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Elsa Faucillon : “Lire offre une disponibilité à soi-même”

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Ce mois-ci, dans la bibliothèque des politiques, Guillaume Gonin nous emmène découvrir celle de la députée communiste Elsa Faucillon. Une discussion franche et agréable où la littérature est un outil pour rendre la vie plus belle. Avec Marguerite Yourcenar, Annie Ernaux et Nancy Huston.

Photo Patrice NORMAND

Voilà un an, dans le cadre de cette chronique, demandant à Clémentine Autain avec qui, dans le monde politique, il lui arrivait de parler livres et littérature, un nom revenait avec insistance : Elsa Faucillon, députée communiste de Gennevilliers. Fonctionnant par capillarité, en littérature comme ailleurs, j’ai naturellement pris contact avec son équipe. Et ce, avec d’autant plus de curiosité que d’elle, justement, je ne savais rien, ou presque.

Les portraits de la presse font d’elle une communiste plutôt rebelle, questionnant les us et coutumes de son parti et ouverte à l’idée de créer les conditions d’un rapprochement entre grandes tendances de gauche. S’en dégage, aussi, une authenticité que cinq minutes d’échanges ne tarderont pas à confirmer. « Elle lit des essais sur les sujets qu’elle travaille comme députée – mais pas seulement – et de la littérature, notamment contemporaine », me précise Clémentine Autain par texto, prolongeant notre entretien passé. « Elsa est une femme studieuse, qui aime se nourrir de la pensée critique, de l’apport intellectuel. »

C’est avec cette description en tête que je me rends chez elle, à Gennevilliers, par une belle matinée annonçant l’hiver. La porte s’ouvre sur un appartement lumineux, décoré avec goût et portant la marque d’un enfant en bas-âge. Tandis que notre hôte prépare une tournée de cafés, la discussion s’engage si vite que j’en oublie presque de démarrer l’enregistrement.

* * *

Elsa Faucillon Bibliotheque 09Dans un portrait qui vous a été consacré, j’ai lu que vous vouliez monter des expositions avant d’entrer en politique. Est-ce juste ?

Elsa Faucillon : Oui, c’était la suite logique de mes études. Assez tôt, j’ai su que je voulais travailler dans le monde de la culture et des arts. Cela a toujours été très présent dans mon esprit, avec des bifurcations possibles. Pendant une période, par exemple, j’ai voulu devenir ingénieure du son. Après, j’ai voulu être styliste.

Puis, vers douze ou treize ans, je me suis rendue compte que j’étais plus attirée par les arts visuels, et notamment la peinture. C’est pourquoi mes études ont porté sur la médiation culturelle, puis en conception et mise en œuvre de projets culturels, ainsi qu’un master en commissariat d’exposition dans le domaine de l’art contemporain.

Ce qui vous mène à députée.

Elsa Faucillon : C’est évident, non ? (Rires) Ceci dit, il y avait déjà une idée d’engagement dans la culture. Bien sûr, je ne dis pas qu’à treize ans je conceptualisais mon parcours ainsi. Mais, au cours de mes études, je pensais travailler avec les collectivités, dans les centres culturels de région parisienne. Il y avait cette idée de la culture pour toutes et tous. D’ailleurs, le dernier poste où j’ai postulé, sans être retenue, était celui de chargée de mission culture à la mairie de Saint-Denis.

Quel rôle ont joué vos parents dans ce parcours ?

Elsa Faucillon : Mon père était technicien à la mairie d’Amiens et ma mère travaillait à la Sécurité sociale, tous deux syndicalistes de la CGT. J’ai donc surtout baigné dans cet univers-là. Ils étaient très marqués par la rencontre du monde ouvrier et intellectuel, ce qui fait la force de l’histoire et la culture communiste. Chez moi, il y avait les tracts à plier de la CGT, mais il y avait aussi beaucoup de livres ! Eux ne lisaient pas autant qu’aujourd’hui, mais l’idée que la culture était importante nous a été inculquée par le théâtre, les expositions. Ce n’était pas seulement du beau à voir, c’était au fondement de leur idée de l’émancipation.

Vous parlez de la culture communiste, qui est d’abord littéraire. Après avoir été longtemps une chance, est-elle devenue une sorte de malédiction, dans le sens où les textes sont trop sacrés pour y toucher ?

Elsa Faucillon : La culture doit être vivante, oui, et on court le risque d’être figé. Cela reste un défi. On ne peut pas se contenter de la regarder avec une sorte de nostalgie. On peut regarder ce passé avec intérêt et admiration, bien sûr, mais je crois que cette rencontre du monde ouvrier, intellectuel et artistique devrait demeurer la force du mouvement communiste. L’éducation populaire passe par la rencontre intellectuelle ! Mais, il faut l’admettre, cela renvoie encore trop souvent au passé. Peut-être ne faisons-nous pas assez vivre ces idées au Parti Communiste. Rejeter l’apport des intellectuels pour construire un projet politique est une erreur cuisante.

Quels livres, quelles autrices, quels auteurs peuvent à cet égard insuffler un vent nouveau ? Elsa Faucillon Bibliotheque 15

Elsa Faucillon : (Un temps de réflexion) Votre question est compliquée parce que je ne veux ni accaparer ni figer qui que ce soit.

Certes, dans notre histoire, il y a cette idée que ces auteurs sont forcément communistes : notamment parce que le monde intellectuel de l’époque, des années 1940 aux années 1960, était très marqué par les idées communistes. Mais je considère que cela ne doit pas se dérouler de cette manière-là aujourd’hui. On ne demande pas aux auteurs d’être communistes pour nous nourrir !

“Mon coup de foudre pour Yourcenar m’a prise par surprise”

Dans cet ordre d’idée, qui vous viendrait à l’esprit ?

Elsa Faucillon : Un exemple historique : quand Aragon, très lié au Parti communiste, cherche à prendre des distances avec le bloc soviétique, est-il toujours un auteur qui nourrit le communisme ? Je considère pour ma part que la réponse est évidemment oui. Je ne voudrais pas que le mode opératoire avec les intellectuels soit un lien d’affiliation à l’organisation politique. D’abord, il faut bien l’avouer, cela en réduirait considérablement le nombre …

Quel que soit le parti, d’ailleurs …

Elsa Faucillon : Oui ! Et puis, surtout, ce n’est pas le lien à privilégier. Alors, je n’ai pas envie de coller des étiquettes sur des auteurs, mais je peux vous parler de celles et ceux qui me nourrissent. De beaucoup de femmes, notamment. Au cours de ma formation je les ai découvertes assez tard en réalité. Très tard, même ! Et par le biais de la littérature contemporaine.

A qui pensez-vous ?

Elsa Faucillon : Annie Ernaux, évidemment. Je suis sûre que beaucoup de femmes de gauche pourraient aussi l’évoquer. Mais je pense également à Toni Morrison, ainsi que Marguerite Yourcenar, qui fut une grande découverte. Un vrai coup de foudre, qui m’a pris par surprise. D’ailleurs, je me rappelle exactement où et quand j’ai lu « Les mémoires d’Hadrien » pour la première fois : j’avais treize ou quatorze ans, au camping avec mon père, et je m’emmerdais, pour dire les choses. Il pleuvait, j’ai donc attrapé un livre qui trainait. Et, je ne savais pas vraiment ce que j’avais lu, à part que j’avais adoré. Je me suis rendue compte que je pouvais lire un livre dont je ne saisissais pas les enjeux en étant juste emportée par la beauté de l’écriture. On peut dépasser des présupposés sur ce qui est atteignable. Pour ma part, Yourcenar m’a débloqué. C’est pourquoi le rôle de la littérature est si fondamental dans l’éducation.

Elsa Faucillon Bibliotheque 12Quel rôle ont joué vos professeurs à cet égard ?

Elsa Faucillon : J’ai eu de la chance avec mes enseignants, qui ne confondaient pas exigence et élitisme. Je me suis toujours trouvée au sein d’établissements scolaires en zone d’éducation prioritaire, et qui n’avaient pas de présupposés à privilégier telle ou telle forme d’expression des arts et de la culture. Par exemple, les mangas peuvent permettre d’aller vers Yourcenar. Mais on ne présuppose pas que tous les gamins de ZEP ont besoin des mangas pour y accéder ! Cela demande des méthodes pédagogiques et donc du temps pour s’y former et pour les mettre en œuvre. On peut faire tout un tas de découvertes en s’attachant à chacun ou chacune, que ce soit de la poésie, des bande-dessinées, la presse ou des essais.  Et parfois, juste tenter une rencontre. Un jour, j’ai confessé n’être pas allée au bout d’un livre qui ne me plaisait pas : ma professeure m’a répondu qu’elle appréciait que je sois capable de le dire. Nous avons ensuite discuté de ce qui ne m’avait pas plu, du format, du propos, du style, et elle a essayé autre chose. Depuis, je m’autorise à ne pas finir des livres ! Et je le fais même au spectacle, où il m’est arrivé de partir, tout en respectant les artistes sur scène. Je tiens à m’autoriser cela.

On n’a pas toujours un Yourcenar dans sa poche …

Elsa Faucillon : C’est exactement cela ! (Rires) C’est vraiment un luxe que j’ai du mal à théoriser.

A titre personnel, je m’autorise enfin à ne pas finir les livres. Mais c’est très récent. Cela correspond à peu près à mon passage des essais aux romans, renforcé par le fait qu’Hubert Védrine a renié (dans cette chronique) le conseil qu’il m’avait donné, étudiant, de toujours finir les livres que je commençais. Plus généralement, dans le cas des romans, il faut arrêter les livres qu’on ne sent pas, parce Elsa Faucillon Bibliotheque 17que la littérature est un des rares espaces de liberté totale que nous pouvons nous accorder. Dans la littérature, la liberté est absolue.

Elsa Faucillon : Je suis parfaitement d’accord, et vous l’avez bien mieux dit que moi ! (Rires) Et puis, cette liberté varie selon chacun … J’adore lire, évidemment, mais je ne suis pas une dévoreuse de livres.

Par exemple, je sais que Clémentine Autain lit énormément de livres chaque semaine, chaque mois. Moi, moins. Je suis laborieuse. Cela me demande du temps et de la disponibilité. En plus, mon petit garçon va avoir six ans, et la petite enfance vous éloigne de ces espaces de liberté que sont la lecture, le cinéma ou le spectacle.

Vous avez accessoirement été élue députée, aussi …

Elsa Faucillon : Oui, aussi ! (Rires) Lire me demande une vraie disponibilité pour y prendre du plaisir. Bien sûr, dans la journée, je lis beaucoup pour préparer des interventions ou mon travail d’élue, mais c’est différent. Un livre, cela ouvre du temps, la temporalité change, vous ne savez plus si le temps se rallonge ou se réduit.

Comme dans un rêve …

Elsa Faucillon : Oui, c’est tout à fait comparable. Lire vous offre une disponibilité à vous-même et à ce qui vous entoure. Les préalables s’effacent une fois que vous y êtes plongée.

Vous vous compariez à Clémentine Autain. Elle m’a confié que vous lui conseillez des essais et qu’en retour elle vous prêtait des romans.

Elsa Faucillon : C’est la vérité. Finalement, je parle assez peu des romans que je lis car je ne me sens pas légitime à les conseiller. C’est bizarre, non ? Je ne considère pas avoir d’expertise sur le sujet. La littérature renvoie peut-être à des codes intellectuels ou bourgeois desquels je me suis souvent sentie éloignée. Il doit y avoir quelque chose de l’ordre de la conscience de classe ! (Rires)

Quelle littérature dite « bourgeoise » vous, députée communiste, pouvez-vous nous confesser apprécier ? Une lecture coupable ?

Elsa Faucillon : Je ne me pose pas tellement ce genre de questions quand je lis un roman. Evidemment, pour un essai, c’est différent. Par exemple, vous ne me verrez pas sortir d’une librairie avec un livre de Michel Onfray … Mais pour autant peut-on parler de lecture coupable ? En tout cas pas dans le sens de chansons coupables, comme quand vous mettez du Larusso à fond pour danser. Là, oui, c’est un plaisir coupable ! Blague à part, je ne me demande pas si l’auteur est de droite ou de gauche quand je lis un roman.

Pourquoi ne vous sentez-vous pas légitime pour en conseiller ?Elsa Faucillon Bibliotheque 04

Elsa Faucillon : Je me dis que, si ça se trouve, le livre que j’ai adoré n’est pas un bon roman. Sur le rapport essai-roman, j’effectue une distinction préalable qui peut s’évanouir à la lecture. Je m’explique : dans un essai, je recherche souvent quelque chose, des chiffres, une articulation des idées. Ce qui n’exclut pas le plaisir. Mais ce n’est pas la vocation première. Dans un roman, il y a quelque chose de plus sacré, y compris l’objet, que je ne vais pas surligner, voire maltraiter, comme un essai. Après coup, je me rends compte que les rapports peuvent se mélanger. Il y a des romans dont je retire une phrase parce que je la trouve politiquement plus forte que n’importe quelle donnée chiffrée.

Un exemple ?

Elsa Faucillon : « A la ligne », de Joseph Ponthus, par exemple, c’est incroyable ! Peut-on parler de roman dans son cas ? Mais aussi Alain Damasio, Annie Ernaux,  Virginie Despentes, Edouard Louis … Tout cela nourrit mes interventions. Ce n’est pas la qualité littéraire que je mets en avant, mais la puissance illustrative, qui convoque tout un tas de représentations, de symboles.

Écrivez-vous vos discours ? Elsa Faucillon Bibliotheque 11

Elsa Faucillon : J’ai un rapport laborieux à l’écriture. J’efface, je reviens, je fais lire à des personnes bienveillantes mais honnêtes … Tout cela me demande du temps. Pour une intervention rapide, mes collaborateurs me proposent un premier jet que je remets à ma sauce. Partir d’un texte-martyr m’aide à me lancer. Après, sur les sujets où je me sens à l’aise – comme l’éducation ou la culture – j’ai un rapport plus facile.

Aviez-vous déjà ce rapport complexe à l’écriture pendant vos études ?

Elsa Faucillon : Oui. Les professeurs me disaient : « meilleure à l’oral qu’à l’écrit ». Ça m’est resté.

“Je me sers de l’Antigone d’Anouilh pour préparer mes meetings ou mes débats”

Qu’avez-vous écrit de plus ambitieux ?

Elsa Faucillon : J’avais commencé un bouquin sur l’immigration, avec des récits, des rencontres, des déplacements. J’avais rédigé 30 000 ou 40 000 signes pendant des vacances de Noël, j’étais hyper contente des phrases posées. Je savais que je devais retravailler le tout, mais je tenais quelque chose. Et, un jour, j’ai oublié mon ordinateur à un arrêt de bus. Je n’avais aucune sauvegarde, rien nulle part, donc j’ai tout perdu. Et je n’ai jamais recommencé … Un bel acte manqué ! J’en ai pleuré.

Avez-vous un livre qui ressort de votre bibliothèque plus souvent que les autres ?

Elsa Faucillon : Oui, « Antigone » de Jean Anouilh. Je m’en sers pour préparer un meeting, quand je dois parler du ventre. Je l’ai découvert au lycée, sans vraiment le comprendre à l’époque, mais ce fut une vraie claque. C’est une référence, à juste titre, j’y puise la rage dont j’ai besoin, ou plutôt une direction. Par exemple, en débat à la télévision avec Gaspard Koenig et Raphaël Enthoven, au lieu de relire un essai ou des notes, j’ai relu « Antigone ». J’avais besoin qu’elle m’accompagne dans cette épreuve !

Elsa Faucillon Bibliotheque 16Quels sont les autres livres qui pourraient prétendre à cette catégorie ?

Elsa Faucillon : J’ai découvert et adoré Nancy Huston à travers son essai dans un recueil qui s’appelle « Brut ». Il m’a fait beaucoup avancer sur les questions écologiques, à rebours du productivisme, héritage historique dans mon parti politique. C’est aussi une question générationnelle : il y a vingt ans, l’urgence écologique n’était pas la voie d’engagement. Pour ma part, c’était l’opposition au CPE de Dominique de Villepin. Ma conversion écologique s’est faite en partie par ces textes auxquels je reviens souvent. Il y a notamment un bel échange entre Naomi Klein et Nancy Huston sur l’extraction du pétrole de l’Alberta, qui m’a permis d’articuler la question écologique et culturelle. Car cette culture de l’extraction est aussi très viriliste, en plus d’être un monde tourné vers l’accumulation de profit.

De Nancy Huston, qu’avez-vous lu d’autre ?

Elsa Faucillon : J’ai adoré « Lèvres de pierre », ainsi que son dernier roman : « L’arbre de l’oubli ».

Seriez-vous du genre à faire la queue dans une librairie pour lui parler ?

Elsa Faucillon : Ah oui ! Pour autant, je n’ai jamais été du genre « fan ». A part de Patrick Bruel, quand j’avais sept ans … (Rires) Mais passé la Elsa Faucillon Bibliotheque 05Bruel-mania, je n’ai plus eu ce rapport-là avec les artistes. Chez Nancy Huston, j’ai autant envie de rencontrer la femme que la militante. Oui, dans ce cas-là, un échange m’intéresserait beaucoup. Comme Annie Ernaux, d’ailleurs. Je trouve leurs formes littéraires magnifiques, et leurs combats tout aussi inspirants.

Possédez-vous des livres dédicacés auxquels vous êtes attachée ?

Elsa Faucillon : Oui, attendez … (Elle monte dans la chambre de son fils et cherche pendant quelques minutes). Le voilà ! Je traîne depuis mon enfance ce petit livre dédicacé de Pierre Élie Ferrier, dit Pef : « La belle lisse poire du prince de Montordu ». Je me souviens que, petite, j’étais hyper fière !

* * *

Elsa Faucillon n’est pas du genre à se laisser enfermer dans une case : défendre ses valeurs et les racines de son engagement, oui ; considérer la littérature au seul prisme de la politique et de ses combats, non. C’est, en somme, ce qu’elle me signifie de sa voix posée, douce, légèrement dans les graves, quand elle s’écarte du chemin que je lui indique. Pour autant, plus l’entretien avance, et plus je peine à différencier la lectrice de la députée. Ce qui me rassure, d’un certain côté : n’est-ce pas le parti pris de cette chronique que de révéler une personnalité, un itinéraire au travers des livres et de l’écriture ? « Dis-moi ce que tu lis, et je te dirai qui tu es » ; dans le cas d’Elsa Faucillon, une personne qui a trouvé son équilibre, sérieuse sans se prendre au sérieux, une militante entrée à l’Assemblée nationale pour agir, qui sait d’où elle vient et pour qui elle se bat, mais pas au prix de n’importe quel sacrifice – et en aucun cas celui de la lecture et la littérature.

* * *

Vous rendez-vous dans les bibliothèques ?Elsa Faucillon Bibliotheque 03

Elsa Faucillon : Enfant, je les ai beaucoup fréquentées. Puis, il y eut un temps d’arrêt, sauf pour quelques bibliothèques universitaires. Aujourd’hui, avec mon fils, j’ai repris, et ce d’autant plus qu’il y a un lien avec la culture communiste. Car la rencontre du monde ouvrier et du monde intellectuel ou artistique est fondatrice dans l’apport du communisme municipal pour rendre la culture accessible à toutes et tous. C’est ce qui fait qu’une ville comme Gennevilliers, avec une population de 43 000 habitants, possède trois bibliothèques municipales. J’ai une vraie passion pour ces lieux incroyablement vivants, et je voue une admiration totale aux bibliothécaires. Ce sont souvent des femmes, et je suis subjuguée par leur engagement. Ici, elles viennent dans le parc, y compris quand il fait froid, elles posent un plaid, et 25 ou 30 enfants viennent lire, toucher aux livres. Et c’est juste merveilleux ! Il faut soutenir ces actes culturels, d’autant que la littérature jeunesse reste dans nos têtes.

Quoi faire d’autre ?

Elsa Faucillon : J’aimerais participer à l’essor de bibliothèques nomades pour les hébergements d’urgence. La plupart du temps, les enfants n’ont accès à aucun livre dans ces lieux. Ça serait compliqué à mettre en place avec les hôteliers, mais j’aimerais y participer. Pendant le confinement, les institutrices de l’école maternelle de mon fils ont effectué ce travail, amenant des stylos, des feutres, des feuilles, des livres aux enfants qui n’y avaient pas accès.

Du coup, vous êtes d’accord avec le général de Gaulle …

Elsa Faucillon : Euh …

… Quand il dit que bibliothécaire est le plus beau métier du monde ? Elsa Faucillon Bibliotheque 19

Elsa Faucillon : Joker ! (Rires) Mais, ceci dit, je ne crois pas que ce métier soit fait pour moi. Malgré les actions décisives que nous venons d’évoquer, je crois que j’aime trop courir partout.

De plus, je ne me sens pas conseillère littéraire dans l’âme. Pour autant, ce métier est incroyablement important et beau. Il faut les soutenir, il faut y aller !

“Je relis régulièrement “Dans la solitude des champs de coton” de Koltès. Je trouve cela très beau”.

Parlez-nous de votre bibliothèque, qui se trouve derrière vous.

Elsa Faucillon : Avec mon compagnon on s’est posé la question d’une énorme bibliothèque, recouvrant tous les murs … Et puis, finalement non. Je ne critique pas ceux qui le font, parce que c’est beau, mais j’aime bien le côté modeste de ma bibliothèque.

Parce que cela implique de choisir ?

Elsa Faucillon : Exact. C’est ce qui s’est passé lorsque nous avons emménagé ensemble. Après, une fois les choix faits pour notre bibliothèque, nous avons emporté certains livres sur nos lieux de travail, et nous en avons donné d’autres …

Rassurez-moi, vous achetez toujours des livres en librairie ?

Elsa Faucillon : Bien sûr, c’est un immense plaisir. Et puis, certains livres sont juste beaux. Le travail qui est fait autour de l’objet est parfois incroyable, ce qui rappelle d’ailleurs que c’est, aussi, un objet de consommation. Je ne sais pas quoi en penser : à la fois je trouve ça très agréable d’en acheter, mais, dans le même temps, je n’ai pas envie de céder à un produit d’appel.

Quels livres n’avez-vous pas terminé ?

Elsa Faucillon : (Elle réfléchit) « Chanson douce », de Leïla Slimani. Je l’ai ouvert alors que je venais d’accoucher et que je commençais à confier mon enfant à d’autres … Très mauvaise idée !

Elsa Faucillon Bibliotheque 14Quels sont vos derniers coups de cœur ?

Elsa Faucillon : Nous n’en avons pas encore parlé, mais je lis aussi beaucoup de théâtre. A ce titre, je ne peux que vous conseiller « Dans la solitude des champs de coton », de Bernard-Marie Koltès. C’est très beau. Sinon, « Pas pleurer » et « Marcher jusqu’au soir » de Lydie Salvayre m’ont beaucoup parlé, faisant le lien entre les études et ce à quoi j’aspirais.

Plus récemment, « Otages » de Nina Bouraoui m’a beaucoup plus aussi. Dans un style que l’on a tendance à qualifier de littérature populaire, j’ai dévoré toute la série d’Elena Ferrante …

Vous avez travaillé pour la revue « Regards ». Que représentait-elle pour vous ?

Elsa Faucillon : Pour moi, « Regards » représentait l’ouverture, l’esprit critique, elle correspondait à l’idée que je me faisais d’un espace politique vivant. S’y mêle le fait politique, culturel, artistique, social … Faire de la politique n’est pas réservé au parti politique ! J’aimais aussi l’idée d’associer la politique à du beau. Et puis, « rien n’est trop beau pour la classe ouvrière » ! D’ailleurs, j’essaie d’avoir cette attention dans mes propres documents en tant que députée : que cela donne envie d’être feuilletée, que ça soit aéré, qu’il puisse y avoir plusieurs entrées. Tout compte !

Comment y êtes-vous rentrée ?

Elsa Faucillon : A travers mon engagement au Parti Communiste. Alors que j’étais secrétaire départementale et élue municipale, l’équipe m’a contactée. Nous nous connaissions à travers des prises de position chez les communistes. Ils ont estimé que j’y avais ma place. J’en suis assez fière, et je peux d’autant plus le dire que je n’y suis pas pour grand-chose ! Dans cet espèce de climat préfasciste, je ne crois pas inutile que cette presse existe !

“Je fais partie des 600 lecteurs de Jean-Michel Blanquer”

Lisez-vous les livres de vos collègues députés ?

Elsa Faucillon : Je lis les livres de Clémentine (Rires). Mais, en réalité, je ne lis pas de livres politiques. Ah si, j’ai lu celui de Jean-Michel Blanquer, je fais partie des 600 qui l’on fait…

Pour le comprendre, et donc le combattre ?

Elsa Faucillon : Oui, et pour rigoler ou pleurer …

Quand vous passez devant la boutique de l’Assemblée nationale, avec tous ces livres de député(e)s, vous dites-vous : à quand mon Elsa Faucillon Bibliotheque 10tour ?

Elsa Faucillon : Ces livres permettent deux choses. D’abord, en général, une invitation dans les médias. Ensuite, d’aborder un sujet qui vous semble essentiel.

De telle sorte que les journalistes peuvent également vous inviter, plus tard, pour discuter de ces questions. Vous pouvez ainsi vous faire repérer, être référencée.

« Elsa Faucillon, vous signez une lettre ouverte à Jean-Michel Blanquer, nous vous recevons ce soir alors que les lycéens manifestent … »

Elsa Faucillon : Voilà, exactement ! (Rires) Après, l’écrit permet de fixer les idées. Ecrire avant une interview me permettre d’ordonner et d’articuler mes pensées. Je ne le fais pas assez, d’ailleurs … Articuler à l’écrit permet de débloquer.

Finalement, vous êtes tout autant de l’écrit que de l’oral.

Elsa Faucillon : Oui, certainement. Mais je crois qu’on se dévoile plus à l’écrit qu’à l’oral. Décider d’écrire est un acte volontaire, on retire des filtres, on est seule. Contrairement à l’oral, où vous êtes toujours en interaction, y compris lors d’une intervention à l’Assemblée nationale.

Libérée de toute contrainte matérielle, quel livre rêvez-vous d’écrire ?

Elsa Faucillon : J’aurais envie d’écrire sur l’immigration, mais j’ai l’impression d’avoir déjà lu l’essentiel de ce que je pensais. Or, pour écrire, à mes yeux il faut être capable de tenir un propos original.

Tout le monde ne s’embarrasse pas d’une telle précaution …Elsa Faucillon Bibliotheque 06

Elsa Faucillon : Cela va paraître très immodeste, mais sur le traitement du sujet politique qu’est l’enfance, je n’ai pas encore trouvé mon compte. C’est donc un sujet sur lequel j’ai envie d’écrire.

Car je considère que les droits à l’enfance et de l’enfance sont des sujets éminemment politiques. Et ils sont peu traités, voire maltraités. L’après-guerre s’était pourtant construite sur l’idée de la justice des mineurs : une justice qui fait primer l’éducatif. C’était incroyablement moderne !

Au-delà des clichés, le fait d’être devenue députée en même temps que mère, a achevé de vous convaincre d’aborder ce sujet ?

Elsa Faucillon : Oui. C’est toujours compliqué d’être une femme en politique. Je suis devenue mère à 34 ans et députée à 35 ans : on peut parler d’une nouvelle vie ! Mais cela permet de réfléchir au type d’élue qu’on veut être. En politique, les hommes n’imposent pas seulement leur voix, leur posture, leur vision du monde, ils imposent aussi leur temporalité, et notamment la notion cardinale : le présentiel. Donc soit vous vous calquez sur leur mode de vie, en demandant à votre compagnon de devenir l’équivalent de femme de député, soit vous choisissez votre propre rythme. Et la seule solution est de défaçonner la politique, la déviriliser aussi. Cela ferait du bien à tout le monde, y compris aux hommes. Nous allons à rebours d’un monde qui prend soin des gens et particulièrement des enfants. J’ai commencé à y travailler, à l’écrit donc, et cela m’a soulagée.

Quel livre faut-il lire de toute urgence pour défaçonner la politique ?

Elsa Faucillon : Peut-être un livre d’Angela Davis … ou « Les femmes et le pouvoir », de Mary Beard : absolument génial ! Ou encore « La guerre des pauvres » d’Eric Vuillard. Ponthus, aussi. C’est pas mal tout ça, non ? C’est éclectique ! Il y a aussi « Nos enfants après eux », de Nicolas Mathieu. J’aime beaucoup l’auteur, j’aime son propos. Il fait partie de ces intellectuels qui apportent beaucoup aux politiques. Pour autant, je ne lui colle aucune étiquette !

* * *

 « C’est pas facile, votre truc », me lâche-t-elle en souriant, entre deux poses pour Patrice. Je veux bien la croire ; l’une des leçons de cette chronique est que, contrairement à la légende, les femmes et hommes politiques n’aiment pas nécessairement parler d’elles et eux. En tout cas, pas de cette façon. Reste que, malgré les réticences et l’intrusion – je m’invite la plupart du temps à leur domicile –, j’éprouve une grande satisfaction à les voir jouer le jeu. D’abord, en toute franchise, parce qu’on passe un bon moment. Ensuite, parce qu’on touche à quelque chose de vrai, sans les artifices habituels de l’interview politique. Enfin, parce que la discussion se poursuit parfois de manière inattendue – comme lorsque je reçois ce SMS de mon invitée, quelques jours plus tard, me parlant d’« America » de T.C. Boyle qu’elle se devait « absolument » de mentionner. « Je ne sais pas comment j’ai pu l’oublier ! » L’occasion de faire un saut en librairie, à Bordeaux, et me le procurer ; depuis un moment, je lui tournais autour sans avoir le courage de m’y plonger. Qu’à cela ne tienne. Vous avais-je mentionné que je fonctionnais par capillarité ? En m’orientant vers la députée de Gennevilliers, Clémentine Autain m’a en tout cas conforté dans mon approche.

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