7 min

Transhumanisme : les écrivains ont-il raison d’en avoir peur ?

Ernest Mag Transhumanisme

Il fascine, il interroge, il est encore très méconnu : c’est le transhumanisme. Preuve qu’il interpelle, des écrivains se sont emparés du sujet. Dans « Une vie sans fin » (Grasset), Frédéric Beigbeder (lire notre interview de lui, ici) dépeint un héros qui recherche l’immortalité pour épater sa fille. Don De Lillo dans “Zéro K” imagine un monde où l’on pourrait se faire congeler pour ressusciter. Dans « L’invention des corps » (Actes Sud, Prix de Flore 2017), Pierre Ducrozet nous emmène dans la Silicon Valley, bastion de la recherche transhumaniste où l’on multiplie les expérimentations sur les cellules souches et l’intelligence artificielle. Ces livres nous proposent une vision plutôt anxiogène, dangereuse et vaine de ces recherches d’immortalité et de perfectionnement technologique de l’humain. C’est ainsi que la figure de Frankenstein qui apparaît chez Beigbeder, et chez Ducrozet c’est un mégalomane sans foi ni loi qui veut recréer un pays de toute pièce. Est-ce cela le transhumanisme ? La vérité est dans les romans a-t-on coutume de dire chez Ernest, alors ces auteurs ont-ils raison de nous mettre en garde ? Enquête.

1946. Dans la nouvelle préface à son livre “Le Meilleur des Mondes” paru en 1931, dans lequel il imaginait l’avènement d’une société eugéniste et complètement aseptisée, Aldous Huxley écrit que le totalitarisme guette l’humanité. “Un totalitarisme supranational suscité par le chaos social résultant du progrès technologique rapide“. 2018. Nous nous en approchons.

Ernest Mag Ducrozet CorpsDu moins dans les fictions et les romans. Se plonger dans « Une vie sans fin » (Beigbeder) ou « L’invention des corps » (Ducrozet), c’est découvrir des savants fous, souvent cyniques, prêts à tout pour réaliser leurs rêves d’immortalité. Qu’y lit-on ? Dans « L’invention des corps », le héros Alvaro, rescapé d’une tuerie au Mexique, parvient à s’échapper pour aller dans la Silicon Valley, afin de proposer ses talents de codeur, mais au lieu de pouvoir déployer son talent intellectuel, il se retrouve à n’être utile que par son corps : il sert de cobaye pour des recherches sur les cellules souches. Les personnages sont tous les jouets de la science. Adèle la biologiste qui lui implante une puce semble ne pas savoir ce qu’elle fait là, victime elle-même d’un projet qui la dépasse. Parker, patron sans foi ni loi d’un grand complexe de recherche high-tech est un personnage caricatural, monstrueux, animé par une volonté purement égoïste d’immortalité. Il méprise le corps biologique, content de perdre un œil pour le remplacer par une prothèse qui lui permet de voir comme un faucon. Parker, dans sa mégalomanie veut créer une île coupée du monde pour que les géants du web et de la technologie puissent poursuivre leurs recherches, sans aucune  limite.

Chez Beigbeder, le héros est en quête d’immortalité et entreprend avec sa fille un tour du monde des chercheurs et des techniques les plus fines, pour une quête qui aboutit finalement à réaliser qu’une vie sans fin serait une vie sans aucun sens. Il semble découvrir que finalement, la véritable immortalité se trouverait sous ses yeux, dans sa descendance. Avec au passage certaines projections futuristes des plus cauchemardesques : l’apparition d’une hiérarchie entre sous-hommes et sur-hommes, un génocide des sous-hommes par les machines. Bref, pas Ernest Mag Vie Sans Fin Beigbedervraiment une ode au transhumanisme.

« Fond de commerce déclinologue »

Ces auteurs en font-ils trop ou au contraire sont-ils des lanceurs d’alerte ?  Pierre Ducrozet confie qu’il a voulu avant tout réfléchir à la notion de corps, d’individu, au sein de la société libérale. C’est par ce biais qu’il a découvert le transhumanisme, il a effectué des recherches, a tout lu sur le sujet pendant un an, puis s’est rendu lui-même dans la Silicon Valley. « On est obligé de se rendre compte qu’il y a beaucoup de dingues dans ce mouvement, pour une frange des transhumanistes, il n’est pas question de chercher le bien pour l’humanité, » explique-t-il. Pour le personnage de Parker, il s’est ainsi inspiré de l’histoire de Peter Thiel, controversé fondateur de Paypal, « personnage complexe, très intelligent très puissant, et fan de Trump, dont l’objectif est qu’il n’y ait aucune entrave de l’Etat pour les expérimentations » détaille-t-il. Il cite encore comme exemple de personnages caricatural, Ray Kurzweil, directeur de l’ingénierie chez Google « qui voudrait à sa mort télécharger son cerveau sur un disque dur et le recharger sur une machine ». Kurzweil estime aussi que vers 2040, des ordinateurs pourront dépasser l’intelligence humaine. Pour Ducrozet, nulle utopie ni transcendance dans le transhumanisme « juste l’aboutissement de l’individu roi ». Et pour Beigbeder, c’est encore plus radical : «  Quand je démarre une vie sans fin, je commence en étant simplement ouvert, en me demandant : mais qu’est-ce qu’ils nous promettent ? Comment vont-ils s’y prendre pour qu’on soit éternel ? Et quel est le pris à payer ? On parle de transhumanisme. Mais au fond ce mot est une façon de cacher le vrai mot : « Ubermensch » employé par Nietzsche et repris par Hitler : C’est l‘idée de surhomme ».  Le transhumanisme, nouveau visage du nazisme, rien que ça !

Ernest Mag Luc Ferry“Caricature !”  conteste Luc Ferry, auteur de « la Révolution transhumaniste » chez Plon. Contacté par Ernest, il s’insurge : « Le transhumanisme n’a rien à voir avec le nazisme ! Son seul projet c’est la lutte contre le vieillissement, c’est éradiquer le cancer, c’est un projet démocratique » !  Pour Ferry, si Beigbeder a proposé cette vision du transhumanisme, c’est tout simplement par facilité et intérêt éditorial. « En France, chez les intellectuels, le fond de commerce littéraire est déclinologue. Ce qui fonctionne, c’est le modèle Finkielkraut/Polony/Zemmour. Depuis la mondialisation, les auteurs ont le sentiment que la place de la France est toute petite dans le monde, la mondialisation les a rendu pessimistes ».

Ce rejet du transhumanisme, ce serait même une sorte de ruse psychologique, inconsciente, estime Didier Coeurnelle, vice-président de l’association « Technoprog », association française transhumaniste. « Le fait que nous allons tous mourir est quelque chose d’inévitable et insoutenable. On est donc obligés de le transformer en quelque chose de positif, et donc transformer aussi ce qui pourrait y mettre fin, c’est à dire le transhumanisme, en la pire des monstruosité ». La critique du transhumanisme serait donc une manière d’affronter notre condition de mortel, pour l’instant impossible à dépasser.

Mais au fond, le transhumanisme c’est quoi ? Sur le site de l’association française de transhumanisme, on peut lire cette définition : « le transhumanisme est un courant de pensée qui considère qu’il peut être souhaitable (sous certaines conditions, et pour ceux qui le souhaitent) d’« augmenter » ou améliorer l’humain par la technologie, afin d’étendre le champ de nos possibilités et de nos libertés. » Ralentir ou stopper le vieillissement, la recherche de « l ‘a-mortalité » – et non « immortalité », car présentant un sous-entendu trop métaphysique – est un des objectifs proposés. Par exemple, des chercheurs sont en train d’étudier l’impact d’une molécule, la Metformine, utilisée depuis des décennies pour traiter le diabètes, qui augmenterait l’espérance de vue d’une dizaine d’années chez les patients qui en ont pris. Le transhumanisme peut aussi envisager une augmentation cognitive, pour plus de connaissance, au moyen d’implants dans le cerveau, ou au moyen de prothèses pour le corps. Mais un bras mécanique aurait-il pour fonction de palier un handicap, ou de remplacer un bras valide afin se constituer un bras plus fort ? Quid de la possibilité de traquer les maladies génétiques de son futur enfant dès l’embryon ? De multiples pistes, encore loin d’être concrètes, exaltantes et parfois déconcertantes, dont les contours ne sont pas définis, et les limites non plus.

Tous transhumanistes ou Amish ?

Ernest Mag Marc Roux

Marc Roux, président de l’association française de transhumaniste

Cet idéal d’être humain augmenté peut-il se faire sans dommages collatéraux ? Y a-t-il un risque de hiérarchisation entre les  Hommes comme le craint Beigbeder ? Marc Roux, chercheur, Président de l’Association Française Transhumaniste, reconnaît une petite minorité de « fascistes » dans la Silicon Valley, qui ont une vision ultra-libérale, et qui ont une grande influence grâce aux énormes moyens dont ils bénéficient. « Mais ce modèle là  ne constitue pas l ‘immense majorité de la pensée transhumaniste » insiste-t-il. Cette frange extrême du transhumaniste est aussi celle qui est la plus médiatisée. Avec un grand malentendu : « On va chercher des sources issues des années 70  sous la plume de chercheurs californiens qui étaient dans l’extrême le plus absolu, qui pouvaient dire « le corps humain est de la viande”. Bref,  tout un ensemble d’expressions radicales que l’on a reçu en France sans prendre de recul. La vision hexagonale du transhumanisme est encore imprégnée de cela. Je crains que Beigbeder ne soit tombé dans le piège ».

Marc Roux se revendique ainsi d’un courant « technoprogressiste », qui souhaite que les avancées technologiques bénéficient au plus grand nombre. Il appelle de ses vœux « un retour du collectif , du politique » face à la puissance des grandes multinationales comme Google.  Si Google est devenu une sorte de proto-état, c’est le résultat de plusieurs décennies de transfert du pouvoir de l’état aux entreprises privées, c’est un problème politique avant d’être un problème du transhumanisme ». Une récente polémique entre « transhumanistes » illustre clairement ces oppositions de courant de pensée. Ainsi, Laurent Alexandre, fondateur de Doctissimo, souvent présenté dans les médias comme représentant du transhumanisme s’est attiré les foudres de l’association Technoprog, qui critique sa vision « élitiste » et « eugéniste ».

Ernest-Mag-Robot

Photo by Alex Knight on Unsplash

« La grande majorité des transhumanistes ne prétendent pas savoir pour les autres où aller, mais veut juste offrir la possibilité d’élargir les choix », ajoute Marc Roux. Seule limite à fixer dans l’augmentation de son propre corps : « qu’il n’y ait aucune nuisance avérée pour la société ». Il s’agit aussi de « garantir la dignité de ceux qui ne voudront pas adopter ces technologies ». Quid de ceux qui ne voudront pas suivre justement ? « Il existe déjà des petits groupes sociaux qui n’acceptent pas les technologie aujourd’hui», explique Roux. « C’est le cas des Amish, cette communauté qui vit à l’écart du monde moderne aux Etats-Unis. C’est un bon exemple qui doit donner à réfléchir. On peut imaginer vivre au 22e siècle en s’arrêtant aux technologies d’aujourd’hui ». Pour mettre en avant ces valeurs transhumanistes, Marc Roux n’est pas peu fier d’avoir fait signer par plusieurs chercheurs une déclaration technoprogressiste lors d’un colloque en 2014. Celle-ci a été signée notamment par Martine Rothblatt, grande patronne américaine qui a investi dans l’industrie pharmaceutique et les satellites. Mais cette déclaration aura-t-elle un impact sur Google et les autre géants du transhumanisme ?

Le retour du mythe prométhéen

Le rapport au corps est évidemment l’autre enjeu central de cette question. A vouloir améliorer l’être humain, va-t-on se rendre compte que la machine est plus performante ? Est-ce la fin de l’être humain « biologique » ? C’est un peu le paradoxe pointé par Ducrozet et Beigbeder. Le transhumanisme rejoindrait en quelque sorte la vieille dualité judéo-chrétienne entre le corps et l’esprit. « Avec le transhumanisme, c’est un peu comme si la dualité de l’esprit et du corps avait encore cours » déplore Ducrozet. « Quand le christianisme rejetait le corps pour son vice. Là, le corps ennuie les transhumanistes car il est limité ». Certains, à très long terme, imaginent l’être humain remplacé par la machine, nos cerveaux – ou nos intelligences artificielles ?- uploadées sur des machines. « On est dans la spéculation, dans le pur fantasme », affirme Marx Roux, qui souligne aussi un malentendu concernant le mot lui-même. « Le mot transhumaniste évoque un monde au delà de l’humain, or, c’est une surinterprétation étymologique. En réalité cela n’implique pas une rupture aussi radicale ».

Ernest Mag HuxleyAussi, le transhumanisme ne prépare pas complètement à la fin de l’être humain. Il revisite version 2018 le mythe prométhéen.  Dans “Une vie sans fin”, Beigbeder met en concurrence les religions monothéistes et le transhumanisme. Car elles se rejoignent finalement sur un point : penser qu’il y a quelque chose après la mort, que ce soit dans l’au-delà, ou ici même, dans plusieurs siècles. Voilà peut-être le point nodal de la peur. Que l’être humaine s’arroge le pouvoir, jusque-là réservé – pour les religions – à Dieu, de repousser les limites de l’humain. Ironie du sort, un chercheur et historien, Yuval Noah Harari dans son dernier livre “Homo Deus” estime justement que l’humanité peut courir à sa perte si elle se prend pour Dieu. Mais Harari ajoute : le problème c’est que personne ne sait où est le frein qui permettrait de ralentir le processus et de poser les limites et les balises sur le chemin transhumaniste. Avec cette interrogation : quels doivent être nos usages éthiques ? C’est cette prise de recul qu’ont voulu susciter Beigbeder, Ducrozet ou même Don de Lillo qui déclarait en septembre 2017 dans la Revue America : “La fiction n’est pas plus proche de la vérité, mais elle peut pénétrer des territoires qui ne sont pas ouverts”. Il ajoute : “serons-nous toujours humains si nous parvenons grâce à la technologie à vaincre la mort. C’est une question d’écrivain et de citoyen”. En 1931, Aldous Huxley imaginait la survenance de sa fiction en 2031. Il reste encore quelques années de réflexion.

Toutes les enquêtes d’Ernest sont ici

1 commentaire

Laisser un commentaire