Comment se réinventer dans le roman noir, alors que décliner le catalogue des représentations du Mal n’offre pas des ressorts infinis ? Comment un auteur peut-il se distinguer et surprendre un public sans cesse en quête de sensations nouvelles ? Certains puisent dans le réel, dans l’air du temps. D’autres, au contraire, poussent les curseurs du scénario vers le spectaculaire, l’inimaginable. D’autres enfin créent un personnage central – policier, privé, détective amateur – qui casse les codes et apporte un regard neuf sur la face criminelle de l’humanité… Ernest a trouvé ainsi, dans la production de ces derniers mois, quatre romans particulièrement captivants qui sont centrés sur de « drôles de flics » à l’écart des clichés du genre…
« Une cathédrale à soi », James Lee Burke, (Rivages)

Avec ses deux héros plus fracassés que jamais, il est à 84 ans l’auteur qui bouscule le plus les stéréotypes de la fiction policière. Dans ce 23e roman de la saga Dave Robicheaux-Clete Purcell, le pilier des écrivains du Montana plonge le duo dans une atmosphère de cataclysme et une narration bombardée d’ellipses. L’intrigue, s’il faut en sortir une, repose sur la disparition entre New Iberia et Bâton-Rouge d’une jeune femme, simple pion entre deux familles mafieuses rivales. Mais pour distinguer un semblant de procédure dans les recherches, il faut s’accrocher.
A vrai dire, l’intérêt n’est pas là mais dans l’atmosphère, les élans lyriques, cette emphase qui, chez James Lee Burke, en dit davantage que la narration pure. Le flic déchu et son vieux pote borderline vivent un cauchemar éveillé, avec l’impression « d’entrer et de sortir du temps ». Il souffle un vent à déchiqueter les palmiers, les matins sont brumeux, les eaux du bayou fiévreuses, le ciel chargé d’électricité. La tempête s’invite jusque sous les cranes.
Les deux redresseurs de torts sont deux brutes réduites à leurs pulsions. Ils brisent des cœurs et cassent des têtes, emportés par l’excès d’alcool ou le sevrage. Ils en ont tellement vu, tellement vécu, du Viet Nam aux bas-fonds de leur Louisiane aimée, que franchir les lignes ne les embarrasse plus. Débordant d’empathie pour les victimes, fussent-elles hors-la-loi, mais prêts à terroriser les bourreaux. Et ce ne sont pas les candidats qui manquent.
Dans ce livre écrit sous l’ère de Donald Trump et fortement marqué par le climat politique du moment, l’auteur injecte dans son casting de crapules une forte dose d’extrémisme. Suprémacistes et néo-nazis sont les alliés naturels des mafieux locaux, nostalgiques de l’esclavage, qui se voient un avenir de conspirateurs. Pour les deux enquêteurs, c’en est trop. L’un démolit sans sommation un gros bras qu’il interroge, tandis que son complice brandit partout l’image d’une famille gazée à Auschwitz.
Entre deux coups de poing ou de feu, James Lee Burke ose de troublants détours vers le fantastique, dignes de l’écrivain irlandais John Connolly. Par la voix de l’idéaliste Robicheaux, il philosophe sur la cruauté humaine, bien pire que le Mal car elle s’exerce sans motifs ni limites. Clete Purcell, lui, continue de boire « sans y penser », pour entretenir son optimisme inné… Dans les recoins cachés de l’intrigue, l’investigation progresse. Ils n’en ont pas l’air, mais ces drôles de flic-là savent quand même où ils vont.
“L’été la nuit”, Jan Costin Wagner, (Actes Sud)

Jan Costin Wagner rompt ici avec la Finlande, pays de son épouse où il vit une partie de l’année, et avec les enquêtes du commissaire Kimmo Joentaa, son héros récurrent. Renouant avec ses racines, il nous entraine à Wiesbaden, aux basques de deux inspecteurs de la criminelle. Deux quadras au monologue intérieur troublant. Ben Neven et Christian Sandner semblent sursauter au moindre détail de leur environnement, absorbent les indices sans s’y arrêter, comme des médiums, des éponges.
On attend pourtant de ces deux hypersensibles qu’ils agissent. Dans une école primaire de la ville, un enfant est parti avec un inconnu qui lui a offert une peluche. Et ce n’est pas le premier. Le drame se dessine dans les pensées de Ben et de Christian, puis d’un ancien flic qui les assiste, mais aussi d’un pédophile qui vit caché en plein jour, aux yeux de tous. Au milieu de ce récit choral, les raisonnements des policiers semblent décousus, parfois incongrus. L’enquête, rationnelle, semble avancer sans eux.
Les deux inspecteurs sont chacun dans son monde. L’un est un célibataire solitaire, impulsif, presque asocial, traumatisé par un drame personnel ancien. L’autre est un père de famille introverti, qu’un simple regard émeut, très perturbé par une précédente affaire de pédopornographie. Trop de souvenirs enfouis et impossibles à porter. Leurs troubles occupent autant de place que la quête d’indices ou de preuves.
Au-dehors, il fait beau et chaud mais l’écriture hachée de l’auteur ajoute une froideur métallique à la dureté du sujet. Proche de l’objet littéraire, ce roman noir impressionniste et envoutant surprend de bout en bout. Sur un thème dérangeant, il pose la question de fond qui peut plomber une brigade criminelle : comment continuer à vivre normalement quand on côtoie l’horreur ?
« Les Samaritains du bayou », Lisa Sandlin, (Belfond)

Dans la Louisiane sauvage et toxique chère à James Lee Burke, cette auteure texane confirmée installe une tout autre atmosphère autour de deux personnages rares car guidés par la bienveillance. L’héroïne a connu la prison pour avoir tué l’un de ses violeurs. Elle réapprend la liberté, l’espace vital, les relations sociales. Dans un monde extérieur où règnent aussi violence, cupidité et drogue, elle rencontre un jeune flic un peu naïf, idéaliste, bohème, qui la prend pour adjointe et devient son « rôle model ».
Venus de deux mondes qu’oppose le respect de la loi, les deux partenaires vont se flairer, puis se comprendre à demi-mot et apprendre à se faire confiance. Ils sont l’un et l’autre à un moment de leur vie où ils se reconstruisent. Héritant de petites affaires foireuses, ils croisent des gens en bout de course, qui s’accrochent souvent à des riens et parfois à eux. L’une de leurs enquêtes se révèle bientôt plus complexe et menace de leur exploser à la figure…
Le rythme du livre semble paisible comme l’écoulement des eaux du bayou, mais garde une part d’imprévisible. L’énigme policière ressurgit là où on ne l’attend pas, entre deux jolies parenthèses philosophiques. Assise à un bar avec un étudiant qui va bientôt partager sa nuit, l’ex-taularde Delpha l’écoute disserter sur son avenir en citant Einstein : « Le passé, le futur et le présent ont tous lieu au même moment. L’écoulement linéaire du temps, heure après heure, jour après jour, est une illusion ». Essayez donc de glisser ce genre de digression face à un flic ordinaire…
« Minuit dernière limite », Lee Child, (Calmann-Lévy)

Le personnage de Jack Reacher est le fruit d’une colère : Lee Child l’a imaginé après avoir perdu son boulot à la télévision, il y a une vingtaine d’années. Symbole de sa propre frustration, ce mélange de David et Goliath parle au sentiment d’injustice qui sommeille en chaque lectrice ou lecteur. Il est « l’étranger solitaire qui apparaît pour résoudre vos ennuis puis disparaît », nous expliquait le romancier britannique, New Yorkais d’adoption, lors de la sortie d’un précédent livre.
Cette saga populaire dans le monde entier – 23e volet traduit en français – est plus élaborée qu’il y paraît et plus riche que ses quelques adaptations au cinéma. Sous le premier degré de ses réparties et la générosité des bourre-pif qu’il distribue, le redresseur de torts qui erre de ville en ville dans le Midwest est conçu pour ramener son public à des certitudes rassurantes. Mélange de cow-boy solitaire et de superhéros bodybuildé, cet ancien officier de la police militaire a hérité des valeurs d’un soldat et de l’éthique d’un enquêteur. Il cogne, mais réfléchit avant.
Au besoin, cet incorruptible ne craint pas de contourner la loi pour faire ce qui lui semble juste, comme dans cette nouvelle aventure qui le mène entre le Wyoming et le Dakota du Sud. D’un État américain à un autre, les règles changent et Jack Reacher prétend incarner un juste milieu dans ce patchwork juridique. Le voici cette fois intrigué par un objet aperçu chez un prêteur sur gages, une bague militaire dont la propriétaire s’est forcément délestée dans une situation extrême. Pour la retrouver, il réinterprète quelques textes et piétine quelques plates-bandes.
Lee Child déroule un savoir-faire bien rodé : échanges de plomb ou de coups chorégraphiés et racontés comme au ralenti, répliques à l’ancienne, rencontres d’un soir où son héros se remet en cause mais pas trop. Libre de ses mouvements, sans attaches ni bagages, sans carte de crédit ni téléphone, Jack Reacher s’incruste là où très peu s’arrêtent, à l’écart des routes rectilignes et des aires de repos grandes comme des stades. Un arrière-pays américain peu reluisant, où souffrent des blessés de guerre oubliés, où prospère le trafic d’opiacés. Comme quoi la littérature de divertissement n’occulte pas forcément les réalités.

