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« Vous avez fait pipi les gamins ? »

Boudewijn Huysmans KGsm41l45KA Unsplash
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Avec Roland Topor, Jérémie Peltier nous interpelle : et si nous étions un peuple de grands gamins ? Il nous demande donc, avant de partir en vacances, si nous avons fait pipi. Réjouissant.

Si vous aviez encore des doutes sur le fait que notre pays, la France, était devenu un pays de gamins, j’espère que les dernières semaines vous ont définitivement convaincues : il aura fallu que papa Président de la République menace de ne plus pouvoir aller bouffer au resto ni d’aller faire une partie de bowling pour que tout le monde prenne rendez-vous chez Monsieur Doctolib.

Pays de gamins, mais surtout pays de gloutons, qui, pour cacher son incapacité à faire sortir quoi que ce soit d’intelligent de saLe Recensement Des Intellos De Gauche bouche, passe donc sa vie à la remplir pour éviter de parler. Le romancier italien Giacomo Papi fait une bonne description du peuple glouton dans son merveilleux roman, Le recensement des intellos de Gauche [1] :

« La population s’empiffrait à s’en faire éclater la panse, les pauvres comme les riches, tous plus intéressés par ce qui leur entrait dans la bouche que par ce qui en sortait sous forme de discours raisonné. Car pour manger, penser est inutile ».

Nous en sommes bien-là. Peuple de gamins, peuple de gloutons qui, pour digérer après le festin, se balade sur des trottinettes avec des Stan Smith aux pieds.

Force est de constater que la fessée de papa Président de la République a plutôt bien fonctionné, et qu’il était désormais plus efficace de faire peur aux gamins sur l’impossibilité de jouir durant les prochaines semaines plutôt que d’en appeler à leur sens civique. Et ce n’est pas le Président des Cinglés, Francis Lalanne qui va y changer quoi que ce soit (Président des Cinglés – avec un grand P – qui nous permet d’ailleurs de confirmer que le vieil adage « Cheveux longs, idées courtes » a encore de beaux restes).

Passons, et venons-en à l’essentiel. L’été est là mes gamins. Et comme toujours avec les gamins, il va falloir veiller à quelque chose de très important pour que le départ en vacances se passe correctement : penser à bien aller faire pipi avant de partir. C’est d’autant plus important car, si l’on en croit les réseaux sociaux, nos gamins de Français passent les deux tiers de leur temps en terrasse à boire des bières. L’envie de faire pipi n’a donc jamais été aussi forte. Le temps est venu de faire un peu de prévention.

Pisser est un enjeu de santé publique

C’est, en effet, un vrai enjeu de santé publique, notamment car nous ne sommes pas à l’abri que pour exprimer leur liberté dans cette dictature, pour bien montrer qu’ils ne sont pas soumis aux injonctions du pouvoir (« Qui êtes-vous pour me dire d’aller pisser ? »), nos gamins de Français finissent par se faire pipi dessus volontairement. Les Jean Moulin en jean moulants regorgent d’ingéniosité pour prouver à tout le monde qu’ils sont dans la résistance. Nous ne sommes plus à cela près. Il faut donc rester sur nos gardes.

Or, faire pipi correctement est très important. Et voici quatre arguments que je mets à disposition des autorités politiques et sanitaires pour convaincre les gamins de bien penser à faire leurs besoins avant de prendre la route.

D’abord, aller faire pipi fait de vous un nouvel individu, prêt à penser, un individu autonome, émancipé, libéré de ses chaînes. Car l’envie de pisser vous ôte toute capacité intellectuelle et toute capacité de mouvement. L’envie de pisser vous assigne à résidence. Cette horrible sensation de l’envie de pisser non assouvie est très bien décrite par Trelkovsky, héros du roman de Roland Topor, Le locataire chimérique [2] :

« Pour augmenter son trouble, une soudaine envie d’uriner lui interdit d’un seul coup toute pensée cohérente. Il s’obligea à marcher lentement, alors qu’il avait le désir fou de courir à en perdre haleine en direction du plus proche urinoir (…). Il se mordit les lèvres jusqu’au sang pour stopper son envie qui devenait de plus en plus monstrueuse (…). Trelkovsky suait maintenant à grosses gouttes. Comme un poignard, l’envie lui fouillant le ventre ».

Une fois parvenu à faire pipi, c’est une libération à la hauteur de la souffrance décrite ci-dessus :

« Quand il revint, c’était un autre homme. Il avait envie de rire et de chanter à la fois ».

BdDeuxièmement, en plus de faire de vous un être libre et de vous redonner de la joie, aller faire pipi régulièrement dans certains endroits vous fait prendre conscience de la société marchande dans laquelle nous sommes entrés aujourd’hui. En effet, mettre un euro pour accéder aux toilettes dans une gare TGV par exemple devrait donner lieu à des manifestations permanentes chaque week-end, avec des slogans comme « Mon Pipi est gratuit », « Touche pas à mon pipi », ou encore « Vous n’aurez pas mon pipi ». Dans tous les cas, aller faire pipi dans une gare est une formation politique accélérée, et une bonne façon de faire prendre conscience à nos gamins des enjeux importants pour l’avenir de la société. Car un euro pour pisser, c’est la dernière étape avant l’arrivée de Pipi’n’b sur le marché, comme le suggèrent Emmanuel Reuzé et Nicolas Rouhaud dans le deuxième volume de leur bande dessinée, Faut pas prendre les cons pour des gens [3]. En effet, faire pipi grâce à Pipi’n’b coutera un jour moins cher que de faire pipi dans une gare TGV. Il suffira de télécharger l’application sur son smartphone, et vous aurez en direct les adresses des particuliers qui louent leurs WC à proximité de votre localisation. Est-ce la société que nous voulons ? Résistance !

Troisièmement, faire pipi est un moment qui vous permet de vous retrouver seul avec vous-même et de faire un point sur votre vie. Personne n’est là pour vous parler, pour vous emmerder, pour vous demander quoi que ce soit. Et vous n’avez pas d’autre échappatoire que de rester seul avec vous-même. Aller faire pipi régulièrement vous fera donc faire des économies de psychanalyse, et vous pourrez utiliser utilement durant vos vacances l’argent dépensé normalement chez votre docteur. C’est donc très bon pour la santé publique, et très bon pour le tourisme.

Enfin, faire pipi est un très bon prétexte pour ranger votre appartement ou votre maison, surtout vous avez organisé une petite  Toporfête la veille. En effet, comme le dit Topor toujours, cette fois dans La plus belle paire de seins du monde :

« En général, c’est l’envie de pisser qui me réveille. Quand je ne peux plus faire autrement, je me lève et je navigue prudemment vers les chiottes, en essayant d’éviter les bouts de verres qui traînent dans le couloir (…). Avant d’aller pisser, j’en profite pour faire un brin de ménage. Au lever, je ne supporte pas la vue des cendriers pleins, des verres avec des fonds de vinasse dans lesquels flottent les mégots éventrés (…). Je vide les cendriers, je lave les verres, je fais disparaître les bouteilles vides, bref quand je vais pisser, tout est nickel » [4].  

Pour toutes ces raisons donc, et pour passer des vacances responsables, il faut que le message « Allez pisser » s’ajoute au « Allez-vous faire piquer ». Ceci est mon conseil d’été pour gérer au mieux une bande de gamins attardés.

[1] Giacomo Papi, Le recensement des intellos de gauche, Grasset, 2021

[2] Roland Topor, Le Locataire chimérique, Buchet/Chastel, Paris, 1964

[3] Emmanuel Reuzé, Nicolas Rouhaud, Faut pas prendre les cons pour des gens, Volume 2, Fluide Glacial-Audie, octobre 2020

[4] Roland Topor, « Sale temps le matin », in La plus belle paire de seins du monde, Le Pré aux Clercs, 1986

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