l’éloge de la défaite. Dans une société qui survalorise l’efficacité, la performance et les victoires, les défaites ne sont plus tolérées alors qu’elles sont fondatrices. « Perdre, c’est se confronter au monde tel qu’il est. Sortir, d’une certaine façon, de ses constructions mentales, de la théorie, pour expérimenter l’influence des autres et ses propres limites » nous rappelle Samama. Autrement dit, l’échec est progressiste tandis que la victoire est conservatrice. Il y a d’ailleurs des défaites fondatrices qui préparent des cycles de victoires : celle de l’équipe de France de foot face à la Bulgarie en 1993 (quel traumatisme, évacuons vite ce souvenir…), les échecs de Mitterrand en 1965 et 1974 avant sa victoire de 1981… C’est aussi sur les fondements mythifiées d’une défaite que peuvent naître ou se construire des peuples ou des nations (Massada pour Israël, Alésia pour la France). L’échec constitue aussi un puissant révélateur de l’humanité, de nos caractères, de nos faiblesses et de nos limites. Quoi de plus humain que les énervements de John Mc Enroe ou les frustrations de Mike Tyson ? « L’expérience de la défaite nous rend plus humble » résume Samama. Sous-entendu, cela ne peut pas faire de mal à beaucoup de gens… Il faudrait donc « apprendre à perdre avec élégance. […] Perdre avec autorité. Perdre avec dignité ».
Voilà pour le résumé.
Mais par pur esprit de contradiction et parce que je sens naître en moi une vocation d’Eric Di Méco de la critique littéraire, je pense que la thèse inverse pourrait être également soutenue. Il y a des défaites qui anéantissent et dont on ne se remet pas. La destruction de Troie engloutit les défenseurs de la Cité mythique tout comme ses assaillants qui se perdront sur le chemin du retour. Dans son magnifique Écoutez nos défaites, l’écrivain Laurent Gaudé évoque l’échec d’Hannibal face à Rome qui aboutira quelques années plus tard à la destruction de Carthage. La défaite n’est stimulante et source de renouvellement que – et seulement si – elle n’anéantit pas complètement. Comment trouver des formes de progrès ou de rebond à l’occasion d’un crime de masse ou d’un génocide ?
En finir avec le complexe du gagnant
Autre point, il me semble que notre pays cultive avec un certain plaisir la figure du perdant magnifique incarné évidemment par Poulidor. Je ne crois pas que nos voisins européens ou nos amis américains valorisent avec autant de ferveur les perdants, ou alors pour mettre en valeur leur capacité de rebond (cf. Rockie I, II et III !). Il y aurait presque un complexe du gagnant en France, des formes d’excuses à formuler en cas de victoire. « Désolé, j’ai gagné, vraiment je n’y suis pour rien, j’ai eu du bol… ». A la lecture de certains papiers, comme celui de François Bégaudeau dans L’Obs consacré à Didier Deschamps, on découvre par exemple avec effarement une critique en règle des Bleus qui auraient renoncé à un jeu offensif inspiré pour céder au pragmatisme italien afin de gagner une coupe du Monde… Diantre ! On croit rêver. C’est peut-être mon caractère de paysan béarnais, mais une victoire est une victoire, une défaite est une défaite, et je préfère la victoire à la défaite. Fin de la discussion. Pour autant il y a des victoires besogneuses, des flamboyantes, des modestes, des subtiles, des inattendues…
Dans Guerre et Paix Tolstoï raconte comment les maréchaux Lannes et Murat se sont emparés de la ville de Vienne en 1805 : tout simplement en faisant croire au chef de la garnison autrichienne que la paix était signée et qu’il devait se replier hors de la ville. Gros mensonge (« gasconnades » est le terme utilisé par Tolstoï) qui permis de prendre la ville sans verser une goutte de sang. Une victoire qui, paraît-il, suscita une fureur (sans jeu de mot) de Napoléon Bonaparte peu versé dans ce genre de pratiques insuffisamment sanguinaires. Pourtant il y a bien des victoires silencieuses qu’il conviendrait de préférer au vacarme des défaites.
Pour revenir au livre du jour et conclure, on souhaite longue vie à cette collection joliment intitulée « Suspension » et dirigée par le camarade Jérémie Peltier. En quelques pages ces entretiens, à l’image de celui publié avec Eva Bester, nous emportent loin sur les chemins de la pensée. Cher lecteur, pour moins de 10 euros, tu seras donc comblé.
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