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Margaux Cassan : “Interroger le rapport au corps”

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“Vivre nu” de Margaux Cassan est un livre vivifiant, drôle et intelligent sur le rapport au corps dans notre société. Après l’avoir lu, nous avons souhaité rencontrer l’autrice pour pousser plus loin la discussion. Une rencontre habillée où l’on se met à nu.

Photos Patrice NORMAND  Margaux Cassan 15

“Vivre nu”, c’est le titre du récit vivifiant de Margaux Cassan dans lequel elle raconte comment elle a vécu, avec son oncle et ses grands-parents dans des camps naturistes lors de ses vacances. Elle raconte l’histoire de ce mouvement, elle raconte ce que la nudité apporte dans la vie, et aussi ce qu’elle dit de notre rapport au corps.

Dans une société où l’hypersexualisation et le puritanisme constituent la tenaille identitaire des corps, cette réflexion passionnante sur le fait d’être nu donne des clés et trace des voies d’avenir. Rencontre.

Margaux Cassan 07Quel a été le déclencheur de cette envie d’écrire sur le naturisme, hormis la fermeture que vous racontez dans le livre du camp dans lequel vous alliez en étant jeune ?

Margaux Cassan : La fermeture de ce lieu n’est pas anodine. Derrière sa disparition, il y a la possibilité du déclin du mouvement naturiste en général. Cela signifiant que la possibilité de la nudité dans les espaces naturels, en collectivité, qui est déjà très restreinte en France allait encore s’amenuiser. Cela m’interpellait fortement, d’autant plus qu’au même moment les règles sur les réseaux sociaux contraignent très fortement la nudité.

Cette façon de considérer la nudité dans nos sociétés m’interroge et me pousse, de facto, à traiter l’entièreté de la question. Les espaces où l’on peut être nus, en groupe, et dans l’espace public sont de moins en moins nombreux. Cela questionne la façon dont nous envisageons la place du corps dans la collectivité.

C’est cette tension qui crée l’envie donc…

Margaux Cassan : Oui, cette tension et aussi chacun de mes retours de vacances où lorsque chacun raconte ce qu’il a fait, je raconte que je suis allée dans un village naturiste, ce sont toujours les mêmes questions qui reviennent.

Lesquelles ?

Margaux Cassan : « Pourquoi fais-tu ça ? », « comment cela se passe-t-il ? », « est-ce que vous vous embrassez ? », « cela ne fait pas bizarre de voir ses grands – parents et son oncle à poil ?, « n’est-ce pas un peu malsain » ? ; « tout cela n’est-il pas un peu sexuel ? » etc. Toutes ces questions revenaient sans cesse. Il fallait donc que quelqu’un se dévoue pour y répondre. Elles sont plus larges que le simple naturisme, elles adressent les questions, aussi, de la place du corps, du voyage quand on est une femme seule, ce sont des questions de société.

Comment ressentez-vous la place du corps dans notre société aujourd’hui ?  Margaux Cassan 12

Margaux Cassan :  Il est très ambigu. Il y a quelques années, le topless sur les plages était un acquis. Il ne l’est plus du tout. Je ne peux m’empêcher de penser que cela tient aussi à l’avènement des réseaux sociaux. Auparavant, lorsque l’on était sur une plage, même mal à l’aise avec son corps, le maximum était un regard désagréable et cela durait vingt secondes. La possibilité de l’instant disparaît. La possibilité d’être pris en photo est permanente et cela va figer les instants.

A cela s’ajoute l’américanisation de notre vision du corps oscillant entre une hypersexualisation dans l’art et les séries et dans le même temps la mise sous cloche des corps pour des raisons très puritaines. Les deux choses vont de pair. Le puritanisme c’est considérer que la nudité ne peut être qu’une manifestation d’une intention sexuelle. La nudité spontanée et franche constitue l’opposé absolu de l’hypersexualisation mise en scène dans les séries ou sur les réseaux sociaux. Enfin, la mauvaise presse qu’ont aujourd’hui les 68ards n’aide pas véritablement l’idéal naturiste. Ils ne sont associés qu’au négatif de leurs combats alors qu’ils possèdent un rapport au corps, une simplicité par rapport à celui-ci et aussi un rapport à la nature qui est pourtant très intéressant.

 

Margaux Cassan 10Ce mouvement naturiste peut-il renaître ou au contraire ce puritanisme du corps finira-t-il de le sexualiser complètement ou de le tuer ?

Margaux Cassan : J’envisage l’avenir du mouvement naturiste imbriqué avec la prise de conscience écologique. Pour que le mouvement redémarre, il doit s’adresser à la génération des moins de 45 ans, actuellement sous représentée dans les villages naturistes, sauf ceux où il y a une dimension sexuelle. Pour s’adresser à cette génération, l’écologie est un bon discours. Le début du naturisme charrie avec lui l’idée d’une sobriété, d’un dénuement, et d’une nouvelle approche de la consommation.

Je ne réduis pas le naturisme à la nudité. Le naturisme, c’est la nudité dans un espace naturel. Le naturisme, pour moi, ce n’est pas d’aller nu dans un musée pour voir une exposition comme le proposent certains mouvements. Toutefois, cela fait débat. Le cadre de vie naturiste n’est pas un cadre urbain.

Pourquoi pas cette nudité dans un musée ?    Margaux Cassan 03

Margaux Cassan : Cette nudité au musée me paraît un peu gratuite. J’interroge alors l’intention de cette nudité. Qu’apporte la nudité à l’expérience muséale, qu’importe à l’expérience culinaire la nudité ? Rien, si on considère que la vertu du naturisme est de sortir de l’obsession pour le regard. Lorsque la nudité a pour seule vertu et intention que d’être regardée, elle me paraît s’éloigner de l’idéal naturiste.

L’intérêt de la nudité naturiste est de disparaître. Il y a un travail de fonte dans les autres corps. Chacun se regarde moins et regarde moins. Au fond, la nudité naturiste permet d’être très habillée en quelques sortes, puisque la nudité détache le regard.

Quelle différence faites-vous entre naturisme et nudisme ?

Margaux Cassan : La différence tient dans le fait que dans le nudisme, il y a une envie et une volonté d’être vu qui n’existe pas dans l’approche naturiste. Être vu pour être désiré. C’est ce qui est en marche dans les espaces échangistes ou libertins. Le naturisme classique est familial, collectif, et basé sur des valeurs de lutte anti capitaliste. Les premières communautés naturistes se sont insurgées à la fin du 19e début du 20e contre l’industrie pharmaceutique, et aussi l’industrie du vêtement. Le nudiste, lui, recherche une liberté sexuelle. Le nudisme, c’est aussi, parfois à travers les Femen par exemple, l’idée de montrer son corps pour porter un message politique.

Margaux Cassan 13Qu’est-ce que la nudité apporte dans la relation à l’autre ?

Margaux Cassan : La nudité, directement, ne change pas la relation à l’autre, en revanche ce qui la modifie et la fait devenir plus intense, c’est le fait d’être une part d’une communauté qui au-delà du fait d’être nue, se reconnaît par des valeurs communes, et par un attachement à une forme d’authenticité. Aussi, les barrières sociales n’existent plus vraiment et il est facile de discuter avec des gens que l’on n’aurait pas croisé autrement. La communication est directe et saine parce que l’on partage quelque chose de fort – une expérience de la nudité.

En résumé, le fait de partager les valeurs globales du naturisme permet d’aplanir les désaccords et les différences entre les gens. Cela permet même de rapprocher les points de vue. Il y a une forme d’utopie car les gens ne se définissent plus par leur place dans la société mais par des valeurs communes.

La dernière chose qui permet cela c’est aussi cette idée, que quelque soit la personne qui vient dans un camp naturiste, elle est logée à la même enseigne. La nudité naturiste est comme un l’uniforme des militaires. Une forme de protection.

L’autre chose qui interpelle dans votre livre est l’importance, non pas de la liberté comme on aurait pu le penser, mais de l’égalité ?

Margaux Cassan : C’est très juste. La réalité du naturisme n’est pas tellement d’exalter la liberté de la nudité, mais au contraire de souligner l’égalité dans le rapport au corps des êtres humains.

Ce discours est aussi porté dans certains milieux libertins.   Margaux Cassan 06

Margaux Cassan : Je trouve cela étonnant. Car, ce que j’ai vu du libertinage c’est – malgré tout – une logique de séduction. Après, j’entends que le fait de ne pas se sentir regardée ou jugée puisse intervenir dans ces univers. Tout comme la culture absolue de l’égalité et du consentement.

Avec cette logique que chacun peut “chasser” et exprimer ses désirs. Reste que dans le libertinage, il y a toujours une proie à la fin. C’est à mon sens la grande différence par rapport à la notion d’égalité.

Margaux Cassan 01Serait-il possible d’imaginer des lieux dédiés au naturisme, aussi dans les villes, afin de modifier nos rapports sociaux ?

Margaux Cassan : Comme je le disais, je ne crois pas aux restaurants et aux cafés naturistes, en revanche je crois qu’une avancée réelle quant au rapport au corps et à l’avènement d’une plus grande égalité serait de permettre que tous les lieux naturels des villes et des campagnes, puissent être visités en étant habillés, ou en étant nus. Sans aucune restriction.

Cela est théoriquement possible dans les calanques de Marseille, mais en réalité cela a du mal à s’imposer. Je crois véritablement que cela serait une belle idée humaniste. Être nu dans un espace naturel n’est pas de l’exhibitionnisme !

Tous les entretiens d’Ernest sont là.

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