Dans le “Tu vas aimer” du mois, Cyril Jouison a interrogé l’écrivain Nicolas Rey. Ce dernier offre beaucoup de livres. Très différents, et plein d’humanité. Très souvent en fonction de la personne récipiendaire du cadeau. Résultat : une rencontre chaleureuse pleine d’entrain !
Au cœur de cette après-midi d’été, je compose ce numéro fixe. A l’autre bout du fil invisible, Nicolas Rey. L’auteur de La marge d’erreur (Au Diable Vauvert) nous guide pour ce voyage sensible, joyeux et profond. Une conversation simple et souriante autour de lectures, de mot, du livre et d’une riche sensibilité. Vous aussi, vous allez aimer…
« Avant notre conversation, j’ai réfléchi. J’ai dressé une liste (rires). J’ai donc envie de commencer avec le premier livre que j’ai considéré comme un pote quand j’étais adolescent. Quand je dormais, je le mettais sous mon oreiller. L’attrape-coeurs de JD Salinger est le premier livre que j’ai offert à mon fils de 16 ans. Dès les premières lignes, on a l’impression que ce n’est pas un bouquin mais que c’est un ami qui te parle. Salinger écrit : « Si vous voulez vraiment que je vous dise, alors sûrement la première chose que vous allez demander c’est où je suis né, et à quoi ça a ressemblé, ma saloperie d’enfance, et ce que faisaient mes parents avant de m’avoir, et toutes ces conneries à la David Copperfield, mais j’ai pas envie de raconter ça et tout ». Et là, d’un seul coup, tu te dis : « voilà enfin un mec qui n’écrit pas pour faire joli ! » Et d’un seul coup, tu te dis « écrire, cela peut aussi ressembler à ça ! » Un livre peut être le plus beau truc du monde. Je l’ai justement offert à mon fils car il n’aime pas lire. Et je me suis dit : comme ce livre ne ressemble à aucun autre, il va l’aimer.
Je vais être clair. C’est peu dire que de dire que je ne crois pas en dieu. Pour moi, on va devenir ce qu’on était avant de naitre : à savoir… rien ! Une sorte de sommeil profond. Tout cela n’a aucun sens, on va tous crever dans d’atroces souffrances (rires). Et que nous reste-t-il au bout du compte ? Moi j’ai la chance d’avoir un garçon touché par la grâce. Alors, j’essaie de lui passer le relais. Cela passe par lui faire découvrir les livres et les films que j’ai aimés. Tous les mercredis soirs, avec lui, on se fait une soirée cinéclub. Nous avons regardé Le cercle des poètes disparus.
Quand je lui ai offert « l’attrape-cœurs », il m’a dit : « Je déteste lire mais pour toi je vais faire un effort avec celui-ci ». Alors je lui ai répondu : « mais ce n’est pas un livre ça » ! Pour moi, un livre est comme un compagnon.
Il y a des livres pour chaque type d’amis
Par exemple, je vais continuer ma liste avec le livre que j’offre toujours à un camarade alcoolique (rires) : Un singe en hiver d’Antoine Blondin (Gallimard). J’aime l’histoire de ce jeune journaliste en plein chagrin d’amour. Tous les soirs, il est ivre au dernier degré. Il arrive à Tigreville, petit village normand paumé en bord de mer. Il est reçu par ce vieux propriétaire acariâtre. Je ne peux pas m’empêcher de penser au film avec Jean-Paul Belmondo et Jean Gabin. Avec ce fameux soir durant lequel Belmondo va, comme tous les soirs, se saouler au bistrot du coin. Le personnage de Jean Gabin le rejoint. Jean Gabin bien sûr est un ancien alcoolique, il ne boit plus depuis des années. Alors le patron lui dit : « oh on est content de te retrouver enfin ». Gabin ne dit rien et puis ils picolent tous les deux. Ils sont bien bourrés au bar. A la fin, le patron en rajoute une couche : « Ahh ! Ça m’fait vraiment plaisir de t’revoir ». Et là, Gabin lui fout une claque. Ils sont tous les deux à la porte de la sortie du bistrot. Le patron, offusqué, dit : « Vous pourriez payer au moins ! » Et Gabin rétorque : « On n’payyye plus, on n’marchannde plus, on n’salue plus » Belmondo ajoute : « On méprise ! ». J’adore aussi cette phrase très belle de Blondin : « Je vis au seuil de moi-même parce qu’à l’intérieur il fait trop sombre. » J’aime beaucoup celle-ci également : « Sa mélancolie revêtait les couleurs d’une portion de paradis perdu. » C’est très beau. Dans cette phrase, je vois les yeux de mon père. Mon père a les yeux et le visage de Gabin. Comme dit mon fils : « Pépé, c’est Gabin. Même quand il est heureux, on a l’impression qu’il fait la gueule. »
Je pense également à cette formidable anecdote de Blondin. Il était un immense journaliste, un grand chroniqueur du tour de France. A l’époque, le soir, les journalistes bouffaient avec les coureurs, et les équipes sportives. Et donc le premier soir, ils ont dîné d’une pintade au chou, le deuxième soir une pintade aux frites, le troisième soit une pintade aux pâtes, le quatrième soir une pintade aux haricots verts. Alors Antoine Blondin se lève, avec son bégaiement légendaire, et dit : « Si si si cette pintade se décide à nous suivre jusqu’à l ‘arrivée du Tour, il va falloir lui mettre un dossard. » On reconnait-là la truculence de son esprit.
Nous parlons très peu de littérature avec mon père. Il est très touchant vis à vis de ça. Il a lu tous mes livres. Il a commencé à m’en parler seulement à partir du troisième, Un début prometteur. Nous étions au bord de la cheminée. Il m’a juste dit des mots qui m’ont bouleversé : « J’ai beaucoup aimé ton livre mais je ne savais pas que tu étais aussi triste »
Et cela m’a fait de la peine parce que je ne pouvais pas lui dire : « Nan papa, ce n’est qu’un bouquin. En fait, j’suis pas aussi triste. » Parce que oui, je suis triste aussi. Mais bon voilà, c’est comme ça. Et puis depuis Dos au mur (Au diable Vauvert), alors qu’il m’est arrivé de ne pas être tendre parfois dans les bouquins précédents, j’écris des choses touchantes sur lui. Je crois qu’il doit se sentir à la fois flatté, fier et puis un peu gêné. C’est touchant.

NICOLAS REY par Jean-Philippe BALTEL
Paris,FRANCE-le 06/03/18
Voilà, en ce qui concerne mes amis alcooliques, parce que maintenant je suis abstinent, je leur offre donc ce singe en hiver en hommage à l’ivresse. Baudelaire écrivait ce sublime poème : « Enivrez-vous, tout est là, il faut s’enivrer de vin de vertu, de poésie, à votre guise mais enivrez-vous ». Et puis le livre de Blondin est tellement drôle ! L’humour, c’est la moindre des choses. La moindre des élégances. Si on ne sait pas manier l’humour dans un livre, il faut rédiger des essais, des thèses ou des conférences. Il ne faut pas faire chier les gens à écrire des romans !
J’offre Intimité d’Hanif Kureishi (10/18) pour des frangins en pleine séparation (rires). C’est un petit livre très simple. Un petit bijou. Le narrateur ne veut plus de sa femme dont il sait presque tout. Il a deux enfants qu’il adore. « L’espace d’une dernière nuit, il se met à errer dans sa maison tout en préparant son départ. Il va passer cette dernière nuit à contempler seul cette rupture et chacune de ces pièces où le bonheur était partout. Plus tôt dans la soirée, il a assisté au bain de ses deux gosses, l’épaule collée contre la porte de la salle de bain. Ses yeux brillaient. Il savait qu’il les voyait ainsi heureux pour la dernière fois. »
Puis, le Maître des Illusions de Donna Tartt est destiné à un type qui a décidé d’en assassiner un autre (rire). Ce livre prouve que, tuer quelqu’un, comme disait Hitchcock, c’est dur, douloureux mais c’est surtout long. Très très très long ! Ce chef d’œuvre se déroule dans une université du Vermont. Il est question de cinq étudiants et d’un professeur atypique. Un meurtre va avoir lieu et nous allons comprendre que ce n’est pas simple de tuer quelqu’un.
« Charles était au bord des larmes. Comment peux-tu justifier ce meurtre de sang-froid ? Henri a allumé une cigarette puis a répondu : « Je préfère y penser comme à une redistribution de la matière ». Pour l’anecdote, lorsque j’étais en école de commerce, en Français culture générale, Josiane Papazian, ma prof de l’époque, nous avais donné une liste de livre pour rédiger des fiches de lecture. Je ne l’avais pas rendue. Elle m’aimait bien. Je lui demande de me donner un livre qui n’était pas sur cette liste qui me convienne et me surprenne. Je lui promets de le lire. Elle refuse. Alors je lui dis que j’aurais zéro et je m’en vais. Dans la cafétaria, elle se met à hurler « Le maître des illusions ! Je veux votre fiche de lecture demain matin dans mon casier » ! Je vais à la Fnac. J’achète le livre de 500 pages. Je le termine en transe à 3h du matin. Je lui ai rédigé un abécédaire du roman. Plus tard, elle me rend ma copie sans annotation. J’avais terminé avec whisky à la lettre w. Elle avait rajouté juste en dessous : « 18/20 puisque, hélas, il faut noter ». Heureusement, j’ai peu offert ce livre (rires). C’est pourtant un de mes cinq romans préférés.
Parfois le cadeau peut être un peu provocant
Quand je suis invité à dîner par un couple assez BCBG, ensemble depuis quinze ans, cinq enfants, catholiques et « tous scout d’Europe », j’offre à la mère de famille Le démon d’Hubert Selby Jr (10/18). Au début, elle est contente du cadeau. Elle l’ouvre. Elle découvre le premier paragraphe et cette toute première phrase de Selby :
« Harry n’enculait pas n’importe qui, uniquement des femmes mariées. Avec elles, on n’avait moins d’emmerdements ». Cela fait toujours un drôle d’effet de voir le visage de cette femme juste après la lecture de ces quelques lignes (rires).
Je lis à la femme de ma vie aussi des petits textes vie de David Thomas, La patience des buffles sous la pluie (Le livre de poche). Je lui lis tenir, par exemple :
« Pendant quinze ans, je crois qu’il y a plus de jours où j’ai eu les idées noires que de jours ensoleillés. Et pourtant, je suis là. Je suis là parce que je me suis toujours dit que, tant que mes parents seraient vivants, je tiendrais. Mes parents sont toujours vivants, mais comme nous tous, ils ne sont pas éternels. Seulement voilà, depuis quelques temps, j’ai un enfant. Le problème s’est déplacé. Ça va être long, mais je tiendrai. » Parfois, je lui lis aussi des petites nouvelles rédigées par mes soins.
A une copine parisienne irrécupérable dont les nuits fauves sont plus belles que ses jours, je peux toujours lui offrir Bonjour Tristesse (Julliard). Françoise Sagan, ma petite fée. Je commence par cette éternelle jeune fille, évidemment. En dédicaçant le livre, j’écris des phrases cultes de notre princesse nocturne telles que « L’insouciance est le seul sentiment dont il faut prendre soin parce qu’il ne possède pas d’argument pour se défendre » ou « Qu’importe la couleur de la voiture pourvu qu’elle soit bleue ».
Il existe un livre que j’aime par-dessus tout mais que je ne dois relire en aucun cas : Un soir au club de Christian Gailly (Editions de Minuit). Tu vas comprendre tout de suite ! C’est l’histoire de Simon. Il a abandonné la musique, la nuit, l’alcool et la drogue. Il a enfin retrouvé une forme d’équilibre grâce à la douceur de sa femme, Suzanne. Mais il suffit d’un train raté en province et d’un détour dans un club de jazz pour que notre homme replonge en beauté et dans toute sa splendeur. On va adorer le voir boire, jouer du piano comme un fou, se droguer à nouveau et même tomber amoureux comme jamais. « Après tant d’année en ayant réussi à tenir bon, il aura suffi d’un seul soir à Simon pour se retrouver avec un grand sourire, une dernière fois, sous le soleil de Satan ».
Tous les “Tu vas aimer” sont là.

Excellent choix de livres que j’ai lus à l’exception d’Un soir au club et Le démon que je vais découvrir .
Bel été